Chapitre 24
Chapitre 24
La soirée était tombée sur le domaine.
Les lumières avaient été allumées dans les couloirs et plusieurs domestiques s'affairaient autour de la grande salle à manger.
Une longue table avait été dressée.
Des assiettes en porcelaine étaient soigneusement disposées devant chaque place. Plusieurs plats avaient été préparés pour l'occasion.
Elia entra dans la pièce aux côtés d'Azaël.
Elle s'arrêta un instant en voyant la table.
— Ça n'a pas changé.
Azaël regarda autour de lui.
— Tu avais l'habitude de manger ici ?
— Tous les soirs.
Elle soupira.
— Sauf quand mon père était contrarié.
— Et il l'était souvent ?
Elia réfléchit.
— Plus souvent que nécessaire.
Azaël esquissa un sourire.
Adrian entra derrière eux.
— Vous êtes prêts ?
Elia se retourna.
— Aussi prête que possible.
Adrian lui sourit.
— C'est déjà ça.
Ils prirent place.
Le duc de Valerian était assis à l'extrémité de la table.
À sa droite se trouvait son épouse, Elena.
Adrian s'installa de l'autre côté.
Elia et Azaël étaient assis face à eux.
Le duc n'avait presque pas parlé depuis leur arrivée.
Son regard se posait régulièrement sur Azaël.
Il cherchait visiblement à comprendre qui était cet homme.
Finalement, Elena prit la parole.
— Cela fait longtemps que nous n'avons pas eu un dîner tous les quatre.
Elia regarda sa mère.
— Cinq, maintenant.
Elena sourit.
Le duc, lui, resta silencieux.
Adrian baissa légèrement la tête pour cacher son sourire.
Le repas commença.
Pendant quelques minutes, seuls les bruits des couverts résonnèrent dans la pièce.
Puis Elena regarda sa fille.
— Alors...
Elia releva les yeux.
— Oui ?
— Tu nous as dit que tu voulais nous raconter ce qui s'est passé depuis ton départ.
Elia inspira profondément.
Elle posa ses couverts.
— Oui.
La salle devint silencieuse.
— Quand je suis partie, je pensais que je ne reviendrais jamais.
Son père la regardait attentivement.
— Je suis partie parce que je ne supportais plus qu'on décide de tout à ma place.
Le duc ne répondit pas.
— Mon mariage.
Elle marqua une pause.
— Mes fréquentations.
— Mon avenir.
Sa voix resta calme.
— Je savais exactement ce que vous attendiez de moi.
Le duc finit par parler.
— Tu étais notre fille.
— Je sais.
Elia le regarda.
— Mais j'étais aussi une personne.
Un silence s'installa.
Adrian regarda son père.
Elena resta immobile.
Elia continua :
— Je ne voulais pas passer ma vie à faire ce qu'on me demandait simplement parce que j'étais née dans cette famille.
Le duc soupira.
— Nous voulions assurer ton avenir.
— Vous vouliez décider de mon avenir.
Il ne répondit pas.
Elia baissa légèrement les yeux.
— Je ne vous déteste pas.
Cette phrase sembla surprendre son père.
— Je vous en ai voulu.
Elle regarda sa mère.
— Beaucoup.
Puis Adrian.
— Mais je n'ai jamais oublié ma famille.
Adrian lui adressa un léger sourire.
Elia prit une inspiration.
— Après mon départ, j'ai beaucoup voyagé.
Elle raconta les premières semaines.
La peur.
Les nuits passées seule.
Les endroits où elle avait dormi.
Puis elle parla du village.
De sa rencontre avec Azaël.
De leur première conversation près de la rivière.
De la façon dont il était arrivé sans rien connaître de leur monde.
Azaël resta silencieux pendant qu'elle racontait leur histoire.
Elia parlait avec un sourire.
— Au début, je pensais qu'il était simplement bizarre.
Adrian intervint :
— Tu le penses toujours ?
Elia regarda Azaël.
— Un peu.
Azaël haussa les épaules.
— Je m'y suis habitué.
Adrian sourit.
Pour la première fois depuis le début du repas, le duc sembla légèrement moins tendu.
Elia continua.
— On a commencé à passer du temps ensemble.
Elle raconta leur quotidien.
Les marchés.
La rivière.
Les réparations.
La fameuse chaise.
Adrian éclata de rire lorsqu'elle lui raconta la manière dont Azaël avait essayé de la réparer.
— Elle tient toujours ?
— À peine, répondit Elia.
Même Elena sourit.
Le duc resta silencieux, mais son expression s'était légèrement adoucie.
Puis Elia devint plus sérieuse.
— Et avec le temps...
Elle regarda Azaël.
— Je suis tombée amoureuse de lui.
Azaël la regarda.
Il ne dit rien.
Mais un léger sourire apparut sur son visage.
Elena posa doucement sa main sur celle de son mari.
— Je suis heureuse pour toi.
Elia lui sourit.
Puis elle prit une inspiration.
— Il y a encore quelque chose.
Adrian savait déjà.
Il regarda sa sœur.
Elle posa doucement une main sur son ventre.
— Je suis enceinte.
Le silence fut immédiat.
Elena resta bouche bée.
Le duc ne bougea plus.
Azaël regardait simplement Elia.
Puis Elena se leva brusquement.
— Tu...
Elle s'arrêta.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Tu vas avoir un enfant ?
Elia hocha la tête.
— Oui.
Elena contourna la table et prit sa fille dans ses bras.
— Oh, Elia...
Elia ferma les yeux.
Elle s'accrocha à sa mère.
Adrian souriait.
— Je vais être oncle.
Elia rit légèrement.
— Oui.
— Je sens déjà que je vais être le meilleur oncle du royaume.
— N'en fais pas trop.
— Trop tard.
Même Azaël sourit.
Puis tous les regards se tournèrent vers le duc.
Il n'avait toujours pas parlé.
Elia se sépara doucement de sa mère.
— Papa ?
Le duc regarda sa fille.
Puis Azaël.
— Tu es certaine ?
Elia hocha la tête.
— Oui.
— Et tu comptes rester avec lui ?
Elia répondit sans hésiter.
— Oui.
Le duc observa Azaël.
— Tu l'aimes ?
Azaël répondit calmement.
— Oui.
Le duc resta silencieux.
Puis il demanda :
— Et quelles sont tes intentions envers ma fille ?
Azaël ne détourna pas le regard.
— La protéger.
Le duc fronça les sourcils.
— Seulement ?
Azaël réfléchit quelques secondes.
— Construire une vie avec elle.
Elia baissa légèrement les yeux.
Le duc semblait chercher une faille dans sa réponse.
Mais avant qu'il puisse continuer, la porte de la salle s'ouvrit.
Un domestique entra précipitamment.
— Monseigneur.
Le duc se tourna vers lui.
— Qu'y a-t-il ?
— Un messager vient d'arriver de la capitale.
Le duc fronça les sourcils.
— Maintenant ?
— Il affirme que c'est urgent.
Le duc fit signe de le faire entrer.
Un homme portant les couleurs royales entra dans la salle.
Il tenait plusieurs documents.
— Pardonnez-moi de vous interrompre.
— Que se passe-t-il ?
Le messager hésita.
— Il s'agit de l'incident de la capitale.
Elia regarda Azaël.
Le messager continua :
— Le palais a publié de nouvelles informations concernant l'homme responsable de la catastrophe survenue il y a plusieurs semaines.
Le duc se redressa.
— Le héros ?
— Oui.
Adrian fronça les sourcils.
— Celui qui a sauvé le village pendant l'attaque ?
— Oui.
Le messager déposa les documents sur la table.
— Le royaume lui a officiellement attribué le titre de Héros de la Nation.
Elia regarda Azaël.
Il ne semblait pas particulièrement intéressé.
Le messager poursuivit :
— Mais il est également responsable de l'affrontement avec le prince héritier.
Le duc prit le document.
Ses yeux parcoururent rapidement les premières lignes.
Puis il s'arrêta.
Son regard changea.
Il releva lentement la tête.
— Quel est son nom ?
Le messager répondit :
— Azaël.
Le silence tomba dans la salle.
Le duc regarda lentement l'homme assis devant lui.
Azaël.
Puis il regarda le document.
Puis de nouveau Azaël.
— C'est impossible...
Elena fronça les sourcils.
— Quoi ?
Le duc ne répondit pas immédiatement.
Il connaissait maintenant ce visage.
Pas parce qu'il l'avait déjà rencontré.
Mais parce que le royaume entier parlait de lui.
Le même homme qui avait arrêté une attaque capable de détruire une partie du royaume.
Le même homme que la population appelait désormais le Héros de la Nation.
Le même homme qui avait mutilé le prince héritier dans le palais royal.
Et cet homme était assis à sa table.
Avec sa fille.
Le duc regarda Elia.
— Tu savais qui il était ?
Elle fronça les sourcils.
— De quoi tu parles ?
— Azaël.
Elle regarda son compagnon.
— Oui ?
Le duc posa lentement le document sur la table.
— Ton compagnon est le Héros de la Nation.
Elia resta silencieuse.
Elle tourna la tête vers Azaël.
— C'est vrai ?
Azaël soupira légèrement.
— Apparemment.
Adrian regarda sa sœur.
Puis Azaël.
Puis le document.
— Attends...
Il se leva.
— C'est lui ?
Le duc hocha lentement la tête.
— Oui.
Adrian regarda Azaël avec une expression complètement différente.
— Tu es l'homme qui a arrêté l'attaque de la capitale ?
— Ce n'était pas exactement la capitale.
— Peu importe.
Adrian se rassit lentement.
Elena regardait Azaël avec surprise.
Puis elle demanda :
— Et pour le prince ?
Le silence retomba.
Azaël répondit simplement :
— Il avait agressé Elia.
Le duc comprit immédiatement.
Son regard se posa sur sa fille.
Puis sur Azaël.
Il resta silencieux plusieurs secondes.
Enfin, il prit une profonde inspiration.
— Je comprends mieux pourquoi le royaume parle de toi comme d'une menace.
Azaël haussa légèrement les épaules.
— Je ne suis pas venu ici pour discuter avec le royaume.
Elia prit doucement sa main sous la table.
— Il est venu avec moi.
Le duc les observa.
Pour la première fois depuis le début du dîner, il ne vit plus seulement un homme extrêmement puissant.
Il vit l'homme que sa fille avait choisi.
Et il comprit que la situation de sa famille venait de changer.
Parce qu'Elia était revenue.
Elle était enceinte.
Et l'homme qui se tenait à ses côtés était devenu l'une des personnes les plus célèbres du royaume.
Mais ce que personne dans cette salle ne savait encore...
C'était qu'Azaël cachait une vérité bien plus grande que tout ce qui venait d'être révélé.