Chapitre 21
Chapitre 21
Le lendemain de leur conversation au bord de la rivière, Azaël se réveilla plus tôt que d'habitude.
Il resta quelques secondes allongé, les yeux ouverts, à regarder le plafond.
Un enfant.
Cette simple pensée revenait sans cesse.
Il avait essayé de l'imaginer.
Un bébé.
Un enfant qui grandirait ici, dans ce petit village où il avait lui-même appris à vivre autrement.
L'idée était encore difficile à concevoir.
Azaël avait connu des siècles durant lesquels rien ne changeait réellement pour lui. Les années passaient sans laisser de traces.
Mais cette fois, le temps avait soudain une importance.
Il y avait quelqu'un qui allait grandir.
Quelqu'un qui ne connaîtrait pas son passé.
Quelqu'un qui aurait besoin de lui.
Azaël finit par se lever et descendit dans la cuisine.
Elia était déjà réveillée.
Elle était assise devant la fenêtre, une tasse entre les mains.
— Tu es matinale.
Elle se retourna.
— Toi aussi.
Azaël s'approcha.
— Tu n'as pas bien dormi ?
— Un peu.
Elle marqua une pause.
— J'ai beaucoup réfléchi.
Azaël s'assit en face d'elle.
— À ce qui s'est passé hier ?
Elia hocha la tête.
— Oui.
Elle baissa les yeux vers sa tasse.
— Je pensais que je serais plus paniquée.
— Et tu ne l'es pas ?
— Si.
Elle eut un petit sourire.
— Mais pas pour les raisons que tu crois.
Azaël attendit.
— Je pense surtout à ce qui va arriver maintenant.
— Tu veux dire... avec le bébé ?
Elia acquiesça.
— Oui.
Elle posa sa tasse sur la table.
— Je ne sais même pas comment on fait.
Azaël haussa un sourcil.
— Moi non plus.
Elia le regarda avant de rire légèrement.
— Ça me rassure énormément.
— On apprendra.
— Tu dis ça comme si tout était simple.
— Non.
Azaël réfléchit quelques secondes.
— Mais on trouvera une solution.
Elia le fixa.
— Tu serais vraiment prêt à tout ça ?
— Pourquoi je ne le serais pas ?
— Parce que ta vie a complètement changé depuis que tu es arrivé ici.
Azaël resta silencieux.
Elle avait raison.
Il était venu sur cette planète sans rien attendre.
Il pensait simplement rester quelque temps avant de repartir.
Puis il avait rencontré Elia.
Il avait trouvé un village.
Une maison.
Des habitudes.
Une raison de se lever chaque matin.
Et maintenant, peut-être un enfant.
— Ma vie a changé, répondit-il finalement.
— Et tu regrettes ?
— Non.
Elia sourit.
Puis son expression devint plus sérieuse.
— Il y a quand même quelque chose que je dois faire.
— Quoi ?
Elle hésita.
— Retourner chez mes parents.
Azaël la regarda attentivement.
— Tu veux vraiment y retourner ?
— Je ne sais pas.
Elle soupira.
— C'est justement le problème.
Elia se leva et alla regarder par la fenêtre.
— Je n'ai pas vu ma famille depuis des années.
— Tu pourrais ne pas y aller.
— Je sais.
Elle resta silencieuse.
— Mais si je vais avoir un enfant, je ne veux pas qu'il grandisse en ne sachant absolument rien de mes origines.
Azaël se leva à son tour.
— Tu veux leur parler de la grossesse ?
— Pas encore.
Elle secoua la tête.
— Je ne suis même pas certaine de savoir comment leur annoncer que je suis revenue.
— Ils ne savent peut-être même pas où tu es.
— Peut-être.
Elle se retourna vers lui.
— Mais je connais encore l'endroit où ils vivent.
Azaël réfléchit.
— Alors allons-y.
Elia sembla surprise.
— Tu viendrais avec moi ?
— Évidemment.
— Tu n'as pas peur de rencontrer ma famille ?
Azaël sourit légèrement.
— Après avoir affronté ton prince ?
Elia éclata de rire.
— Ce n'est pas comparable.
— Pour moi, si.
Elle secoua la tête.
— Tu vas regretter d'avoir dit ça.
— Pourquoi ?
— Parce que mon père est beaucoup plus difficile à supporter.
Azaël haussa un sourcil.
— Intéressant.
— Et ma mère est pire quand elle est contrariée.
— Très intéressant.
Elia lui lança un regard amusé.
Puis son sourire disparut progressivement.
— Il y a quelque chose que je ne t'ai pas dit hier.
— Quoi ?
— Je ne suis pas simplement partie parce que je détestais ma vie.
Azaël attendit.
— J'avais peur.
— De ta famille ?
— De ce qu'ils pouvaient décider pour moi.
Elle baissa les yeux.
— Lorsque j'ai refusé le mariage qu'ils avaient prévu, mon père m'a enfermée dans ma chambre pendant plusieurs jours.
Azaël resta immobile.
— Il voulait simplement que je change d'avis.
Elle serra légèrement les mains.
— Je savais que si je restais, je finirais par céder.
— Alors tu t'es enfuie.
— Oui.
Elle regarda dehors.
— J'ai pris quelques vêtements et de l'argent. Je suis sortie pendant la nuit.
— Personne ne t'a vue ?
— Je ne sais pas.
Elle eut un léger sourire.
— J'ai surtout eu de la chance.
Azaël ne répondit pas.
Elia continua :
— Après quelques semaines, j'ai arrêté de penser qu'ils me retrouveraient.
— Et s'ils t'ont cherchée ?
— Alors ils n'ont jamais réussi.
Elle se retourna vers lui.
— Mais maintenant...
Elle posa une main sur son ventre.
— Maintenant, je me demande s'ils seraient heureux de me revoir.
Azaël s'approcha.
— Et si ce n'est pas le cas ?
Elia le regarda.
— Alors je repartirai.
— Avec moi.
Elle sourit.
— Avec toi.
Un silence s'installa.
Puis Azaël demanda :
— Où est-ce ?
— À environ trois jours d'ici.
— Trois jours ?
— À cheval, probablement moins.
— On part quand ?
Elia réfléchit.
— Demain.
Azaël acquiesça.
— D'accord.
Elle le regarda quelques secondes.
— Tu ne poses même pas de question ?
— Sur quoi ?
— Sur le fait que je t'emmène chez ma famille alors qu'on se connaît depuis relativement peu de temps.
Azaël sourit.
— Elia.
— Oui ?
— Après tout ce qu'on a vécu ensemble, je pense qu'on peut survivre à trois jours de voyage.
Elle sourit à son tour.
— Vu comme ça...
La matinée passa rapidement.
Ils commencèrent à préparer ce dont ils auraient besoin pour le voyage.
Quelques vêtements.
De la nourriture.
De l'eau.
Azaël vérifia plusieurs fois les provisions, tandis qu'Elia essayait de décider quelles affaires prendre.
— Tu prends trop de choses.
— C'est faux.
— Tu viens de mettre trois robes dans ce sac.
— Et alors ?
— On part trois jours.
— Et tu veux que je porte quoi devant ma famille ?
Azaël regarda les vêtements.
— Ce que tu veux.
— Voilà.
Elle referma le sac.
— Et puis je ne sais pas combien de temps on restera.
Azaël acquiesça.
— C'est vrai.
Ils continuèrent leurs préparatifs jusqu'à l'après-midi.
Avant de partir, Elia voulut retourner une dernière fois près de la rivière.
Ils s'assirent dans l'herbe.
Elle regardait l'eau sans parler.
— Tu regrettes ?
Azaël tourna la tête.
— Quoi ?
— D'avoir accepté de venir.
— Non.
— Même si mes parents nous rejettent ?
— Non.
— Même si mon père te déteste ?
— Ça, je survivrai.
Elia sourit.
— Tu es vraiment sûr de toi.
— Pas toujours.
Il regarda l'eau.
— Mais je suis sûr d'une chose.
— Laquelle ?
— Je ne te laisserai pas affronter ça seule.
Elia resta silencieuse.
Puis elle posa doucement sa tête contre son épaule.
— Merci.
Le soleil commençait à descendre.
Ils restèrent encore quelques minutes avant de rentrer.
Le lendemain, ils quitteraient le village.
Pour la première fois depuis plusieurs années, Elia retournerait vers l'endroit qu'elle avait fui.
Elle ne savait pas comment ses parents réagiraient.
Elle ne savait pas s'ils l'avaient cherchée.
Elle ne savait pas non plus si elle serait capable de leur pardonner.
Mais une chose était différente cette fois.
Elle ne revenait plus comme la fille qu'on avait essayé de contrôler.
Elle revenait avec sa propre vie.
Avec ses propres choix.
Et peut-être bientôt avec un enfant.
À plusieurs jours de là, derrière les murs d'une immense demeure entourée de terres, une femme était assise près d'une fenêtre.
Elle tenait entre ses mains une vieille lettre.
Une lettre qu'elle avait relue des dizaines de fois.
La porte s'ouvrit.
Un homme entra.
— Toujours aucune nouvelle ?
La femme secoua la tête.
— Non.
— Cela fait des années.
Elle baissa les yeux vers la lettre.
— Je sais.
L'homme resta silencieux.
Puis il demanda :
— Tu penses encore qu'elle reviendra ?
La femme regarda par la fenêtre.
— Je ne sais pas.
Elle serra la lettre contre elle.
— Mais si elle revient un jour...
Elle s'arrêta.
— Je veux être là.
Très loin de cette demeure, Elia dormait paisiblement aux côtés d'Azaël.
Elle ignorait que sa famille n'avait peut-être jamais cessé de l'attendre.
Et après plusieurs années de silence, leurs chemins allaient enfin se croiser de nouveau.