Chapitre 20
Chapitre 20
Deux mois et demi s'étaient écoulés depuis l'incident de la capitale.
Le temps avait fini par faire ce qu'il faisait toujours.
Il avait recouvert les événements de silence.
Au village, on parlait encore parfois d'Azaël et de ce qui s'était passé au palais, mais les discussions étaient devenues moins fréquentes. Les soldats n'étaient jamais revenus. Aucun messager royal n'était venu les chercher.
La vie avait repris son cours.
Pour Azaël, cette tranquillité était presque étrange.
Chaque matin ressemblait au précédent.
Il se réveillait, descendait dans la cuisine et retrouvait Elia occupée à préparer le petit déjeuner.
Puis ils sortaient.
Parfois pour travailler.
Parfois pour aller au marché.
Et parfois simplement pour marcher sans destination précise.
Azaël avait appris à apprécier ces journées sans importance.
Il avait passé une existence entière à rechercher quelque chose capable de rompre l'ennui.
Il avait finalement compris que ce qu'il cherchait n'était peut-être pas un événement extraordinaire.
C'était simplement une vie qu'il aurait envie de recommencer le lendemain.
Ce matin-là, pourtant, quelque chose semblait différent.
Elia était assise devant la table.
Son petit déjeuner était devant elle, presque intact.
Azaël entra dans la pièce et remarqua immédiatement son expression.
— Tu n'as pas faim ?
Elia releva les yeux.
— Pas vraiment.
— Ça fait plusieurs jours que tu dis ça.
— Je sais.
Elle prit malgré tout quelques bouchées.
Azaël s'assit face à elle.
— Tu es malade ?
— Non.
— Fatiguée ?
— Un peu.
— Tu as encore des vertiges ?
Elia hésita.
— Parfois.
Azaël fronça légèrement les sourcils.
— Et tu comptais me le dire quand ?
— Je ne voulais pas t'inquiéter.
— Mauvaise stratégie.
Elle sourit légèrement.
— Je sais.
Azaël resta silencieux.
Il n'insista pas.
Il avait compris depuis longtemps qu'Elia parlait lorsqu'elle était prête.
Mais quelque chose le préoccupait.
Il sentait que son comportement avait changé.
Elle dormait davantage.
Elle se fatiguait plus rapidement.
Certaines odeurs qu'elle appréciait auparavant lui donnaient désormais envie de s'éloigner.
Et surtout, elle semblait elle-même chercher à comprendre ce qui lui arrivait.
Après le petit déjeuner, ils sortirent comme prévu.
Ils traversèrent le village et se dirigèrent vers la rivière.
C'était devenu leur endroit.
Celui où ils pouvaient parler sans être interrompus.
Elia s'assit dans l'herbe.
Azaël resta debout quelques secondes avant de prendre place à côté d'elle.
Le silence dura un moment.
Puis Elia parla.
— Azaël.
— Oui ?
— Tu sais que je ne t'ai jamais vraiment parlé de ma famille ?
Il tourna la tête vers elle.
— Oui, je n’ai jamais demandé.
— Je t'ai parlé de presque tout sauf de ça.
— Tu n'es pas obligée.
Elia regarda l'eau couler devant eux.
— Je sais.
Elle prit une inspiration.
— Mais je crois que je veux te le raconter maintenant.
Azaël ne répondit pas.
Il attendit simplement.
— Je ne viens pas réellement de ce village.
Azaël haussa légèrement les sourcils.
— Je m'en doutais.
Elia le regarda.
— Comment ça ?
— Tu ne te comportes pas comme quelqu'un qui a grandi ici.
Elle eut un petit sourire.
— Et toi, tu ne te comportes pas comme quelqu'un qui a grandi quelque part tout court.
— C'est différent.
— Évidemment.
Elle reporta son regard vers la rivière.
— Ma famille était noble.
Azaël resta silencieux.
— Noble ?
— Oui.
Elle joua nerveusement avec ses doigts.
— Mon père possédait des terres. Il avait des relations avec plusieurs familles importantes du royaume. Ma mère était issue d'une autre famille noble.
Elle marqua une pause.
— J'ai grandi dans une grande demeure. J'avais des serviteurs, des vêtements coûteux, des leçons particulières...
— Et tu as tout quitté ?
— Oui.
Azaël la regarda.
— Pourquoi ?
Elia resta silencieuse plusieurs secondes.
— Parce que je détestais cette vie.
Elle baissa les yeux.
— Tout était décidé à ma place.
Ce que je devais apprendre.
Les personnes que je devais fréquenter.
La manière dont je devais me comporter.
Même mon avenir.
— Ton avenir ?
— Oui.
Sa voix devint plus faible.
— Pour ma famille, j'étais surtout une pièce qu'ils pouvaient déplacer quand cela les arrangeait.
Azaël ne dit rien.
Elia continua.
— Je devais épouser quelqu'un que je ne connaissais presque pas.
Elle serra légèrement les mains.
— Je ne voulais pas.
Alors un soir, je suis partie.
— Toute seule ?
— Oui.
— Sans savoir où aller ?
— Exactement.
Un sourire nostalgique apparut sur son visage.
— Je me souviens encore de ma première nuit dehors.
— Ça devait être difficile.
— Ça l'était.
Elle rit légèrement.
— J'ai dormi dans une grange.
Azaël sourit.
— Une noble dans une grange.
— Ne te moque pas.
— Je ne me moque pas.
— Si.
— Un peu.
Elia lui donna un léger coup d'épaule.
Puis son sourire disparut progressivement.
— Je ne suis jamais retournée les voir.
— Ils te cherchent ?
— Je ne sais pas.
Elle réfléchit.
— Peut-être.
Azaël la regarda attentivement.
— Tu regrettes d'être partie ?
Elia répondit immédiatement.
— Non.
Puis elle ajouta :
— Mais parfois, je me demande ce qu'ils penseraient de moi maintenant.
— Tu pourrais leur dire que tu es heureuse.
Elia sourit.
— Ils ne comprendraient probablement pas.
— Alors leur avis n'a pas d'importance.
Elle le regarda longuement.
— Tu sais toujours quoi dire.
— Pas toujours.
— Avec moi, si.
Azaël détourna légèrement les yeux.
Elia sourit.
Puis elle posa une main sur son ventre.
Cette fois, Azaël le remarqua.
Il regarda son geste.
— Elia...
Elle releva les yeux.
— Il y a autre chose.
Azaël attendit.
Elle semblait chercher ses mots.
— Depuis plusieurs semaines, je ne me sens pas comme avant.
— Je sais.
— Je suis fatiguée.
— Oui.
— J'ai souvent des vertiges.
— Oui.
— Et certaines choses que j'aimais manger me donnent maintenant envie de vomir.
Azaël resta silencieux.
Elia prit une profonde inspiration.
— J'ai commencé à réfléchir.
Elle posa doucement sa main sur son ventre.
— Et je crois que...
Elle s'arrêta.
Azaël attendit.
— Je crois que je suis enceinte.
Le silence tomba.
Même le bruit de la rivière sembla soudain lointain.
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Il regarda Elia.
Puis sa main.
Puis de nouveau son visage.
— Tu en es sûre ?
Elia secoua la tête.
— Non.
— Tu as vérifié ?
— Pas encore.
Elle baissa les yeux.
— C'est justement pour ça que j'avais peur de t'en parler.
Azaël fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi aurais-tu peur de me le dire ?
— Parce que je ne savais pas comment tu réagirais.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il prit doucement sa main.
— Elia.
Elle releva les yeux.
— Si c'est vrai...
Il s'interrompit.
Pour la première fois depuis très longtemps, Azaël semblait chercher ses mots.
— Alors nous verrons ça ensemble.
Elia le regarda.
— Tu n'es pas inquiet ?
— Si.
Elle parut surprise.
— Vraiment ?
— Évidemment.
Il regarda l'horizon.
— Je suis inquiet parce que je ne sais pas ce qui va arriver.
Puis il revint vers elle.
— Mais je ne vais pas partir.
Les yeux d'Elia brillèrent légèrement.
— Promis ?
Azaël serra doucement sa main.
— Promis.
Elle sourit.
Un sourire différent de ceux qu'elle lui avait adressés jusque-là.
Puis elle posa sa tête contre son épaule.
Ils restèrent ainsi au bord de la rivière.
Pendant quelques minutes, aucun des deux ne parla.
Ils ne savaient pas encore si cette nouvelle était réellement devenue leur réalité.
Ils ne savaient pas comment leur vie allait changer.
Ils ne savaient pas non plus que cette petite possibilité allait bientôt devenir l'un des événements les plus importants de leur existence.
Très loin du village, pourtant, quelque chose avait déjà commencé à changer.
Une présence ancienne observait toujours ce monde.
Et pour la première fois depuis longtemps, elle semblait avoir remarqué une nouvelle trace d'énergie.
Une énergie faible.
Presque inexistante.
Mais liée à Azaël.
Une voix résonna dans l'obscurité.
— Il s'est passé quelque chose.
Une autre voix répondit :
— Avec le Dieu du Chaos ?
— Oui.
Un silence.
— Alors surveillez-les.
Pendant ce temps, près de la rivière, Elia leva les yeux vers Azaël.
— On devrait rentrer.
— Oui.
Ils se levèrent.
Ils reprirent le chemin du village, main dans la main.
Pour eux, le monde semblait toujours aussi calme.
Mais leur histoire venait une nouvelle fois de changer.
Et cette fois, ce n'était pas un dieu qui venait frapper à leur porte.
C'était leur propre avenir.