Chapitre 14
Chapitre 14
Le surlendemain de la catastrophe, le village était plus silencieux que d'habitude.
Pas parce que les habitants avaient peur de sortir.
Simplement parce que personne n'avait vraiment oublié ce qui s'était passé.
Les dégâts étaient encore visibles partout. Des arbres avaient été arrachés du sol, des toits avaient été endommagés et plusieurs bâtiments portaient encore les traces de l'attaque.
Mais surtout, les habitants avaient désormais une certitude.
L'homme qui vivait parmi eux depuis deux semaines n'était pas un simple voyageur.
Azaël était assis à table, face à Elia.
Il mangeait tranquillement pendant qu'elle l'observait.
— Quoi ?
Elia ne répondit pas immédiatement.
Elle posa simplement son coude sur la table et appuya son menton dans sa main.
— Rien.
— Tu me regardes depuis cinq minutes.
— Je sais.
— Pourquoi ?
Un sourire apparut sur son visage.
— Parce que j'en ai envie.
Azaël haussa un sourcil.
— Depuis quand tu me regardes comme ça ?
— Depuis que j'ai découvert que monsieur pouvait faire trembler un royaume avec seulement deux pour cent de sa puissance.
— Je savais que j'aurais dû me taire hier.
— Beaucoup trop tard.
Elle prit tranquillement une bouchée.
— D'ailleurs...
— Oui ?
— Deux pour cent.
— Quoi, deux pour cent ?
— Ça me travaille encore.
Azaël soupira.
— Ce n'est qu'une petite partie.
Elia posa immédiatement son couvert.
— Arrête de dire ça comme si c'était normal.
— Pour moi, ça l'est.
— Justement. C'est ça qui est inquiétant.
Azaël sourit.
— Tu as peur de moi ?
Elia le regarda quelques secondes.
— Non.
Elle marqua une pause.
— Je devrais peut-être.
— Peut-être.
— Mais je ne peux pas.
Azaël ne répondit pas.
Elia reprit son petit-déjeuner avec un sourire discret.
— Et puis...
— Quoi encore ?
— Je commence à bien aimer le fait que tu sois complètement différent des autres.
Azaël secoua la tête.
— Tu es étrange.
— C'est toi qui es tombé d'un arbre devant moi.
— Encore cette histoire...
— Je ne l'oublierai jamais.
Après le petit-déjeuner, ils sortirent.
Sur la place, plusieurs habitants travaillaient à réparer les dégâts.
Lorsqu'Azaël passa, les conversations diminuèrent naturellement.
Quelques personnes le saluèrent.
D'autres se contentèrent de baisser légèrement la tête.
Personne ne venait lui parler avec la familiarité des jours précédents.
Azaël le remarqua immédiatement.
Elia aussi.
— Ils ont changé avec toi.
— Je sais.
— Ça te dérange ?
Azaël regarda les habitants.
— Un peu.
— Pourquoi ?
— Avant, j'étais simplement Azaël.
Il regarda autour de lui.
— Maintenant, je suis celui qui a arrêté cette attaque.
Elia sourit légèrement.
— Tu es surtout celui qui a sauvé tout le monde.
— Je n'ai pas fait ça pour être admiré.
— Je sais.
Elle lui donna un petit coup d'épaule.
— C'est probablement pour ça qu'ils te respectent.
Ils continuèrent leur chemin.
Un homme qui réparait une charrette les vit passer.
Il s'arrêta un instant.
— Azaël.
Celui-ci se retourna.
— Oui ?
L'homme hésita.
— Merci.
Azaël resta silencieux.
— Pour hier, reprit l'homme. Ma famille était dans cette maison.
Il désigna une habitation dont une partie du toit avait été détruite.
— Sans vous...
Il ne termina pas sa phrase.
Azaël hocha simplement la tête.
— Prenez soin d'eux.
L'homme acquiesça avant de retourner à son travail.
Elia regarda Azaël.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Tu n'es pas seulement une catastrophe ambulante.
— C'est rassurant.
Elle sourit.
— Tu es aussi quelqu'un de bien.
Azaël tourna la tête vers elle.
— Tu le penses vraiment ?
— Oui.
Cette fois, il ne plaisanta pas.
— Merci.
Ils passèrent la matinée à aider les habitants.
Elia transportait des planches pendant qu'Azaël les installait.
Au bout d'un moment, elle s'approcha.
— Azaël.
— Oui ?
— J'ai une question.
— Je t'écoute.
— Est-ce que tu pourrais arrêter d'être aussi impressionnant ?
Il la regarda avec incompréhension.
— Pourquoi ?
— Parce que ça devient difficile de faire semblant de ne pas être impressionnée.
Azaël eut un léger sourire.
— Tu n'as pas besoin de faire semblant.
Elia détourna les yeux.
— Tu recommences.
— Quoi ?
— À parler comme ça.
— Comme quoi ?
— Comme si tu savais exactement quoi dire.
— Je ne sais pas.
Il s'approcha légèrement.
— Je dis juste ce que je pense.
Elia le regarda.
Pendant une seconde, elle sembla vouloir répondre.
Puis elle se détourna.
— Viens. On a encore du travail.
Azaël sourit.
— Tu fuis.
— Pas du tout.
— Si.
— Travaille.
À midi, ils retournèrent vers la place.
Azaël remarqua immédiatement plusieurs soldats du royaume.
Ils étaient venus inspecter les dégâts.
Lorsqu'ils aperçurent Azaël, ils ralentirent.
L'un d'eux s'arrêta.
Son regard passa brièvement sur Azaël avant qu'il ne s'incline légèrement.
— Azaël.
— Vous voulez quelque chose ?
— Non.
Le soldat hésita.
— Nous voulions simplement vous remercier.
Azaël resta silencieux.
— Et vous prévenir que les autorités du royaume vont probablement vouloir vous parler.
Elia fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Le soldat regarda Azaël.
— Après ce qui s'est passé, ils ont beaucoup de questions.
Azaël hocha la tête.
— Je m'en doutais.
Le soldat s'inclina une nouvelle fois avant de repartir avec les autres.
Elia attendit qu'ils soient suffisamment loin.
— Tu vas y aller ?
— Je ne sais pas.
— Tu n'as pas l'air inquiet.
— Je ne vois pas pourquoi je le serais.
— Tu viens quand même de provoquer une catastrophe qui a été ressentie à des centaines de kilomètres.
Azaël sourit.
— Ils devront faire la queue.
Elia éclata de rire.
— Tu es impossible.
L'après-midi, ils décidèrent de s'éloigner du village.
Ils retournèrent près de la rivière.
C'était devenu leur endroit.
Azaël s'assit au bord de l'eau.
Elia prit place à côté de lui.
Pendant un moment, ils regardèrent simplement le courant.
Puis Elia parla.
— Azaël ?
— Oui ?
— Tu comptes rester longtemps ?
Il tourna les yeux vers elle.
La question semblait simple.
Pourtant, il prit le temps de réfléchir.
— Je ne sais pas combien de temps.
Elia baissa légèrement les yeux.
— Je vois.
Azaël remarqua son expression.
— Mais je n'ai aucune envie de partir maintenant.
Elle releva les yeux.
— Pourquoi ?
Il regarda la rivière.
— Parce que j'ai trouvé quelque chose que je n'avais jamais eu avant.
— Quoi ?
Azaël se tourna vers elle.
— Une raison de rester.
Elia resta silencieuse.
Son cœur s'accéléra légèrement.
— Et cette raison...
Elle hésita.
— C'est le village ?
Azaël sourit.
— Non.
Il regarda Elia.
— C'est toi.
Elle ne répondit pas.
Pour une fois, elle n'avait aucune plaisanterie.
— Azaël...
— Oui ?
— Tu sais que tu me rends les choses compliquées ?
— Comment ça ?
— Parce que plus je passe du temps avec toi, plus...
Elle s'arrêta.
Azaël attendit.
— Plus quoi ?
Elia détourna le regard.
— Rien.
— Elia.
— J'ai dit rien.
Il sourit.
— Tu rougis.
— Non.
— Si.
— C'est le soleil.
— Il est derrière toi.
Elia le regarda avec un air agacé.
— Tu deviens insupportable.
— Tu m'aimes bien quand même.
Elle se figea.
Azaël réalisa ce qu'il venait de dire.
Le silence retomba.
Elia finit par murmurer :
— Oui.
Azaël la regarda.
— Oui ?
— Oui, je t'aime bien.
Elle sourit légèrement.
— Beaucoup même.
Azaël sentit quelque chose d'étrange en lui.
Il avait connu des émotions bien plus violentes.
Mais aucune ne lui avait donné cette sensation.
— Elia...
Elle posa doucement sa main sur la sienne.
— Ne dis rien.
Azaël regarda leurs mains.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai peur de ce que tu pourrais répondre.
Il tourna la tête vers elle.
— Et si je ressentais la même chose ?
Elia releva les yeux.
Ils se regardèrent longuement.
Aucun des deux ne bougea.
Puis Elia retira doucement sa main.
— Je crois que j'ai besoin d'un peu de temps.
Azaël hocha la tête.
— D'accord.
Elle se leva.
— On rentre ?
— Oui.
Ils reprirent le chemin du village.
Cette fois, ils marchaient un peu plus près l'un de l'autre.
Sans se tenir la main.
Mais aucun des deux ne cherchait à s'éloigner.
Le soir venu, ils arrivèrent devant la maison.
Elia se tourna vers Azaël.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Elle fit quelques pas.
Puis s'arrêta.
— Azaël ?
— Oui ?
Elle se retourna.
— Pour tout à l'heure...
Il attendit.
Elia sourit.
— Je ne regrette pas de te l'avoir dit.
Azaël lui rendit son sourire.
— Moi non plus.
Elle entra dans la maison.
Azaël resta quelques secondes devant la porte avant de regarder le ciel.
Pour la première fois depuis son arrivée, quelque chose avait changé.
Ce n'était pas son pouvoir.
Ce n'était pas le monde autour de lui.
C'était lui.
Et quelque part, au fond de lui, il savait déjà que ce sentiment allait devenir bien plus important qu'il ne l'imaginait.
Très loin de là, pourtant, les conséquences de la catastrophe continuaient de se propager.
Le royaume avait commencé à chercher des réponses.
Et bientôt, Azaël ne serait plus seulement un étranger vivant dans un petit village.
Il deviendrait quelqu'un que le monde entier chercherait à comprendre.