Chapitre 124
CHAPITRE 124 — Ce que l’on refuse de perdre
La Tour des Heures — Une nuit sans sommeil
Azaël avait retrouvé un passage qu’il n’avait pas remarqué lors de sa première lecture.
Il ne s’agissait pas d’une révélation, seulement d’une référence à une série de documents conservés autrefois dans une section de la Tour qui n’apparaissait plus sur les plans actuels. Les textes ne précisaient pas ce qu’ils contenaient. Ils indiquaient simplement que certains événements avaient été consignés ailleurs.
Azaël resta longtemps devant la page.
— Tu penses que ces documents existent encore ? demanda Vulcain.
— Je pense qu’ils ont existé.
— Ce n’est pas la même chose.
— Je le sais.
Il avait passé trop de temps à confondre l’existence d’une piste avec la certitude qu’elle conduirait quelque part. Pourtant, cette référence lui donnait une direction plus concrète que les annotations précédentes.
Il demanda à Vulcain de vérifier les plans anciens et de comparer les descriptions de la Tour à travers les époques. Il voulait déterminer si la section avait été détruite, déplacée ou simplement effacée des archives officielles.
Vulcain accepta, puis observa Azaël un instant.
— Tu as pensé à ce que tu feras si tu trouves la réponse ?
Azaël fronça les sourcils.
— Je la lirai.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Le silence s’installa.
Azaël comprit la question. S’il découvrait que la séparation d’Elyan et Soren avait été nécessaire, cela ne ferait pas disparaître les conséquences de son choix. S’il apprenait qu’il avait commis une erreur, il devrait vivre avec cette vérité. Et s’il découvrait qu’une menace avait rendu cette décision inévitable, il devrait déterminer si elle existait encore.
Il ne pouvait pas contrôler la réponse avant de la connaître.
— Je ferai ce qui doit être fait, répondit-il finalement.
Vulcain secoua lentement la tête.
— Tu dis toujours cela lorsque tu ne veux pas parler de ce que tu ressens.
Azaël se raidit.
— Que veux-tu que je dise ? Que j’ai peur de découvrir que j’ai condamné mes propres fils à vivre avec les conséquences d’une décision qu’ils n’ont jamais pu comprendre ?
Il s’arrêta brusquement.
Les mots étaient sortis avant qu’il puisse les retenir.
Vulcain ne détourna pas les yeux.
— Oui, répondit-il. Tu pourrais le dire.
Azaël regarda les documents éparpillés devant lui.
Il n’avait pas l’habitude de parler de ses peurs. Pendant des siècles, la puissance avait souvent suffi à lui permettre d’affronter ce qui se dressait devant lui. Mais il n’existait aucune force qui puisse lui rendre un souvenir effacé ou lui garantir que ses décisions passées avaient été justes.
— Je ne me souviens pas de tout, dit-il plus bas. Je sais ce que j’ai fait. Je ne sais pas pourquoi j’ai jugé que c’était nécessaire. Et maintenant, chaque indice me rappelle que mes fils vivent au milieu d’une histoire dont ils ignorent une partie essentielle.
Vulcain s’assit près de lui.
— Tu ne peux pas changer le fait que tu as oublié. Tu peux seulement décider de ce que tu feras lorsque tu sauras davantage.
Azaël resta silencieux.
Il ne se sentait pas soulagé. La peur n’avait pas disparu parce qu’il l’avait formulée. Mais elle avait cessé, pour quelques instants, d’être une chose qu’il devait affronter seul.
Il rassembla les documents.
— Nous reprendrons les recherches demain. Je veux aussi vérifier ce que nous pouvons apprendre sur la dégradation de mon pouvoir sans dépendre uniquement des archives anciennes.
Vulcain hocha la tête.
Azaël ne renonçait pas à trouver une réponse. Il commençait simplement à accepter qu’il aurait besoin de plusieurs méthodes et de plusieurs personnes pour y parvenir.
Elyan découvrit que l’un de ses partenaires avait transmis des informations commerciales à un intermédiaire extérieur.
Les renseignements n’étaient pas tous confidentiels, mais certains détails permettaient de comprendre les points faibles de son organisation : les fournisseurs dont il dépendait encore, les délais qu’il ne pouvait pas facilement modifier et les marchés sur lesquels ses marges restaient limitées.
Son conseiller proposa de rompre immédiatement l’accord.
Elyan demanda d’abord à voir les documents.
— Nous ne savons pas pourquoi ces informations ont été transmises, dit-il. Il faut vérifier si cela relevait d’un échange commercial normal ou d’une tentative de nous affaiblir.
— Même si l’intention était innocente, le résultat est le même.
— Pas les conséquences d’une décision prise sans preuve.
Il fit examiner les échanges et demanda une explication au partenaire. La réponse arriva le soir même : celui-ci avait communiqué certains chiffres dans le cadre d’une négociation avec un autre groupe. Il n’avait pas transmis les détails les plus sensibles, mais il n’avait pas non plus vérifié ce que son interlocuteur comptait en faire.
Elyan n’accepta pas cette explication sans réserve.
Il modifia les accès aux données commerciales et limita les informations partagées avec les partenaires extérieurs. Il conserva le contrat, mais ajouta des conditions plus précises sur la transmission des documents.
— Vous lui laissez une seconde chance ? demanda son conseiller.
— Je lui laisse la possibilité de prouver qu’il peut respecter un accord. Ce n’est pas la même chose.
Elyan savait qu’il devait protéger ce qu’il construisait. Mais il ne voulait pas transformer la méfiance en principe absolu. Une organisation qui ne faisait confiance à personne finirait par s’isoler, puis par confondre sa solitude avec sa sécurité.
Il devait apprendre à distinguer la confiance aveugle de la confiance construite.
Plus tard, il reçut un message de la femme masquée confirmant que les recherches sur Soren provenaient de plusieurs réseaux. Aucune coordination générale n’était établie, mais l’intérêt pour ses relations personnelles semblait se développer.
Elyan conserva le rapport.
Il ne savait toujours pas si une intervention était nécessaire. Il savait seulement qu’il devait rester attentif sans inventer une menace pour donner un sens à chaque information.
Soren termina la journée dans le calme relatif de sa tente.
La rencontre avec les représentants de la capitale approchait. Il avait préparé les rapports, identifié les points sur lesquels il pouvait répondre avec certitude et noté ceux qui demandaient encore des vérifications.
Mais, une fois les documents rangés, ses pensées revenaient toujours à la même question : que voulait-il réellement pour lui-même ?
Il avait passé une grande partie de sa vie à apprendre à maîtriser ses pouvoirs. Il avait accepté les responsabilités qui accompagnaient son statut et compris qu’il ne pouvait pas ignorer les conséquences de ses actes. Pourtant, lorsqu’il imaginait son avenir, il ne voyait pas uniquement des guerres ou des réunions.
Il voulait retrouver Mira.
Il voulait savoir ce qu’elle était devenue, ce qu’elle pensait du garçon qu’il était devenu et si la promesse qu’ils avaient faite autrefois avait encore une place dans sa vie.
Il ne voulait pas lui demander de l’attendre. Il ne voulait pas non plus décider à sa place de ce qu’elle devait ressentir.
Il voulait simplement la revoir et découvrir si leurs chemins pouvaient encore se rejoindre.
Cette pensée lui sembla presque égoïste après tout ce qui s’était passé. Des soldats avaient risqué leur vie. Des familles attendaient des nouvelles. Les représentants de la capitale s’inquiétaient des conséquences de son pouvoir.
Pourtant, le désir de retrouver quelqu’un ne lui paraissait pas incompatible avec ses responsabilités.
Au contraire, il lui rappelait pourquoi il refusait de devenir uniquement une arme.
Soren éteignit la lampe.
Le lendemain, il reprendrait les discussions, les exercices et les décisions difficiles. Il continuerait d’apprendre à faire confiance aux autres sans renoncer à sa propre responsabilité.
Mais il ne voulait pas oublier ce qu’il essayait de protéger.
Une vie dans laquelle il pourrait encore être Soren, et pas seulement le Dieu de la Mort.