Chapitre 125
CHAPITRE 125 — La condition de la survie
La Tour des Heures — Au terme de plusieurs jours de recherches
La référence avait conduit Azaël à une série de fragments qu’il n’avait encore jamais vus.
Ils ne formaient pas un récit complet. Plusieurs pages manquaient, certaines lignes étaient illisibles et les annotations semblaient provenir de périodes différentes. Mais, contrairement aux documents précédents, ces fragments mentionnaient explicitement une séparation et une modification de l’essence divine.
Azaël les disposa sur la table.
Vulcain examina les premiers passages, puis s’arrêta devant une note presque effacée.
— Lis celle-ci.
Azaël se pencha.
Il lui fallut plusieurs minutes pour distinguer les mots. L’encre avait pâli, et une partie de la phrase avait disparu. Il ne pouvait pas garantir que chaque terme était exact.
Mais le sens général restait compréhensible.
La séparation n’était pas décrite comme une simple destruction ni comme une punition. Elle était associée à une condition nécessaire pour préserver quelque chose qui, autrement, n’aurait pas survécu.
Azaël relut le passage.
— Ce n’est pas une preuve que cela concerne Elyan et Soren, dit Vulcain.
— Non.
La réponse surprit son ami.
Azaël poursuivit :
— Mais c’est la première fois que nous trouvons une mention de séparation liée à la survie. Nous devons vérifier l’origine du fragment et chercher si d’autres documents utilisent la même formulation.
Il ne voulait pas s’accrocher à cette hypothèse simplement parce qu’elle lui permettait d’espérer que sa décision avait sauvé son enfant. Il avait trop souvent vu les êtres puissants justifier leurs actes en prétendant que leurs intentions suffisaient à les rendre légitimes.
Il ne ferait pas cela.
Il devait savoir ce qui avait été préservé, ce qui avait été perdu et pourquoi son souvenir avait été effacé.
Vulcain prit une copie du fragment.
— Je vais comparer l’écriture aux autres archives. Nous chercherons aussi les références associées à cette notion de survie.
Azaël acquiesça.
Puis il resta seul devant la table.
Il avait voulu retrouver une explication à sa décision. Il avait maintenant une piste, mais elle rendait le mystère plus complexe. Si la séparation avait été nécessaire à la survie, qu’est-ce qui menaçait l’enfant avant qu’il ne soit divisé ? Pourquoi Azaël avait-il choisi de se faire oublier sa propre décision ? Et pourquoi les traces de cette opération avaient-elles été modifiées ou dispersées ?
Il n’avait pas les réponses.
Il ne savait même pas si cette hypothèse finirait par se confirmer.
Pourtant, quelque chose avait changé. Il ne cherchait plus seulement à savoir pourquoi il avait agi. Il cherchait aussi à comprendre ce qu’il avait voulu sauver.
Et cette question ne concernait pas uniquement son passé.
Elle concernait Elyan et Soren, leurs vies présentes et la vérité qu’ils méritaient de connaître.
Azaël rassembla les fragments avec précaution.
Il ne pouvait pas leur révéler une hypothèse comme s’il s’agissait d’une certitude. Il ne voulait pas non plus leur cacher indéfiniment les recherches qu’il menait. Il lui faudrait choisir le moment où il pourrait leur parler sans leur transmettre des conclusions incomplètes.
Cette décision lui pesait déjà.
Il avait autrefois choisi à leur place. Il ne voulait pas répéter cette erreur simplement parce qu’il craignait leurs réactions.
Elyan reçut le dernier rapport de Liora avant la tombée de la nuit.
Les informations confirmaient que plusieurs réseaux s’intéressaient à Soren, mais elles ne permettaient toujours pas de démontrer l’existence d’une organisation unique derrière toutes ces démarches. Certaines questions relevaient de la curiosité militaire. D’autres semblaient liées à des ambitions politiques. Quelques demandes portaient sur les relations personnelles de Soren, sans que l’objectif poursuivi soit clairement établi.
Elyan nota chaque distinction.
— Nous devons surveiller les échanges qui concernent ses proches, dit-il à son conseiller. Mais je ne veux pas que notre réseau commence à traiter chaque personne qui pose une question comme un ennemi.
— Vous pensez qu’il faut prévenir Soren ?
Elyan réfléchit.
Il ne le connaissait pas suffisamment pour prétendre décider de ce qui lui serait utile. Il ne savait pas non plus si les informations reçues justifiaient une alerte immédiate.
— Pas encore. Nous allons vérifier les sources et chercher s’il existe une menace concrète. Si les renseignements deviennent plus précis, nous réévaluerons la situation.
Il savait que cette prudence comportait un risque. Attendre pouvait parfois laisser une menace se développer. Agir trop tôt pouvait également provoquer un conflit qui n’aurait jamais eu lieu autrement.
Il fallait accepter de prendre une décision sans garantie absolue, puis rester prêt à la corriger lorsque de nouveaux éléments apparaîtraient.
Après le départ de son conseiller, Elyan relut une note de la femme masquée. Une formulation lui semblait étrangement familière, sans qu’il puisse dire pourquoi.
Il pensa à Liora.
Il se souvenait de sa façon de poser des questions, de sa franchise et de son aptitude à remarquer ce que les autres négligeaient. Il ne savait pas où elle se trouvait ni ce qu’elle faisait aujourd’hui. Il n’avait aucune raison de supposer que cette mystérieuse intermédiaire était liée à elle.
Pourtant, le souvenir avait réveillé quelque chose qu’il préférait d’ordinaire garder à distance.
Il referma le dossier.
Il n’allait pas laisser une impression décider à sa place. Mais il ne pouvait pas non plus prétendre que les personnes qu’il avait connues autrefois avaient cessé de compter simplement parce que leurs chemins s’étaient séparés.
Il avait construit une organisation pour ne plus dépendre du hasard.
Il découvrait que certaines choses importantes ne pouvaient pas être garanties par un contrat.
Au camp, Soren reçut la confirmation que la prochaine rencontre avec les représentants de la capitale aurait lieu dans les jours suivants.
Maël lui demanda s’il souhaitait modifier ses conditions.
— Non. Les rapports seront présentés avant les questions sur mes capacités.
— Vous savez que certains considéreront cela comme une provocation.
— Alors ils auront tort sur mes intentions. Je ne peux pas les empêcher d’interpréter chaque décision comme ils le souhaitent.
Maël hocha lentement la tête.
— Vous commencez à comprendre qu’être responsable ne signifie pas être capable de contrôler toutes les réactions.
Soren observa le terrain d’entraînement au-delà de la tente.
Il avait longtemps cru que la maîtrise consistait à pouvoir empêcher une situation de lui échapper. La bataille lui avait rappelé qu’il existait des moments où il devait agir sans connaître toutes les conséquences. Les exercices lui apprenaient maintenant que la maîtrise pouvait aussi consister à ne pas intervenir, à écouter et à laisser les autres assumer leurs propres décisions.
Il n’était pas devenu moins puissant.
Il devenait plus conscient de ce que sa puissance ne pouvait pas résoudre.
— Je veux que les exercices continuent, dit-il. Et je veux que les responsables d’unité proposent eux-mêmes les modifications nécessaires.
— Je m’en occuperai.
Soren remercia Maël d’un signe de tête et sortit.
Le soir tombait. Il s’arrêta quelques instants à l’écart des tentes, laissant le vent dissiper la chaleur de la journée. Il pensa à Mira et à la promesse qu’ils avaient faite lorsqu’ils étaient enfants.
Il ne savait pas quand il pourrait la revoir. Il ne savait pas non plus si elle reconnaîtrait encore en lui celui qu’elle avait connu.
Mais il avait cessé de considérer ce désir comme une faiblesse à cacher.
Il voulait protéger les autres sans perdre la possibilité de vivre pour lui-même. Il voulait assumer ses actes sans laisser les conséquences de ses décisions effacer tout ce qu’il était.
Il ne savait pas encore comment concilier ces deux exigences.
Il savait seulement qu’il devait continuer à essayer.
Lorsque Vulcain revint dans la salle des archives, Azaël travaillait toujours sur les fragments.
— J’ai retrouvé deux références qui semblent utiliser une formulation comparable, annonça-t-il. Je ne peux pas encore confirmer qu’elles concernent le même événement, mais elles méritent d’être examinées.
Azaël prit les notes.
— Nous les comparerons demain.
Vulcain le regarda avec une surprise discrète.
— Tu acceptes d’attendre ?
— Je viens de passer des jours à essayer de forcer des réponses à partir de documents incomplets. Je ne recommencerai pas ce soir.
Il rassembla les pages et les rangea dans un dossier distinct. Sur la couverture, il inscrivit simplement : Séparation — origine et conséquences à vérifier.
Il ne nota pas qu’il s’agissait de la preuve d’une décision nécessaire. Il ne nota pas non plus qu’il avait enfin trouvé la raison de son geste.
Il n’avait trouvé qu’une piste.
Et cette piste pouvait tout changer, ou conduire à une autre impasse.
Azaël ferma le dossier.
Pour l’instant, il avait accepté une vérité plus modeste, mais plus solide : il ne pourrait pas reconstruire seul une histoire que plusieurs interventions avaient rendue incomplète. Il lui faudrait examiner les archives, comprendre sa propre dégradation, écouter Kaelros et accepter l’aide de Vulcain.
Il lui faudrait aussi, un jour, parler à ses fils.
Cette pensée était la plus difficile de toutes.
Azaël pouvait affronter des dieux, ouvrir des passages entre les mondes et imposer sa volonté au Chaos. Mais il ne savait pas encore comment regarder Elyan et Soren et leur expliquer qu’une partie de leur existence reposait sur une décision dont il ne retrouvait pas toutes les raisons.
Il n’était pas prêt à avoir cette conversation.
Il savait désormais qu’il ne pourrait pas l’éviter éternellement.
Dans le silence de la Tour des Heures, il éteignit la dernière lampe.
Les réponses n’étaient pas encore là.
Mais, pour la première fois depuis qu’il avait retrouvé son souvenir, Azaël avait cessé de confondre avancer avec découvrir immédiatement la vérité.