Chapitre 123
CHAPITRE 123 — Trois façons de chercher
Plusieurs lieux — Une même période
Azaël avait fini par admettre que les archives ne lui donneraient pas toutes les réponses.
Cette constatation ne signifiait pas qu’il abandonnait ses recherches. Elle l’obligeait à changer de méthode.
Au lieu de passer chaque journée à comparer des récits incomplets, il demanda à Vulcain de classer les cas de dégradation divine selon les symptômes observés, les interventions tentées et les résultats connus. Il voulait distinguer ce qui relevait de son état actuel de ce qui concernait la séparation d’Elyan et Soren.
Les deux questions pouvaient être liées.
Il ne pouvait cependant plus se permettre de traiter cette possibilité comme une certitude.
Vulcain lui apporta les premiers résultats au milieu de la journée.
— Les cas sont trop différents pour établir une règle générale, expliqua-t-il. Mais plusieurs récits montrent que la dégradation ne dépend pas uniquement de la quantité de puissance utilisée. Le lien entre le dieu et son pouvoir semble également compter.
Azaël relut les notes.
— Ce qui signifie que réduire mes interventions ne suffira peut-être pas.
— Ou que cela pourrait aider sans résoudre le problème. Nous ne le savons pas encore.
Azaël posa les pages.
— Alors nous allons examiner les cas dans lesquels le lien a pu être stabilisé.
Vulcain s’assit en face de lui.
— Je vais continuer les recherches. Mais tu dois accepter que nous ne trouvions pas immédiatement une solution.
Azaël eut un rire bref.
— Tu me demandes d’accepter une chose que je n’ai jamais appréciée.
— Je te demande de ne pas confondre persévérance et refus de reconnaître les limites d’une méthode.
Cette fois, Azaël ne protesta pas. Il avait déjà perdu assez de temps à poursuivre des pistes dont il espérait qu’elles confirmeraient ses attentes. Il ne voulait pas répéter cette erreur.
Il reprit les documents et commença à les classer.
Son corps le rappela à l’ordre lorsqu’il se redressa trop rapidement. Une fatigue profonde lui traversa les membres, plus persistante que celle qu’il aurait attendue après une nuit de travail. Il posa une main sur la table, attendit que la sensation diminue, puis reprit sa place.
Vulcain l’avait observé.
— Nous pouvons nous arrêter pour aujourd’hui.
— Non. Nous allons terminer le classement.
— Azaël.
Le ton de son vieil ami le fit lever les yeux.
— Je ne te demande pas de renoncer à tes recherches. Je te demande de ne pas agir comme si ton corps était un obstacle que tu pouvais mépriser jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Azaël détourna le regard.
Il n’avait pas de réponse satisfaisante. Il savait que Vulcain ne cherchait pas à le ralentir. Il savait également que chaque pause lui donnait l’impression de perdre un temps dont il ne connaissait pas la quantité.
Finalement, il referma le dossier.
— Nous reprendrons demain.
Vulcain ne fit aucun commentaire. Il savait que, pour Azaël, cette décision représentait déjà un effort.
Elyan reçut les résultats de son enquête dans une enveloppe scellée.
Plusieurs groupes avaient cherché des renseignements sur Soren, mais rien ne permettait encore de conclure qu’ils agissaient ensemble. Certains s’intéressaient aux capacités militaires du jeune dieu. D’autres voulaient comprendre ses relations et les circonstances dans lesquelles il avait choisi d’intervenir.
L’un des réseaux semblait particulièrement intéressé par les personnes susceptibles de lui faire confiance.
Elyan relut le passage.
Il ne pouvait pas déterminer si cette recherche visait à négocier avec Soren, à anticiper ses décisions ou à trouver un moyen de le manipuler. Mais il savait qu’une information sur les relations d’une personne pouvait être utilisée de bien des façons.
Il demanda à son conseiller de ne pas diffuser le rapport.
— Nous devons comprendre ce que ces gens cherchent avant de prendre position, expliqua-t-il. Pour l’instant, nous avons des indices, pas une preuve de menace directe.
— Vous craignez qu’une réaction trop rapide nous expose ?
— Je crains surtout de prendre une décision irréversible sur la base d’une interprétation qui pourrait être fausse.
Il conserva les documents et prépara une liste de questions destinées à sa prochaine rencontre avec l’intermédiaire masquée.
Il ne voulait pas lui demander de deviner les intentions des autres. Il voulait savoir quelles sources avaient confirmé les faits, lesquelles restaient douteuses et ce qu’elle ne pouvait pas établir.
Cette méthode lui semblait simple.
Pourtant, lorsqu’il pensa à Liora, il se demanda s’il appliquait la même rigueur à ses propres émotions. Il ne savait pas pourquoi le souvenir de leur amitié revenait plus souvent depuis qu’il travaillait avec cette mystérieuse femme. Il n’avait aucune preuve que les deux situations étaient liées.
Il ne tirerait pas de conclusion à partir d’une ressemblance.
Il devait néanmoins reconnaître une chose : certaines absences occupaient davantage de place qu’il ne l’aurait voulu.
Il rangea le dossier et retourna à ses comptes.
Au camp, Soren avait accepté la seconde rencontre avec les représentants de la capitale, mais il avait posé ses conditions. Il voulait que la discussion porte sur la sécurité des territoires, la protection des soldats et les mesures à prendre si une nouvelle invasion survenait.
Cette fois, il ne se contenta pas de préparer ses réponses.
Il demanda à Maël de réunir les rapports des unités qui avaient participé à la bataille. Il voulait que leurs responsables puissent expliquer les difficultés rencontrées et les améliorations nécessaires.
— Vous leur donnez une place dans une discussion politique, remarqua Maël.
— Ils ont vécu l’affrontement. Je ne vois pas pourquoi seuls ceux qui l’ont observé de loin devraient décider de ce qu’il signifie.
Maël approuva.
La préparation prit plus de temps que prévu. Les rapports se contredisaient parfois, non parce que quelqu’un mentait, mais parce que chaque unité avait vécu une partie différente de la bataille. Soren dut accepter que sa propre perception ne couvrait pas l’ensemble de ce qui s’était passé.
Cette découverte le gêna.
Il avait été au centre de l’affrontement, mais cela ne signifiait pas qu’il en connaissait chaque détail.
Il demanda des précisions, corrigea plusieurs annotations et conserva les divergences qui ne pouvaient pas être résolues.
Lorsque Maël lui demanda pourquoi il gardait des témoignages contradictoires, Soren répondit :
— Parce que je préfère savoir où nous sommes incertains plutôt que prétendre que tout est clair.
Le lieutenant eut un sourire discret.
— Vous commencez à comprendre.
— N’allez pas croire que je vais vous remercier.
— Je n’en attendais pas tant.
Leur échange s’acheva sur un silence moins tendu que les précédents.
Soren se sentait toujours observé. Il savait que sa puissance resterait au centre des préoccupations, quels que soient les efforts qu’il ferait pour montrer autre chose. Mais il commençait à comprendre qu’il n’avait pas besoin de convaincre tout le monde en une seule journée.
Il devait simplement continuer à agir selon les principes qu’il voulait défendre.
Et ne pas laisser les regards des autres devenir son unique miroir.