Chapitre 122
CHAPITRE 122 — Les intérêts cachés
La capitale et ses environs — Quelques jours plus tard
La délégation de la capitale n’avait pas obtenu les garanties qu’elle espérait, mais elle n’avait pas renoncé à comprendre Soren.
Les représentants avaient commencé à interroger des officiers, à consulter des rapports et à comparer les témoignages de ceux qui avaient assisté à l’affrontement. Certains cherchaient réellement à évaluer les risques. D’autres espéraient déterminer comment gagner de l’influence auprès d’un homme dont la puissance pouvait modifier l’équilibre politique.
Les deux intentions n’étaient pas toujours faciles à distinguer.
Dans un bureau discret, un homme parcourut les réponses de Soren.
— Il refuse de donner des limites précises à son pouvoir.
— Il refuse surtout de promettre qu’il se comportera selon nos attentes, répondit son interlocuteur.
— Ce n’est pas rassurant.
— Ce n’est pas nécessairement hostile non plus.
L’homme referma le dossier.
— Alors nous devons savoir ce qui pourrait influencer ses décisions.
Il ne demanda pas de plan d’attaque. Il ne voulait pas provoquer un affrontement qu’il ne pourrait pas contrôler. Il voulait des informations, des relations et une compréhension suffisante de Soren pour ne pas se retrouver pris au dépourvu.
Cette recherche allait pourtant attirer des personnes qui n’avaient pas les mêmes objectifs.
Elyan reçut un rapport sur ces démarches le lendemain.
Les renseignements étaient encore incomplets, mais un détail l’intéressait : les questions posées sur Soren ne concernaient pas uniquement ses pouvoirs. Certaines portaient sur ses relations, son passé et les personnes auxquelles il accordait sa confiance.
Elyan ne savait pas si cette curiosité était dangereuse en elle-même. Il savait seulement qu’elle pouvait le devenir si les informations étaient utilisées pour exercer une pression sur quelqu’un.
Il convoqua son conseiller.
— Nous allons identifier les demandes qui sortent du cadre militaire, dit-il. Je veux savoir qui les a formulées et à qui elles ont été transmises.
— Nous pouvons interroger nos contacts.
— Sans les menacer. Je veux des faits, pas une rumeur supplémentaire.
Son conseiller prit note.
— Et si nous découvrons qu’un groupe cherche à utiliser ces informations contre Soren ?
Elyan marqua une pause.
— Alors nous vérifierons ce qu’il compte en faire avant de décider comment intervenir.
Il ne voulait pas se lancer dans une confrontation au nom d’une personne dont il ne connaissait pas tous les intérêts. Mais il ne voulait pas non plus ignorer une menace simplement parce qu’elle ne le concernait pas directement.
La difficulté était de savoir à quel moment la prudence devenait de l’indifférence.
Il se rappela la femme masquée et les informations qu’elle avait déjà vérifiées. Il lui envoya une nouvelle demande, cette fois centrée sur les réseaux qui recueillaient des renseignements personnels au sujet de Soren.
La réponse ne viendrait pas immédiatement.
En attendant, Elyan continua de régler les difficultés commerciales. Le fournisseur qui avait tenté de l’isoler accepta finalement de discuter de conditions plus raisonnables. Il n’avait pas reconnu avoir agi de manière déloyale, mais il avait compris que sa stratégie ne produisait pas le résultat attendu.
Elyan ne chercha pas à l’humilier.
Il négocia un accord limité, avec des délais précis et des conditions de sortie claires. Il conserverait d’autres fournisseurs afin de ne plus dépendre d’une seule source.
Lorsqu’il signa le document, il ne ressentit aucune victoire particulière. Il avait simplement évité qu’un problème temporaire devienne une faiblesse permanente.
C’était le genre de résultat qu’il voulait multiplier.
Azaël découvrit une nouvelle contradiction dans les archives.
Deux récits décrivaient un même événement, mais l’un présentait la modification d’une essence divine comme une mesure de protection, tandis que l’autre la décrivait comme une rupture irréversible.
Il ne pouvait pas déterminer lequel était le plus ancien.
Il étala les pages sur la table.
— Si l’un des récits a été écrit après l’autre, dit-il, il peut s’agir d’une interprétation différente. Si les deux ont été modifiés, nous ne savons même plus ce que leurs auteurs voulaient dire.
Vulcain examina les documents.
— Tu as envisagé que les deux récits puissent être exacts ?
Azaël fronça les sourcils.
— Explique-toi.
— Une décision peut protéger quelque chose tout en provoquant une rupture. Les conséquences ne s’annulent pas simplement parce que l’intention était bonne.
Azaël resta silencieux.
Il avait tendance à chercher une explication qui rendrait son acte compréhensible. Il voulait savoir si la séparation d’Elyan et Soren avait été nécessaire, si elle avait évité une catastrophe et si l’effacement de sa mémoire avait servi à les protéger.
Mais il n’avait jamais sérieusement envisagé que son choix ait pu être à la fois nécessaire et douloureux, utile et lourd de conséquences.
Il se souvenait de la décision, pas de tout ce qui l’avait précédée. Il ne pouvait pas encore juger l’homme qu’il avait été à partir d’un souvenir incomplet.
— Nous devons retrouver la version la plus ancienne, dit-il.
— Et si elle a disparu ?
Azaël regarda les pages.
— Alors nous devrons apprendre à vivre avec une partie de l’histoire que nous ne connaîtrons peut-être jamais.
La phrase lui déplut dès qu’il l’eut prononcée.
Il n’était pas prêt à accepter cette possibilité. Mais il commençait à comprendre que refuser de l’envisager ne ferait pas réapparaître les documents manquants.
Il reprit ses notes et ajouta une nouvelle piste : chercher les conséquences observables de la séparation, plutôt que de dépendre uniquement des récits qui en parlaient.
Si les archives étaient incomplètes, d’autres traces existaient peut-être encore.
Soren reçut une lettre lui annonçant que les représentants de la capitale souhaitaient organiser une seconde rencontre.
Il lut le message, puis le tendit à Maël.
— Ils n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient la première fois.
— Ils ont obtenu des informations sur la bataille, répondit Maël. C’est déjà quelque chose.
— Et maintenant, ils veulent continuer.
— Vous ne pouvez pas les empêcher de poser des questions. Vous pouvez en revanche décider comment vous y répondez.
Soren posa la lettre sur la table.
— Je ne veux pas passer mon existence à convaincre tout le monde que je ne suis pas une menace.
— Alors ne faites pas de cette conviction votre seule responsabilité.
Soren regarda le lieutenant.
— Vous pensez que je devrais les rencontrer encore ?
— Je pense que vous devriez déterminer ce qui peut être utile à vos hommes et à votre territoire. Si la discussion ne sert qu’à nourrir leur curiosité, vous pouvez la limiter. Si elle permet d’éviter un conflit, elle mérite peut-être votre temps.
Soren réfléchit.
Il aurait préféré qu’on lui propose une réponse claire. Mais la situation ne se résumait pas à une question de force. Une décision politique pouvait provoquer des conséquences bien avant qu’un adversaire ne se présente sur le champ de bataille.
— Nous accepterons une seconde rencontre, dit-il. Mais je veux connaître les sujets à l’avance.
Maël acquiesça.
Soren sortit ensuite du camp pour marcher un moment. Il ne cherchait pas à fuir les responsabilités qui s’accumulaient. Il voulait simplement retrouver assez de silence pour réfléchir sans avoir l’impression que chaque regard exigeait quelque chose de lui.
Il pensa à Mira.
Il ne voulait pas que son avenir soit entièrement défini par les guerres, les pouvoirs et les décisions des autres. Il voulait encore pouvoir choisir des choses ordinaires, retrouver quelqu’un, tenir une promesse et découvrir ce qu’il aurait pu devenir si le monde ne lui avait pas constamment demandé d’être plus puissant que les autres.
Il savait que cette vie ne serait peut-être jamais simple.
Mais elle restait une possibilité qu’il refusait d’abandonner.