Chapitre 121
CHAPITRE 121 — Les conséquences du silence
Le domaine d’Elyan — Quelques jours plus tard
Le premier partenaire rappela avant midi.
Il acceptait les nouveaux délais, à condition qu’Elyan garantisse que les prochaines livraisons seraient traitées en priorité. Le second exigeait une compensation. Le troisième, qui avait pourtant soutenu les propositions d’Elyan la semaine précédente, demandait maintenant à renégocier l’ensemble de leur accord.
Elyan écouta son conseiller présenter les trois situations.
— Nous allons accepter la priorité pour le premier, négocier une compensation raisonnable pour le deuxième et refuser la renégociation générale du troisième.
— Il pourrait rompre son contrat.
— C’est son droit.
— Vous risquez de perdre un partenaire important.
— Un partenaire qui profite d’une difficulté temporaire pour modifier toutes les conditions de notre accord n’est pas aussi fiable que nous le pensions.
Son conseiller referma le dossier.
— Vous pourriez lui faire comprendre qu’il a davantage à perdre que nous.
— Je pourrais. Mais je veux d’abord savoir ce qu’il cherche réellement à obtenir.
Elyan lui demanda de préparer une proposition limitée à la question du retard. Il ne voulait pas transformer un problème logistique en conflit de réputation. Si le partenaire refusait toute solution raisonnable, il prendrait ses dispositions pour réduire leur dépendance.
La décision lui coûterait peut-être davantage que prévu.
Il l’acceptait.
Lorsqu’il fut seul, Elyan consulta les rapports reçus de la femme masquée. Une nouvelle information concernait les questions posées au sujet de Soren. Plusieurs intermédiaires avaient été contactés presque simultanément, mais les demandes ne venaient pas toutes du même réseau.
Cela pouvait signifier qu’un groupe avait lancé une recherche et que d’autres l’avaient imitée. Cela pouvait aussi indiquer que plusieurs acteurs poursuivaient des objectifs différents.
Elyan refusa de trancher.
Il demanda une vérification indépendante et conserva le rapport dans un dossier séparé.
Une pensée le traversa : si ces gens s’intéressaient à Soren, leurs démarches pourraient finir par toucher des personnes qui n’avaient rien demandé. Il ne savait pas encore s’il devait intervenir. Il n’avait ni preuve d’une menace immédiate ni raison de prétendre que son réseau pouvait régler seul une affaire de cette ampleur.
Il lui fallait davantage d’informations.
Cette prudence lui parut frustrante, mais il savait que l’impatience avait déjà coûté cher à ceux qui confondaient soupçon et certitude.
Liora reçut la demande de vérification au cours de l’après-midi.
Elle reconnut immédiatement la méthode d’Elyan : plusieurs sources, des faits séparés des hypothèses, aucune conclusion qui ne puisse être défendue.
Elle aurait pu se contenter d’exécuter la mission.
Pourtant, elle resta longtemps devant le document.
Elle connaissait cette façon de travailler depuis leur enfance. Elyan avait toujours voulu comprendre les raisons derrière les décisions des autres. Il ne se satisfaisait jamais d’une réponse qui ne tenait pas face à une seconde question.
À l’époque, cette qualité lui avait paru rassurante. Aujourd’hui, elle devenait une difficulté. Plus il avançait dans ses recherches, plus il risquait de remarquer des ressemblances entre son intermédiaire et quelqu’un qu’il connaissait déjà.
Elle ne pouvait pas éternellement compter sur son masque.
Mais elle n’était pas prête à lui révéler son identité simplement parce qu’elle craignait d’être découverte.
Elle devait savoir ce qu’elle voulait réellement obtenir de cette relation.
Du respect professionnel ? Une place dans son réseau ? Ou la possibilité de retrouver, un jour, une proximité qu’elle avait longtemps cru perdue ?
Elle détestait que la dernière question soit la plus difficile.
Liora rangea le document et appela un de ses propres intermédiaires.
— Je veux une vérification des premières demandes concernant Soren. Concentrez-vous sur les personnes qui ont contacté plusieurs réseaux le même jour.
— Vous pensez qu’il existe une coordination ?
— Je pense que nous n’avons pas assez d’éléments pour l’affirmer. C’est précisément pour cela que je vous demande de vérifier.
Elle donna ses instructions sans mentionner Elyan.
Elle ne voulait pas que ses sentiments influencent les conclusions de son travail. S’il existait une menace, elle devait la comprendre pour ce qu’elle était, et non parce qu’elle touchait quelqu’un qu’elle aimait.
Lorsqu’elle se retrouva seule, elle pensa à la possibilité de le revoir sans masque.
Elle n’imagina pas une déclaration spectaculaire ni des retrouvailles parfaites. Elle se demanda simplement s’il l’écouterait jusqu’au bout.
Elle ne connaissait pas la réponse.
Pour l’instant, elle continuerait à faire son travail.
Azaël relisait les notes prises lors de sa conversation avec Kaelros.
Son père avait confirmé plusieurs faits, mais n’avait pas fourni de cause définitive. Il avait admis que certaines archives avaient été modifiées, sans pouvoir attribuer toutes les modifications à une seule personne. Il avait également refusé de présenter une hypothèse sur la séparation comme une vérité établie.
Azaël aurait préféré repartir avec davantage.
Il savait néanmoins qu’une réponse inventée ne lui aurait rien apporté.
Vulcain entra avec une nouvelle série de documents.
— J’ai retrouvé plusieurs récits sur des dieux dont le pouvoir avait fini par menacer leur existence. Les circonstances sont différentes, mais certains décrivent une dégradation progressive du lien entre le dieu et sa puissance.
Azaël parcourut les premières pages.
— Et les solutions ?
— Il n’y en a pas une qui soit applicable à tous les cas. Certains ont cessé d’utiliser leur pouvoir. D’autres ont cherché à modifier leur lien avec lui. Plusieurs récits ne précisent pas ce qui leur est arrivé ensuite.
Azaël reposa les documents.
— Tu me proposes de cesser d’utiliser le Chaos ?
— Je te propose d’examiner toutes les possibilités avant de décider que celle que tu préfères est la seule qui mérite d’être étudiée.
Azaël n’aimait pas cette idée. Son pouvoir n’était pas un outil extérieur dont il pouvait simplement se débarrasser. Il faisait partie de ce qu’il était depuis si longtemps qu’imaginer une existence sans lui revenait presque à imaginer une autre personne.
Mais son refus ne constituait pas une preuve que les autres voies étaient inutiles.
— Nous allons examiner les cas un par un, dit-il. Je veux connaître les différences entre les symptômes, les décisions prises et les conséquences rapportées.
Vulcain acquiesça.
Azaël se remit au travail.
Il ne savait pas s’il trouverait une solution. Pour la première fois, cependant, il acceptait que la recherche commence par une question qu’il ne contrôlait pas encore : et si la manière dont il avait toujours utilisé son pouvoir contribuait au problème qu’il cherchait à résoudre ?
Il n’avait pas de réponse.
Mais il n’écarta pas la question.
Au camp, Soren reçut les résultats d’un nouvel exercice.
Cette fois, son unité avait réussi sans qu’il ait besoin de corriger directement ses mouvements. Le plan comportait encore des faiblesses, mais les soldats avaient identifié leurs erreurs et adapté leur approche.
Maël lui tendit le rapport.
— Qu’en pensez-vous ?
Soren le lut jusqu’au bout.
— Le flanc droit a pris un risque inutile.
— Le responsable l’a remarqué lui aussi. Il a proposé une autre disposition pour le prochain exercice.
Soren hocha la tête.
— Alors nous la testerons.
Maël observa son visage.
— Vous n’allez pas lui expliquer immédiatement ce qu’il aurait dû faire ?
— Je vais lui demander pourquoi il a choisi cette disposition. S’il comprend le problème, il pourra trouver une meilleure solution.
— Vous apprenez vite.
— Ne vous habituez pas à me complimenter.
Maël eut un bref sourire.
Soren reprit le rapport et regarda les noms des soldats impliqués. Ils n’étaient pas devenus plus puissants en quelques jours. Ils avaient simplement eu l’occasion de réfléchir, de se tromper et de corriger leurs erreurs.
Il se demanda combien de temps il avait lui-même passé à éviter cette expérience en intervenant dès que le résultat lui paraissait incertain.
Il n’avait pas besoin de devenir faible pour laisser les autres progresser.
Il avait seulement besoin de leur faire une place.
Le soir venu, il s’éloigna du terrain d’entraînement. Le ciel commençait à s’assombrir. Il pensa à Mira, puis à la promesse qu’ils avaient faite enfants.
Il ne savait pas quand il la reverrait.
Mais il commençait à comprendre que vouloir retrouver une vie normale ne signifiait pas devoir renoncer à ce qu’il était. Il devait apprendre à faire coexister ces deux réalités, sans laisser l’une détruire l’autre.
Ce serait plus long qu’un affrontement.
Et il ne pouvait pas le résoudre d’un seul mouvement.