Chapitre 120
CHAPITRE 120 — Les questions laissées ouvertes
La Tour des Heures — Quelques jours plus tard
Azaël avait passé une partie de la nuit à comparer les versions du registre.
Les modifications étaient trop précises pour être accidentelles, mais trop incomplètes pour révéler une intention évidente. Une annotation avait été déplacée. Un passage avait été raccourci. Plusieurs références renvoyaient à des documents qui n’existaient plus dans les archives actuelles.
Il avait fini par reconnaître quelque chose de familier dans cette méthode.
Pas une écriture. Pas un pouvoir.
Une manière de raisonner.
Chaque fois qu’il croyait approcher d’une réponse, une nouvelle absence l’obligeait à reprendre son travail. Il ne pouvait pas savoir si quelqu’un avait volontairement organisé cette difficulté ou si les archives avaient simplement subi plusieurs interventions au fil du temps.
Il détestait ne pas pouvoir distinguer les deux.
Vulcain posa une tasse à côté de lui.
— Tu vas finir par connaître chaque page par cœur.
— Ce serait déjà un progrès.
— Tu pourrais aussi demander directement à celui qui semble savoir quelque chose.
Azaël ne releva pas la remarque.
Il savait que Vulcain parlait de Kaelros. Il avait déjà confronté son père, mais il n’avait obtenu qu’une réponse incomplète. Retourner le voir ne garantissait pas qu’il en apprendrait davantage.
Pourtant, le silence de Kaelros était désormais une information en soi.
Azaël se leva.
— Je vais lui parler.
Vulcain posa une main sur le dossier de sa chaise.
— Pas pour le forcer à te donner une réponse. Pour lui expliquer ce que tu as découvert et lui demander ce qu’il peut confirmer.
— Tu me prends pour un enfant ?
— Non. Je te connais depuis suffisamment longtemps pour savoir que tu es capable de transformer une conversation en affrontement lorsque tu te sens impuissant.
Azaël le fixa, puis détourna les yeux.
Il n’aimait pas cette description parce qu’elle n’était pas entièrement fausse.
— Je vais essayer de l’écouter, dit-il.
— Voilà qui ressemble davantage à une décision utile.
Azaël ouvrit un portail.
Avant de le franchir, il se retourna vers Vulcain.
— Continue les recherches sur les dieux dont le pouvoir a dégradé leur existence. Je veux les documents originaux, pas uniquement les récits qui en ont été tirés.
Vulcain acquiesça.
— Et toi, ne reviens pas avec une nouvelle question sans avoir entendu la réponse à la précédente.
Azaël disparut derrière le portail avant d’avoir à répondre.
Elyan reçut la confirmation qu’il attendait au milieu de l’après-midi.
Le second fournisseur pouvait assurer une partie des livraisons, mais pas la totalité. Il faudrait revoir les priorités, prévenir certains partenaires et accepter un retard sur plusieurs commandes.
Son conseiller posa le document devant lui.
— Nous pouvons maintenir les engagements les plus importants. Pour les autres, nous devrons négocier de nouveaux délais.
— Faites-le aujourd’hui. Expliquez les raisons du retard et proposez une compensation raisonnable lorsque le contrat le justifie.
— Vous pourriez éviter une partie des pertes en utilisant votre grimoire.
Elyan releva les yeux.
— Nous en avons déjà parlé.
— Je sais. Mais nous parlons de plusieurs semaines de bénéfices.
— Et de plusieurs semaines pendant lesquelles nos partenaires apprendraient à ne plus se fier à nos capacités réelles.
Il referma le document.
— Je ne veux pas qu’ils découvrent un jour que toute notre organisation dépend d’une solution que nous avons gardée secrète. Nous devons être capables de fonctionner même lorsque je ne suis pas là.
Son conseiller sembla vouloir protester, puis se ravisa.
Elyan savait que cette décision lui coûterait du temps et de l’argent. Il ne cherchait pas à se convaincre du contraire. Il avait simplement décidé que les bénéfices immédiats ne justifiaient pas de construire une structure fragile.
Un autre pli arriva. La femme masquée avait terminé sa seconde vérification.
Les informations concernant les Valerian ne permettaient toujours pas d’établir un lien direct avec les personnes qui s’intéressaient à Soren. En revanche, plusieurs sources indépendantes confirmaient que la victoire avait suscité des démarches inhabituelles auprès de certains intermédiaires.
Elyan nota les noms des groupes concernés.
— Je veux savoir qui a pris contact avec eux en premier, dit-il. Pas seulement qui a posé les questions.
Il envoya une demande de renseignements supplémentaire.
La femme masquée avait fait son travail correctement. Elle n’avait pas prétendu savoir ce qu’elle ignorait, et elle avait distingué les faits des hypothèses. Elyan respectait cela.
Il aurait néanmoins préféré comprendre pourquoi il lui faisait confiance plus facilement qu’à d’autres.
Il n’avait pas la réponse.
Et, pour l’instant, il n’allait pas en inventer une.
Au camp militaire, Soren s’entraînait avec une unité dont il ne connaissait pas tous les membres.
Maël avait modifié l’exercice. Soren devait diriger les soldats à distance, sans intervenir lui-même dans les manœuvres. Il lui était permis de donner des ordres, de demander des rapports et de modifier le plan. Il lui était interdit de prendre directement la place de ses subordonnés dès qu’une difficulté apparaissait.
Au début, l’exercice lui sembla inutilement compliqué.
Il repéra rapidement deux erreurs de positionnement et dut résister à l’envie de les corriger lui-même. Il demanda plutôt au responsable de l’unité d’expliquer son plan. La réponse était imparfaite, mais elle contenait une solution que Soren n’avait pas envisagée.
Il laissa le soldat la mettre en œuvre.
La manœuvre échoua sur un autre point.
Soren sentit sa patience diminuer.
— Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? demanda-t-il.
Le soldat examina le terrain avant de répondre.
— Nous avons supposé que l’unité de droite pourrait maintenir sa position. Nous aurions dû prévoir un itinéraire de repli.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
— Parce que je pensais que vous interviendriez si la situation se dégradait.
La réponse resta suspendue entre eux.
Soren comprit qu’il avait lui-même contribué à cette erreur. À force de résoudre les problèmes à la place des autres, il avait peut-être donné à certains l’habitude d’attendre son intervention.
— La prochaine fois, préparez votre itinéraire de repli, dit-il. Ne partez pas du principe que je serai là pour corriger ce que vous auriez pu prévoir.
Le soldat acquiesça.
L’exercice reprit. Le résultat fut meilleur.
Maël attendit la fin avant de s’approcher.
— Vous avez laissé votre unité échouer.
— Elle avait besoin de comprendre son erreur.
— Vous auriez pu intervenir.
— Je sais.
— Et vous ne l’avez pas fait.
Soren regarda les soldats qui repliaient le matériel.
— Je ne veux pas qu’ils deviennent dépendants de moi.
Maël ne répondit pas immédiatement. Il savait que cette phrase avait une portée plus large que l’exercice.
— C’est une bonne raison, dit-il finalement. À condition de ne pas confondre les laisser apprendre avec les abandonner.
Soren acquiesça.
Il ne trouverait pas toujours la bonne limite du premier coup. Mais, pour la première fois, il acceptait que l’apprentissage ne soit pas seulement une affaire de puissance ou de maîtrise.
C’était aussi une affaire de confiance.
Lorsqu’Azaël retrouva Kaelros, il ne commença pas par une accusation.
Il lui présenta les copies du registre, les différences entre les versions et les références qui ne correspondaient plus à aucune archive connue.
Kaelros examina chaque document sans l’interrompre.
— Ces modifications ne sont pas toutes de la même époque, finit-il par dire.
— Tu les reconnais ?
— Certaines.
Azaël sentit sa colère remonter, mais il la retint.
— Alors explique-moi ce que tu peux confirmer.
Kaelros posa les pages sur une table.
— Je peux te dire que les archives de la Tour des Heures ne constituent pas un récit complet. Elles conservent des traces d’événements, mais pas toujours leurs causes. Certaines entrées ont été modifiées après coup.
— Par qui ?
— Je ne peux pas te donner un nom avec certitude.
— Et la séparation d’Elyan et Soren ?
Kaelros resta silencieux un instant.
— Je sais que tu l’as faite volontairement. Je sais aussi que tu as choisi d’effacer ton souvenir de cette décision.
— Pourquoi ?
— Je ne connais pas toutes les raisons qui t’ont conduit à agir ainsi.
Azaël observa son père, cherchant à distinguer l’hésitation du mensonge.
— Tu en connais au moins une partie.
— Je connais des éléments. Je refuse de les transformer en certitudes tant que nous n’avons pas vérifié leur origine.
Azaël aurait voulu insister. Il aurait voulu exiger que Kaelros lui donne tout ce qu’il savait, même si ces informations étaient incomplètes.
Mais il se souvint de la promesse faite à Vulcain.
Écouter avant de décider.
— Alors donne-moi les éléments que tu peux confirmer, dit-il. Et indique clairement ce qui relève de tes suppositions.
Kaelros leva les yeux vers lui.
Quelque chose dans son expression changea, presque imperceptiblement.
— Je le ferai.
Azaël ne repartit pas avec la réponse qu’il espérait. Il repartit avec quelque chose de moins satisfaisant, mais de plus solide : la confirmation que le mystère ne pouvait pas être résolu à partir d’un seul témoignage.
Et, pour la première fois, il avait posé ses questions sans laisser sa colère décider de la conversation.