Chapitre 119
CHAPITRE 119 — Les choix qui engagent
Le domaine d’Elyan — Trois jours après la bataille
Elyan découvrit le problème avant même que son conseiller ait terminé son rapport.
La suspension des commandes avait provoqué une réaction en chaîne. Deux partenaires avaient demandé des garanties supplémentaires, un transporteur refusait désormais d’avancer les frais et un marchand avait profité de la situation pour réclamer une révision de son contrat.
Ce n’était pas une catastrophe. C’était plus gênant : une accumulation de difficultés assez petites pour sembler insignifiantes, mais suffisamment nombreuses pour ralentir toute l’organisation.
— Nous pouvons utiliser le grimoire pour compenser le manque de marchandises, proposa son conseiller.
Elyan releva la tête.
— Pour une commande, peut-être. Pas pour construire une chaîne d’approvisionnement.
— Cela nous ferait gagner du temps.
— Et cela donnerait à nos partenaires une raison de dépendre de quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Je ne veux pas qu’une seule partie de notre activité repose sur un pouvoir dont personne ne peut vérifier les limites.
Il savait ce que son Autorité du Mensonge pouvait accomplir. Il savait aussi que la matérialisation d’un objet ne réglait pas les questions de transport, de confiance ou de réputation. L’argent qu’il pouvait créer n’avait de valeur commerciale que tant que ses partenaires acceptaient les conditions de l’échange.
Une organisation qui semblait prospère mais dont personne ne comprenait le fonctionnement pouvait s’effondrer au premier soupçon.
— Nous allons répartir les commandes entre les fournisseurs qui ont confirmé leurs stocks, poursuivit-il. Nous paierons davantage pour une partie des livraisons si nécessaire. En échange, nous négocierons des engagements plus longs avec ceux qui respectent leurs délais.
— Cela réduira nos bénéfices.
— Temporairement.
— Et si le fournisseur initial refuse de revenir ?
Elyan referma le dossier.
— Alors nous aurons appris qu’il n’était pas aussi indispensable qu’il voulait nous le faire croire.
Son conseiller prit note des instructions, mais hésita avant de partir.
— Vous pourriez le contraindre à négocier. Votre réputation suffirait probablement.
Elyan comprit ce qu’il sous-entendait. Il aurait pu faire courir des rumeurs, dévoiler des informations compromettantes ou utiliser son influence pour rendre le fournisseur moins attractif auprès de ses concurrents.
Il aurait peut-être gagné rapidement.
Mais il aurait aussi montré à tous ses partenaires qu’un désaccord commercial pouvait se transformer en menace personnelle.
— Je ne veux pas que nos accords reposent sur la peur, dit-il. Je veux qu’ils reposent sur l’intérêt qu’ont les autres à les respecter.
Son conseiller finit par acquiescer.
Lorsque la porte se referma, Elyan resta seul devant les comptes. Il n’ignorait pas que sa méthode serait plus lente. Il savait aussi qu’il ne pouvait pas prétendre bâtir quelque chose de durable tout en détruisant la confiance dès qu’elle devenait inconfortable.
Il repensa à la femme masquée.
Elle avait compris, sans qu’il ait besoin de tout expliquer, pourquoi il ne voulait pas accepter une information non vérifiée. Cette capacité à saisir ses intentions le troublait. Il ne lui faisait pas encore confiance, mais il respectait sa manière de travailler.
Il ouvrit le dossier concernant les Valerian et ajouta une nouvelle note : Vérifier si les recherches sur Soren et les mouvements commerciaux sont réellement liés. Ne pas agir sur une simple corrélation.
Il ne savait pas que Liora avait déjà commencé à examiner cette possibilité de son côté.
Dans la capitale, les premiers représentants arrivèrent au camp.
Soren les reçut dans une salle où Maël avait fait disposer les rapports militaires. Il n’avait pas demandé de décoration particulière ni de cérémonie. Il ne voulait pas que la rencontre commence par une mise en scène destinée à rappeler qui détenait la plus grande puissance.
L’un des représentants prit place et ouvrit son dossier.
— Nous souhaitons d’abord vous remercier d’avoir mis fin à l’invasion.
— Les soldats ont tenu leurs positions jusqu’à ce que l’intervention soit nécessaire, répondit Soren. Ils méritent au moins autant de reconnaissance que moi.
L’homme marqua une pause, surpris par la réponse.
Les questions commencèrent par les mouvements de l’armée ennemie, les erreurs de coordination et les conséquences sur les territoires voisins. Soren répondit sans détour lorsque les rapports permettaient de confirmer les faits. Lorsqu’il ne savait pas, il le disait.
Puis la discussion changea.
— Votre pouvoir semble dépasser les capacités habituelles des forces militaires, observa un représentant. Il serait utile de connaître les conditions dans lesquelles vous pourriez intervenir de nouveau.
Soren posa ses mains sur la table.
— Si une autre invasion menace les personnes que je dois protéger, j’interviendrai.
— Vous comprenez que cette réponse ne suffit pas à établir des garanties ?
— Je comprends que vous voudriez des garanties sur une puissance que vous ne maîtrisez pas.
Le ton resta calme, mais le silence qui suivit fut plus tendu.
— Nous ne cherchons pas à vous contrôler, reprit l’homme.
— Alors ne me demandez pas de promettre que je n’utiliserai pas ma puissance dans une situation que vous ne pouvez pas prévoir.
Maël observa Soren sans intervenir.
Le représentant consulta ses notes, puis tenta une autre approche.
— Certains craignent que votre jugement ne soit influencé par des considérations personnelles.
Soren comprit immédiatement où la question voulait le conduire.
Il pensa à sa mère, à Mira, à toutes les personnes qui avaient compté dans sa vie. Il savait qu’elles influençaient ses choix. Il ne voyait pas en quoi cela constituait automatiquement un défaut. Les décisions prises sans tenir compte des personnes concernées étaient souvent les plus faciles à justifier et les plus difficiles à vivre.
— Mes décisions sont influencées par ce que je veux protéger, répondit-il. C’est le cas de la plupart des gens. La différence, c’est que je ne prétends pas être impartial lorsque des vies sont en jeu.
Le représentant sembla chercher une réplique, mais aucune ne vint immédiatement.
La réunion se termina sans accord complet. Les représentants repartirent avec des réponses précises sur la bataille, mais sans les garanties qu’ils espéraient obtenir sur les capacités de Soren.
Maël attendit que la porte se referme.
— Vous auriez pu être plus diplomate.
— J’aurais pu leur promettre ce qu’ils voulaient entendre.
— Et vous avez préféré leur déplaire.
— J’ai préféré ne pas leur mentir.
Maël resta silencieux quelques secondes.
— C’est défendable. Mais n’oubliez pas que la manière dont vous dites la vérité peut aussi avoir des conséquences.
Soren acquiesça. Il n’avait pas l’intention de revenir sur sa réponse, mais il savait que Maël avait raison sur un point : la franchise ne le dispensait pas de réfléchir à ce qu’elle produisait.
Azaël, lui, venait de découvrir que plusieurs passages du registre avaient été réécrits.
La copie complète demandée à Vulcain avait révélé des différences presque imperceptibles. Certaines annotations semblaient avoir été ajoutées après la rédaction initiale. D’autres avaient été déplacées, modifiant l’ordre dans lequel les événements apparaissaient.
Il examina les pages côte à côte.
— Ce n’est pas une simple détérioration, dit Vulcain. Quelqu’un a modifié le document.
— Ou quelqu’un a tenté de corriger une version déjà altérée.
— Tu penses vraiment que cela change quelque chose ?
Azaël leva les yeux.
— Cela change la manière dont nous devons interpréter les informations. Si les passages ont été déplacés, nous ne pouvons pas supposer que leur ordre actuel correspond à celui des événements.
Il marqua une pause.
— Et si j’ai moi-même participé à cette modification, je dois envisager que j’aie voulu empêcher quelqu’un de comprendre ce qui s’était passé.
Vulcain ne répondit pas immédiatement.
— Tu inclus tes fils dans cette possibilité ?
Azaël regarda de nouveau le registre.
Il n’avait pas envie de répondre. Elyan et Soren étaient les conséquences vivantes d’une décision dont il ne retrouvait pas toutes les raisons. Il ne pouvait pas les considérer comme de simples éléments d’un problème ancien. Ils étaient ses fils, même si leur existence résultait d’une séparation qu’il avait lui-même provoquée.
— Je les inclus dans tout ce qui concerne cette décision, finit-il par dire. Mais je ne veux pas transformer mes soupçons en vérité avant d’avoir les preuves.
Vulcain acquiesça.
Azaël poursuivit l’examen des annotations. Pour la première fois, il ne cherchait pas uniquement à découvrir ce qu’il avait fait. Il essayait aussi de comprendre ce qu’il avait voulu protéger.
Cette différence changeait tout.
S’il avait effacé son souvenir pour se libérer d’une faute, les indices devraient le conduire vers les conséquences de son choix. S’il l’avait fait pour empêcher une menace de revenir, il faudrait comprendre cette menace. Et si les deux raisons étaient liées, alors sa recherche ne pouvait pas se limiter à lui-même.
Il referma le registre.
— Nous allons poursuivre, dit-il. Mais nous allons aussi chercher les traces de ceux qui ont modifié ces archives.
— Et si ces traces conduisent à Kaelros ?
Azaël contempla la couverture usée.
— Alors je lui poserai la question directement.