Chapitre 118
CHAPITRE 118 — Les traces d’un choix
La Tour des Heures — Le même jour
La salle cachée n’avait rien d’impressionnant.
C’était ce qui dérangeait Azaël.
Il aurait imaginé que des secrets capables d’affecter le cours des événements seraient conservés dans un lieu défendu par des enchantements impossibles à franchir, derrière des portes que seuls quelques dieux auraient pu ouvrir. Pourtant, la chambre qu’il avait découverte ne contenait que des étagères anciennes, un registre abîmé et des traces laissées par des objets qui n’étaient plus là.
Les chaînes avaient disparu. La porte dont certaines annotations parlaient n’existait plus.
Il n’y avait pas de gardien, pas de mécanisme évident, pas de message expliquant pourquoi cette pièce avait été dissimulée.
Seulement des absences.
Azaël s’agenouilla devant le registre. Vulcain resta près de l’entrée, attentif au moindre changement dans l’atmosphère.
— Tu crois que quelqu’un a emporté les objets ? demanda Vulcain.
— C’est possible.
— Ou qu’ils n’ont jamais été là.
Azaël tourna lentement la tête vers lui.
— Les traces sont réelles.
— Je ne dis pas le contraire. Mais une trace prouve qu’il s’est passé quelque chose, pas que tu en connais déjà la nature.
Azaël détestait cette prudence. Elle était pourtant nécessaire.
Il ouvrit le registre à l’endroit où il avait repéré plusieurs annotations concernant des événements perdus. Certaines lignes avaient été effacées, d’autres réécrites avec une encre différente. Les dates ne formaient pas une chronologie cohérente.
Il posa un doigt sur une entrée.
— Ici, le texte mentionne une modification volontaire.
Vulcain se pencha.
— De quoi ?
— Le passage est incomplet. Il est question d’essence divine, mais je ne peux pas déterminer si cela concerne un pouvoir, un souvenir ou une existence.
— Et tu as immédiatement pensé à Elyan et Soren.
Azaël ne répondit pas.
Il n’avait pas besoin de le faire. Depuis qu’il avait retrouvé le souvenir de leur séparation, chaque indice semblait se ramener à cette décision. Il savait que cette obsession pouvait fausser son jugement, mais comment aurait-il pu traiter comme une simple hypothèse le fait d’avoir lui-même divisé son enfant en deux êtres distincts ?
Il avait agi volontairement. Il avait ensuite effacé son propre souvenir.
Il devait bien y avoir une raison.
Mais il refusait de se contenter de la première explication venue.
Azaël parcourut les pages suivantes. Une annotation mentionnait des chaînes disparues, sans préciser ce qu’elles avaient retenu. Une autre évoquait une porte qui ne figurait sur aucun plan actuel de la Tour.
— Si cette salle a été modifiée, dit-il, alors quelqu’un a voulu empêcher qu’on retrouve la disposition d’origine.
— Ou protéger quelque chose qui ne devait plus être accessible.
— Tu crois que c’est différent ?
— Oui. Empêcher une personne de découvrir un secret n’est pas la même chose que protéger ce secret de tout le monde, y compris de celui qui l’a créé.
Azaël se figea.
Cette possibilité lui déplaisait parce qu’elle impliquait qu’il ait pu agir contre sa propre volonté future. Pas simplement oublier un événement, mais organiser les conditions dans lesquelles il ne pourrait plus revenir sur sa décision.
Il tourna une nouvelle page.
Une phrase, presque entièrement effacée, subsistait au bas d’un paragraphe. Il en distingua quelques mots, mais pas assez pour comprendre le sens général.
— Il nous faut une copie de ce registre, dit Vulcain.
— Nous avons déjà les passages essentiels.
— Non. Nous avons les passages que tu as jugés essentiels.
Azaël lui adressa un regard froid.
Vulcain ne recula pas.
— Tu veux comprendre ce que tu as fait. Alors conserve aussi ce qui contredit tes théories.
Azaël referma le registre avec précaution.
— Fais préparer une copie complète. Chaque page, chaque annotation et chaque marque. Rien ne doit être retiré.
Vulcain acquiesça. Cette fois, il ne fit aucune remarque.
Avant de quitter la salle, Azaël observa une dernière fois les étagères. Il ressentait une étrange familiarité avec cet endroit, sans parvenir à associer cette sensation à un souvenir précis.
Il avait peut-être déjà été là.
Ou peut-être que le lieu avait été construit pour lui donner cette impression.
Il ne pouvait pas le savoir.
Pour la première fois depuis le début de ses recherches, il accepta de laisser une question sans réponse immédiate.
Au même moment, Elyan recevait la visite de son intermédiaire du marché noir.
La femme masquée arriva à l’heure convenue. Son dispositif déformait toujours sa voix, rendant impossible toute reconnaissance naturelle. Elle posa plusieurs documents sur la table et attendit qu’Elyan ait terminé de les examiner.
— Les informations sur les Valerian ne sont pas toutes fiables, annonça-t-elle. Certaines proviennent de personnes qui cherchent à orienter votre attention.
— Vous savez lesquelles ?
— Je peux identifier les sources les plus douteuses. Pas garantir que toutes les autres disent la vérité.
Elyan releva les yeux.
— C’est une distinction appréciable.
— Vous préféreriez que je vous promette une certitude que je ne possède pas ?
— Je préfère savoir ce que j’achète.
La femme inclina légèrement la tête.
Elle connaissait cette façon qu’avait Elyan de poser une question en apparence simple pour observer la réaction de son interlocuteur. Enfant, il avait déjà cette habitude. Il écoutait les réponses, mais remarquait surtout les hésitations et les détails que les autres croyaient insignifiants.
Liora avait toujours trouvé cela agaçant.
Elle avait aussi toujours admiré cette qualité.
— Je peux vous fournir une seconde vérification, répondit-elle. Mais cela demandera du temps.
— Faites-le. Je ne paierai pas pour une conclusion précipitée.
Elle acquiesça et lui tendit un autre document.
— Celui-ci concerne les conséquences de l’affrontement militaire. Depuis la victoire de Soren, plusieurs groupes cherchent à obtenir des informations sur ses capacités et sur les personnes susceptibles de l’influencer.
Elyan parcourut la page.
— Ils veulent le comprendre ou le contrôler ?
— Certains veulent comprendre. D’autres ne font pas la différence entre les deux.
— Et vous ?
La question était sortie plus vite qu’il ne l’avait prévu.
Liora sentit son cœur se serrer sous son masque. Elle aurait voulu répondre sans détour. Elle aurait voulu lui dire qu’elle ne cherchait pas à contrôler ceux auxquels elle tenait, qu’elle avait passé des années à apprendre à protéger ses intérêts sans devenir l’esclave de ses propres ambitions.
Mais elle ne pouvait pas se permettre cette franchise.
Pas encore.
— Je veux savoir qui pose les questions et pourquoi, répondit-elle. Le reste dépendra de ce que nous découvrirons.
Elyan la regarda un instant.
— Une réponse prudente.
— Une réponse honnête.
Il ne sembla pas entièrement convaincu, mais il ne la pressa pas.
Liora récupéra ses documents, puis se leva. Elle avait obtenu ce qu’elle était venue chercher : une meilleure compréhension des affaires qu’Elyan suivait et la confirmation qu’il ne prendrait pas de décision sans vérifier ses sources.
Elle aurait dû se satisfaire de cela.
Pourtant, lorsqu’elle atteignit la porte, elle eut envie de se retourner et de lui demander s’il se souvenait encore de certaines choses de leur enfance. Une conversation banale, une promesse, un souvenir qui n’aurait aucune valeur pour les affaires.
Elle n’en fit rien.
— Je vous transmettrai les résultats dès que possible, dit-elle.
— Je les attendrai.
Elle sortit sans se retourner.
Elyan demeura devant les documents. Il ne savait pas pourquoi cette femme lui donnait parfois l’impression de connaître une partie de lui qu’il n’avait jamais présentée à ses partenaires. Il décida de ne pas tirer de conclusion à partir d’une simple impression.
Il avait appris à se méfier des coïncidences.
Mais il n’avait pas encore appris à reconnaître les personnes qui lui manquaient lorsqu’elles se tenaient juste devant lui.
Au camp, Soren terminait un exercice de commandement lorsque Maël lui annonça que les représentants de la capitale avaient confirmé leur venue.
— Ils souhaitent que vous répondiez à des questions sur votre pouvoir, précisa le lieutenant.
— Ils peuvent poser leurs questions.
— Vous n’êtes pas obligé de répondre à tout.
— Je sais.
Soren regarda les soldats qui repliaient le matériel d’entraînement. Il avait demandé à l’un d’eux de diriger la dernière manœuvre et s’était contenté d’observer. Le résultat n’avait pas été parfait, mais les erreurs avaient été corrigées sans qu’il intervienne.
C’était peu de chose.
Pourtant, il commençait à comprendre ce que Maël essayait de lui apprendre. Laisser quelqu’un agir ne signifiait pas abandonner sa responsabilité. Cela signifiait accepter que les autres puissent apprendre, se tromper et progresser sans être constamment remplacés par celui qui avait le plus de puissance.
— Je leur parlerai des décisions prises pendant la bataille, dit Soren. Pas de ce que je pourrais faire dans des circonstances qu’ils imaginent.
— Ils risquent de ne pas apprécier la distinction.
— Ce n’est pas à moi de rendre leurs suppositions confortables.
Maël hocha la tête.
Soren reprit son épée d’entraînement. Il avait encore beaucoup à apprendre, mais il n’avait pas l’intention de laisser les inquiétudes des autres décider de la personne qu’il devait devenir.
La victoire de la veille avait changé la manière dont on le regardait.
Elle ne devait pas décider de tout ce qu’il serait à partir de maintenant.