Chapitre 117
CHAPITRE 117 — Les vérités qu’on ne partage pas
Le lendemain — Entre la capitale, le camp militaire et les archives divines
La lettre de Kaelros arriva avant le lever du jour.
Azaël la trouva posée sur la table, à côté des ouvrages que Vulcain avait laissés ouverts. Le sceau du Dieu du Temps était intact. Aucun messager n’avait attendu de réponse ; la lettre avait simplement été déposée là, comme si son expéditeur avait su qu’Azaël finirait par la découvrir.
Il la retourna entre ses doigts.
Pendant des siècles, il avait considéré son père comme l’une des rares personnes capables de lui parler sans craindre sa puissance. Cela ne signifiait pas qu’ils se comprenaient toujours. Kaelros avait cette manière exaspérante de considérer le silence comme une forme de protection, et Azaël avait passé suffisamment de temps à lui en vouloir pour savoir qu’il ne changerait pas facilement.
Il brisa le sceau.
Tu as raison de chercher. Mais tu dois accepter que certaines réponses ne puissent pas être retrouvées dans leur ordre d’origine. Les événements que tu recherches ont été modifiés, et les traces qui subsistent ne racontent pas nécessairement toute l’histoire.
Azaël relut le passage.
Pas une explication. Pas un aveu. Seulement une confirmation de ce qu’il soupçonnait déjà.
Il froissa presque le papier, puis se ravisa et le posa soigneusement sur la table.
Vulcain, qui venait d’entrer, observa le geste.
— Il t’a répondu ?
— Il m’a expliqué pourquoi il ne répondait pas.
— C’est déjà une réponse.
— Pas celle que je veux.
— Ce n’est pas toujours à celui qui pose la question de décider sous quelle forme la vérité doit se présenter.
Azaël lui lança un regard sec.
— Tu as passé trop de temps avec lui.
— Et toi, pas assez à écouter les gens qui te connaissent.
Vulcain s’assit sans attendre d’y être invité.
Azaël aurait voulu lui demander de partir. À la place, il reprit la lettre et la relut une troisième fois. Les événements avaient été modifiés. Cette formulation le gênait davantage que tout le reste. Elle pouvait désigner une falsification des archives, une intervention sur les souvenirs ou quelque chose de plus profond encore.
Il ne savait pas lequel de ces scénarios l’inquiétait le plus.
— Je vais retourner à la Tour des Heures, déclara-t-il.
— Avec moi.
— Je n’ai pas besoin d’un garde.
— Parfait. Je ne suis pas venu pour te protéger d’un ennemi. Je suis venu pour t’empêcher de te laisser convaincre par la première explication qui flattera ton orgueil.
Azaël souffla par le nez, mais ne protesta pas davantage.
Au camp militaire, Soren avait reçu les premiers résultats de l’évaluation conduite par Maël.
Le rapport était bref, mais ses conclusions ne l’étaient pas.
Il avait pris de bonnes décisions pendant l’affrontement, réagi avec justesse aux changements de situation et protégé ses hommes lorsque le temps était venu d’intervenir. En revanche, il avait encore tendance à considérer sa propre capacité d’action comme une solution par défaut.
Soren relut la dernière phrase.
— Vous auriez pu écrire directement que je dois apprendre à me taire, dit-il.
Maël, assis en face de lui, ne sourit pas.
— Vous savez déjà vous taire. Vous avez plus de difficulté à laisser les autres terminer leurs raisonnements lorsqu’ils n’arrivent pas aux mêmes conclusions que vous.
— Si leur conclusion est mauvaise ?
— Vous l’expliquez. Vous ne leur arrachez pas la décision des mains.
Soren posa le rapport.
Il n’aimait pas qu’on lui fasse remarquer ses défauts. Il aimait encore moins qu’on ait raison de le faire.
— Et si je n’ai pas le temps de leur expliquer ?
— Alors vous prenez la décision nécessaire. Mais vous devez être capable de distinguer l’urgence véritable de votre impatience.
Cette fois, Soren ne répondit pas.
Il avait longtemps vécu en sachant qu’il pouvait mettre fin à une situation dès lors qu’il décidait d’employer pleinement sa puissance. Apprendre à ne pas le faire ne signifiait pas qu’il devait renoncer à ce pouvoir. Cela signifiait qu’il devait accepter l’existence de solutions qui ne dépendaient pas de lui seul.
Maël lui tendit un second document.
— Une délégation de la capitale souhaite vous rencontrer.
Soren parcourut les noms et les premières lignes de la demande.
— Ils veulent parler de l’armée.
— Ils veulent parler de vous.
— Quelle surprise.
— Ils ont le droit de s’interroger sur les conséquences d’un événement pareil. Vous avez aussi le droit de leur rappeler que les soldats qui ont combattu hier ne sont pas de simples chiffres dans un rapport.
Soren releva la tête.
— Je viendrai. Mais les discussions commenceront par les décisions militaires, les pertes et les mesures nécessaires pour éviter une nouvelle invasion. Je ne vais pas consacrer une journée entière à expliquer pourquoi je suis capable de faire ce que je suis capable de faire.
Maël acquiesça.
— Je transmettrai ces conditions.
Lorsque le lieutenant fut parti, Soren resta un moment immobile. Il se demandait si Mira aurait compris ce qui le préoccupait. Puis il se reprit : il ne savait même pas ce qu’il lui dirait s’il la retrouvait.
Il voulait lui parler comme avant, mais il n’était plus tout à fait le garçon qu’elle avait connu.
La question n’était pas de savoir s’il avait changé. La question était de savoir ce qu’il ferait de ce changement.
Elyan, de son côté, découvrit que le fournisseur dont il avait suspendu les commandes avait déjà pris contact avec deux de ses partenaires.
Il n’avait pas attendu de réponse. Il avait simplement raconté sa propre version de l’histoire : l’organisation d’Elyan serait trop jeune pour respecter ses engagements, ses dirigeants trop méfiants pour établir des relations commerciales durables.
Elyan lut le compte rendu sans manifester de colère.
— Il cherche à nous isoler, dit son interlocuteur.
— Non. Il cherche à faire en sorte que nous nous isolions nous-mêmes en réagissant trop vite.
Il demanda les contrats concernés, les délais de livraison et les communications échangées. Le fournisseur n’avait enfreint aucune clause suffisamment importante pour justifier une rupture immédiate. Il avait cependant choisi ses mots avec soin afin de rendre toute négociation future plus difficile.
Elyan comprit qu’il devait agir sans lui offrir la confrontation qu’il recherchait.
— Contactez nos partenaires directement. Expliquez-leur pourquoi nous avons suspendu les commandes et présentez-leur les chiffres. Je veux qu’ils puissent décider à partir de faits vérifiables.
— Et le fournisseur ?
— Nous maintenons la suspension jusqu’à ce qu’il accepte de revoir ses conditions. Nous ne le menaçons pas. Nous ne le supplions pas. Nous lui laissons une possibilité de revenir à une négociation raisonnable.
Son interlocuteur prit note.
— Vous pensez qu’il acceptera ?
— Je pense qu’il devra choisir entre gagner davantage aujourd’hui et conserver un client demain.
Elyan s’interrompit. Il savait que la logique ne suffisait pas toujours à convaincre les gens. Mais il préférait leur laisser une décision réelle plutôt que de fabriquer une victoire artificielle.
Un autre rapport l’attendait. Celui-ci venait de son intermédiaire du marché noir. Plusieurs informations concernant les Valerian y figuraient, accompagnées de remarques sur les réseaux qui semblaient s’intéresser à Soren depuis la bataille.
Elyan relut le document.
Il n’avait pas encore assez d’éléments pour relier les deux affaires. Il n’allait pas inventer un lien simplement parce que les noms apparaissaient sur la même page.
Il ajouta une annotation : Vérifier les sources indépendamment. Ne pas confondre proximité des événements et preuve d’une relation.
La méthode lui paraissait élémentaire. Il savait pourtant combien il était facile de laisser une hypothèse devenir une certitude lorsqu’elle permettait de relier plusieurs inconnues.
Il referma le dossier.
Il n’avait aucune raison de savoir que, derrière les informations qu’il recevait, Liora avait commencé à se poser les mêmes questions. Et elle avait une raison supplémentaire de s’inquiéter : chaque nouveau renseignement l’obligeait à choisir entre sa fonction et la confiance qu’elle avait autrefois accordée à Elyan.
Aucun des deux ne savait encore jusqu’où ce choix les conduirait.