Chapitre 116
CHAPITRE 116 — Ce que la victoire laisse derrière elle
Le camp militaire — Au lendemain de la bataille
Le camp avait retrouvé son activité, mais pas son calme.
Les ordres circulaient entre les tentes, les officiers vérifiaient les rapports et les équipes chargées des blessés poursuivaient leur travail. Pourtant, partout, les conversations semblaient s’interrompre un peu trop vite. Soren n’avait pas besoin d’entendre son nom pour savoir qu’on parlait de lui.
La veille, il avait consciemment libéré son pouvoir de Mort. L’armée ennemie avait été anéantie en un seul mouvement.
Il n’avait pas perdu le contrôle. Il avait évalué la situation, compris ce que coûterait une hésitation supplémentaire, puis choisi d’intervenir. C’était précisément cette maîtrise qui inquiétait désormais ceux qui l’avaient vu agir.
Soren se tenait devant la carte du champ de bataille. Il avait demandé les rapports de chaque unité, y compris ceux qui n’avaient participé à l’affrontement que quelques minutes.
— Vous cherchez une erreur qui justifierait ce que vous avez fait ? demanda Maël derrière lui.
Soren ne se retourna pas immédiatement.
— Je cherche à savoir si j’aurais pu éviter d’en arriver là.
Le lieutenant s’approcha de la table.
— Vous avez arrêté une invasion.
— Et j’ai pris une décision que personne d’autre ne pouvait réellement contester.
— C’est faux. Vous auriez pu écouter vos officiers.
Soren leva les yeux vers lui.
— Le temps manquait.
— Je le sais. Je ne vous reproche pas d’avoir agi. Je vous rappelle seulement que, si vous voulez commander des hommes, vous devez être capable de leur faire confiance avant que la situation devienne désespérée.
Soren observa les positions dessinées sur la carte. Il avait identifié plusieurs erreurs de coordination, dont certaines auraient pu être corrigées plus tôt. Il ne pouvait pas affirmer qu’une autre solution aurait sauvé tout le monde. Il ne pouvait pas non plus prétendre qu’il avait tout fait parfaitement.
Cette incertitude l’irritait.
— Je ne peux pas promettre que je n’interviendrai plus de cette manière, dit-il.
— Je ne vous le demande pas. Je vous demande de ne pas faire de cette victoire une habitude.
Maël lui laissa les rapports et s’éloigna.
Soren resta devant la carte. Il repensa à sa mère, à sa manière de distinguer la force de la valeur d’une personne. Elia n’aurait probablement pas condamné son choix. Elle aurait voulu savoir ce qu’il en ferait ensuite.
Cette pensée lui fit plus mal qu’il ne l’aurait cru.
Il aurait voulu pouvoir lui parler, ne serait-ce qu’une minute. Il aurait voulu entendre une voix qui ne le considérait ni comme une menace ni comme une solution à tous les problèmes.
Puis il pensa à Mira.
Il revit son obstination pendant leurs entraînements, son refus d’être traitée comme quelqu’un d’incapable et la promesse qu’ils avaient faite lorsqu’ils étaient enfants. À cette époque, l’avenir lui paraissait immense. Il n’avait pas imaginé qu’un jour il pourrait devoir se demander si la personne qu’il voulait revoir aurait peur de lui.
Il ne pouvait pas choisir ce qu’elle ressentirait. Il pouvait seulement décider de ce qu’il ferait de sa puissance.
Quand Maël revint, Soren avait fermé les rapports.
— Je participerai aux prochains exercices de coordination, annonça-t-il. Sans intervenir directement sur le terrain, sauf si la situation l’exige réellement.
— C’est précisément ce que je voulais entendre.
— Ne vous réjouissez pas trop vite. Je n’ai pas l’intention de devenir docile.
— Je n’ai jamais demandé cela.
Pour la première fois depuis la bataille, Soren esquissa un sourire sincère.
À plusieurs lieues de là, Elyan examinait un autre type de champ de bataille.
Sur sa table, des registres commerciaux étaient ouverts à côté de lettres de fournisseurs et de comptes rendus de ses intermédiaires. Une livraison avait été retardée. Deux marchands contestaient les conditions d’un accord. Un troisième avait profité de l’incertitude pour augmenter ses tarifs.
Rien de tout cela ne ressemblait à une guerre. Pourtant, une décision prise trop tard pouvait ruiner des semaines de travail.
Elyan parcourut les chiffres une nouvelle fois.
— Il ne cherche pas seulement à augmenter son prix, dit-il à son interlocuteur. Il veut voir si nous sommes suffisamment dépendants de sa marchandise pour accepter n’importe quelles conditions.
— Nous pouvons annuler la commande.
— Et perdre trois semaines ?
— Nous pouvons acheter ailleurs.
— À un prix plus élevé, avec un fournisseur qui sait désormais que nous sommes pressés.
Elyan referma le registre.
Il aurait pu utiliser son Autorité du Mensonge pour produire ce dont il avait besoin. Mais matérialiser des objets ne résolvait pas tous les problèmes : une organisation ne reposait pas uniquement sur ce qu’elle pouvait obtenir. Elle dépendait aussi de la confiance de ses partenaires, de la circulation de l’information et de la réputation qu’elle construisait.
— Trouvez les deux autres fournisseurs que nous avions contactés, ordonna-t-il. Je veux connaître leurs stocks réels, pas leurs promesses. Et suspendez les nouvelles commandes auprès de celui-ci jusqu’à ce que nous ayons vérifié ses chiffres.
— Cela risque de l’irriter.
— Il est libre de s’irriter. Nous ne sommes pas obligés de financer son arrogance.
Une fois son interlocuteur parti, Elyan s’appuya contre le dossier de sa chaise.
Il aimait comprendre les mécanismes qui faisaient fonctionner le monde. Les chiffres, les intérêts et les rapports de force avaient au moins le mérite de ne pas prétendre être autre chose que ce qu’ils étaient. Les gens, eux, pouvaient cacher leurs intentions derrière un sourire, une promesse ou un silence.
Il savait pourtant qu’il ne pourrait jamais construire quelque chose de durable en traitant tout le monde comme un adversaire potentiel.
Un pli déposé plus tôt attira son attention. Il concernait une rencontre avec une représentante du marché noir, cette mystérieuse femme masquée qui s’était présentée comme une intermédiaire capable d’obtenir des informations difficiles d’accès.
Leur précédent échange lui revenait par fragments. Sa voix déformée, son calme presque trop étudié, ses questions précises sur les réseaux commerciaux et certains rapports concernant les Valerian.
Elyan avait reconnu chez elle une intelligence qu’il respectait.
Il n’avait pas reconnu Liora.
Il ignorait que derrière le masque se trouvait son amie d’enfance, la jeune femme qui avait partagé avec lui des souvenirs qu’aucun contrat ne pouvait remplacer. Elle, en revanche, savait désormais à qui elle avait affaire.
Cette asymétrie le dérangeait sans qu’il puisse en identifier la cause.
Elyan rangea le pli dans un dossier séparé. Il ne voulait pas laisser sa curiosité devenir une faiblesse. Il attendrait de nouveaux éléments avant de décider s’il pouvait faire confiance à cette intermédiaire.
Il ne savait pas encore que cette prudence compliquait les choses pour quelqu’un qui avait déjà peur de perdre sa place auprès de lui.
Au même moment, Azaël referma un ouvrage ancien dans une salle où l’air sentait la poussière et le papier humide.
Il avait passé une partie de la nuit à comparer des archives sur les dieux dont la puissance avait fini par dégrader leur propre existence. Les récits étaient incomplets. Certains avaient été écrits longtemps après les événements, d’autres se contredisaient sur les circonstances de la disparition des divinités concernées.
Un point revenait néanmoins : la puissance divine n’était pas toujours une réserve inépuisable. Dans certaines conditions, le lien entre un dieu et son pouvoir pouvait se détériorer.
Azaël posa une main sur la couverture du livre.
Il connaissait la sensation de sa propre puissance. Il avait vécu assez longtemps pour distinguer la fatigue ordinaire d’un problème plus profond. Ce qui l’inquiétait n’était pas seulement la douleur ni les moments où son corps peinait à suivre. C’était l’impression grandissante que son existence et le Chaos ne répondaient plus aussi naturellement l’un à l’autre.
Vulcain entra sans frapper.
— Tu n’as pas dormi.
— Tu es devenu capable de compter les heures à mon expression ?
— Non. Mais je sais reconnaître quelqu’un qui prétend que son état n’a aucune importance parce qu’il a trouvé un nouveau livre.
Azaël referma l’ouvrage.
— J’ai trouvé des cas comparables.
— Comparables n’est pas identiques.
— Je sais.
Vulcain s’approcha de la table. Il parcourut les notes sans les toucher, puis s’arrêta devant une page couverte de références.
— Tu cherches une solution ou une explication ?
Azaël ne répondit pas tout de suite.
Il aurait voulu dire qu’il cherchait les deux. La vérité était moins simple : il voulait comprendre ce qui lui arrivait parce qu’il refusait de laisser une chose inconnue décider de son avenir. Et, derrière cette volonté, il y avait une pensée qu’il ne formulait jamais entièrement.
Il n’avait pas terminé ce qu’il devait faire.
Ses fils avaient grandi sans connaître toute leur histoire. Le souvenir de leur séparation lui était revenu, mais pas toutes les raisons qui l’avaient poussé à agir. La Tour des Heures contenait des traces qu’il ne comprenait pas. Kaelros savait peut-être davantage qu’il ne le disait.
Azaël n’acceptait pas l’idée de disparaître avant d’avoir compris ce qu’il avait lui-même fait.
— Je cherche ce qui relie les événements, finit-il par dire.
Vulcain tira une chaise.
— Alors cesse de chercher uniquement ce qui confirme tes soupçons. Si ton pouvoir est en cause, examine ton pouvoir. Si ton passé est en cause, examine ton passé. Et si les deux sont liés, tu ne trouveras pas la réponse en refusant de regarder l’un des deux.
Azaël le fixa.
— Tu crois que je refuse de regarder mon passé ?
— Je crois que tu sais mieux que quiconque comment détourner une conversation lorsque la réponse risque de te déplaire.
Le silence s’installa entre eux.
Azaël aurait pu se vexer. Il aurait pu lui rappeler que Vulcain n’avait aucune idée de ce qu’il avait traversé. Mais son vieil ami ne parlait pas pour le blesser.
Il avait seulement remarqué ce qu’Azaël essayait de dissimuler.
— J’ai retrouvé le souvenir de la séparation, dit finalement Azaël. Mais pas toutes les raisons.
Vulcain ne manifesta aucune surprise. Il attendit.
— Je sais que j’ai volontairement effacé ce souvenir. Je sais que j’ai divisé un seul enfant en Elyan et Soren. Mais chaque fois que j’essaie de reconstituer la décision, il manque quelque chose. Une partie de moi semble avoir voulu que je ne puisse pas revenir sur ce choix.
— Et Kaelros ?
— Il en sait davantage.
— Tu lui as demandé ?
— Je lui ai demandé de ne pas décider à ma place de ce que j’avais le droit de savoir.
Vulcain resta silencieux un instant.
— Alors commence par cette promesse. Ne laisse pas ta fierté transformer une question en combat.
Azaël baissa les yeux vers les documents.
Il n’était pas certain de pouvoir tenir cette résolution. Mais il savait qu’il ne pouvait plus se permettre d’écarter chaque piste qui le conduisait vers une vérité douloureuse.
Il rouvrit le registre.
Cette fois, il ne chercha pas seulement une explication à sa maladie.
Il chercha le lien entre ce qu’il était en train de perdre et ce qu’il avait choisi d’oublier.