Chapitre 115
Le champ de bataille se tut avant même que les soldats comprennent ce qui se passait.
Soren se tenait au milieu de la cour extérieure, immobile, tandis que la Mort se déployait depuis ses pieds. Ce n’était ni une explosion aveugle ni une perte de contrôle. Il avait choisi d’ouvrir entièrement les portes de son pouvoir, en sachant exactement ce qu’il voulait accomplir.
Une onde sombre traversa les fortifications.
Les assaillants qui franchissaient les barricades s’arrêtèrent. Les armes leur échappèrent des mains. Les bannières se figèrent, puis s’effondrèrent sans qu’aucune flamme les touche. À l’extérieur des murs, les colonnes ennemies furent atteintes les unes après les autres, comme si une nuit silencieuse se répandait sur toute la plaine.
Les officiers tentèrent de reformer leurs rangs.
Ils n’en eurent pas le temps.
La Mort traversa les lignes, neutralisant les soldats, les montures et les machines de guerre. Les ordres s’éteignirent dans la gorge de ceux qui les donnaient. Les renforts qui arrivaient par les routes furent frappés à leur tour. En quelques instants, l’armée qui menaçait la frontière entière cessa d’exister en tant que force combattante.
Aucun assaillant ne parvint à s’échapper pour reformer ses unités.
Soren avait choisi de ne laisser aucune possibilité de reprise de l’invasion.
Puis il referma son pouvoir.
La vague sombre disparut.
Le vent reprit sur la plaine. Les bannières alliées claquèrent contre les remparts. Des pierres roulèrent depuis une barricade effondrée et s’immobilisèrent dans la poussière.
Les soldats survivants restèrent figés.
Ils avaient vu des mages puissants. Ils avaient vu des guerriers capables de renverser un combat. Certains avaient même entendu parler de divinités dont la présence suffisait à faire plier une armée.
Mais ils venaient d’assister à autre chose.
Soren n’avait pas remporté un affrontement. Il avait effacé une armée entière du champ de bataille en un seul mouvement délibéré.
Il baissa les yeux vers ses mains. Elles ne tremblaient pas. Son esprit était clair. Il n’avait pas perdu le contrôle, pas une seule seconde.
C’était précisément ce qui rendait son acte si difficile à expliquer.
Maël s’approcha lentement.
— Soren…
Le jeune homme se tourna vers lui.
— La ligne tient-elle ?
Maël regarda les fortifications, puis la plaine désormais silencieuse.
— Oui. Les blessés sont évacués. Nos unités ont survécu.
Soren acquiesça.
— Alors nous devons vérifier les positions et compter les hommes.
Le lieutenant ne répondit pas tout de suite. Il regardait Soren comme s’il tentait de concilier le soldat qui avait partagé le repas avec eux et la puissance qui venait de mettre fin à l’invasion.
— Tu viens de neutraliser une armée entière, dit-il finalement.
— Elle allait franchir les murs.
— Je le sais.
— Alors nous devons nous occuper des survivants et des blessés.
Maël baissa les yeux un instant. Il comprit que Soren ne cherchait ni des félicitations ni une excuse. Il avait pris une décision, assumé ses conséquences et revenait déjà à ce qui devait être fait.
— Très bien, répondit-il. Mais tu ne quittes pas la forteresse avant que le commandement ait évalué la situation.
— Je n’avais pas prévu de partir.
Soren ramassa son épée et la rengaina.
Il n’avait pas honte de ce qu’il avait fait. Il savait que l’invasion aurait coûté des centaines, peut-être des milliers de vies si elle avait atteint les villes derrière la frontière. Pourtant, il ne se sentait pas victorieux.
Il avait voulu apprendre à protéger les autres sans faire de sa puissance la seule réponse possible. Cette fois, il avait choisi la Mort parce que les autres solutions avaient disparu.
Il devrait vivre avec cette décision.
À plusieurs régions de là, Elyan reçut la nouvelle par trois canaux différents.
Le premier message annonçait que les fortifications avaient tenu. Le deuxième affirmait que l’armée ennemie avait été neutralisée. Le troisième, beaucoup plus bref, indiquait qu’un seul combattant était responsable de la fin de l’invasion.
Elyan relut le nom.
Soren.
Il resta immobile quelques secondes, puis se mit à examiner les rapports. Les premières estimations parlaient d’une armée entière, organisée autour de plusieurs commandants et équipée pour soutenir une campagne prolongée. Leurs réserves de vivres avaient été réparties sur plusieurs routes, dont certaines avaient été identifiées grâce aux recherches d’Elyan.
Il comprit que son travail avait aidé les défenseurs à se préparer, mais que ce n’était pas lui qui avait décidé l’issue du combat. Soren avait fait ce que personne d’autre n’aurait pu accomplir.
Son frère avait empêché la guerre de se répandre.
Mais la nouvelle soulevait aussi une question : comment les royaumes réagiraient-ils à un homme capable de neutraliser seul une armée entière ?
Elyan connaissait suffisamment les puissants pour savoir qu’ils ne se contenteraient pas de remercier Soren. Certains chercheraient à le recruter. D’autres voudraient le surveiller, le contrôler ou s’assurer qu’il ne devienne jamais leur ennemi.
Il fit transmettre au commandement les derniers renseignements sur les réseaux de ravitaillement ennemis, puis ordonna la réouverture des routes qui pouvaient être sécurisées. Les convois transporteraient désormais des vivres et du matériel pour les régions touchées. Ses pertes commerciales seraient importantes, mais ses décisions avaient évité que ses installations soient prises au milieu des combats.
Un associé revint le voir.
— Tu avais raison sur les routes, reconnut-il à contrecœur. Mais maintenant, tout le monde va vouloir savoir comment ton réseau a obtenu ces informations.
— Ils peuvent poser la question.
— Et si on te demande de révéler tes contacts ?
— Je protégerai ceux qui ont travaillé avec moi. Je transmettrai ce qui est nécessaire à la sécurité du territoire, pas davantage.
— Tu vas te faire des ennemis.
Elyan rangea le rapport sur Soren.
— C’est déjà le cas.
Lorsque Liora arriva, elle trouva les cartes étalées sur le bureau. Elle avait appris la nouvelle avant lui, mais souhaitait connaître les conséquences sur son réseau.
— Votre frère est vivant, dit-elle.
Elyan releva la tête.
— Oui. Et il a mis fin à l’invasion.
— Vous semblez davantage préoccupé par ce qui arrivera ensuite.
— Parce que je connais les gens. Une victoire pareille ne les rendra pas tous reconnaissants.
Liora retira ses gants, puis les remit aussitôt. Elle aurait voulu parler à Elyan de la peur qu’elle avait ressentie en apprenant que Soren se trouvait sur le front. Elle avait également pensé à Elyan, dont les informations avaient pu le placer au centre d’une affaire dangereuse.
— Vous avez pris un risque en transmettant les rapports, dit-elle.
— Vous aussi, en les obtenant.
— C’est mon métier.
— Et le mien consiste à décider quoi faire de ce que j’apprends.
Leurs regards se croisèrent. Derrière son masque, Liora sentit la proximité du passé, plus forte qu’au bal. Elle aurait pu retirer le dispositif, lui dire son nom et laisser tomber toutes les précautions qui les séparaient.
Elle ne le fit pas.
Pas encore.
— Votre réseau va devenir plus important, déclara-t-elle. Les marchands, les officiers et les familles influentes voudront accéder à vos informations.
— Ils devront apprendre à attendre leur tour.
Un léger rire lui échappa malgré elle. Elyan la regarda, surpris par cette réaction si peu conforme à son attitude habituelle.
— Quoi ?
— Rien. Vous n’avez pas changé sur tout.
— Nous nous sommes déjà rencontrés au bal. Vous devriez savoir que je n’aime pas les réponses incomplètes.
— Et vous devriez savoir que certaines informations ont un prix.
Elle reprit son masque et s’éloigna vers la porte.
Elyan ne la retint pas. Il avait encore beaucoup à faire, mais il se demanda une nouvelle fois pourquoi cette femme masquée semblait parfois le connaître mieux que ses propres associés.
Azaël apprit la fin de l’invasion par Kaelros.
Le Dieu du Temps entra dans la salle d’étude alors qu’Azaël comparait les inscriptions retrouvées dans les archives. Il posa un rapport sur la table.
— L’armée ennemie a été neutralisée. Les fortifications tiennent.
— Les pertes ?
— Les défenseurs ont subi des blessures, mais ils ont évité la destruction de la ligne. Le rapport attribue la fin de l’assaut à Soren.
Azaël lut les premières pages. La description du pouvoir employé était concise, mais suffisamment claire pour qu’il comprenne l’ampleur de ce qui s’était produit.
— Il a libéré toute la Mort.
— Oui.
— Et il a gardé le contrôle ?
— D’après les officiers présents, il a agi de manière parfaitement consciente.
Azaël posa le rapport.
Il connaissait la puissance de ses fils. Il savait aussi que Soren possédait une détermination qui pouvait le pousser à prendre sur lui une responsabilité trop lourde. Il était fier qu’il ait sauvé ses soldats, mais il ne voulait pas que cette victoire devienne la seule mesure de sa valeur.
— Il faudra que quelqu’un lui parle, dit-il.
— Tu pourrais le faire toi-même.
Azaël se tourna vers les archives.
— Oui. Je le ferai.
Il tenta de soulever un petit fragment de pierre posé sur la table. Le Chaos répondit, mais le mouvement se produisit avec un retard presque imperceptible. Le fragment monta, vacilla, puis retomba dans sa paume.
Il referma les doigts autour de la pierre.
Kaelros avait remarqué le geste.
— Tu ne peux pas continuer à travailler comme si rien ne changeait.
— Je ne travaille pas comme si rien ne changeait. Je travaille parce que les choses changent.
Azaël rangea les documents dans une boîte scellée. Il ne disposait toujours d’aucune solution à sa maladie. Il avait seulement établi un lien possible entre la dégradation de son essence, la séparation volontaire et l’événement effacé dans la Tour des Heures.
Cette fois, il ne comptait pas attendre des années avant de poursuivre les recherches. Il demanderait à Kaelros d’ouvrir les réserves les plus anciennes, consulterait les divinités qui avaient étudié les altérations de l’essence et retournerait au sanctuaire dès que son état le permettrait.
Il devait aussi préparer ses fils à ce qui pourrait arriver.
Pas en leur annonçant une fin qu’il ne savait pas dater. Pas en leur imposant une vérité qu’il ne comprenait pas lui-même. Il devait leur transmettre ce qu’il savait, les aider à devenir capables de prendre leurs propres décisions et cesser de croire qu’il pouvait tout régler seul.
Il n’était pas encore prêt à leur parler de sa maladie.
Mais il ne pouvait plus se permettre de remettre indéfiniment cette conversation à plus tard.
À la forteresse, Soren rejoignit les soldats qui avaient survécu à l’assaut.
Certains l’accueillirent avec gratitude. D’autres s’écartèrent lorsqu’il passa. Il entendit son nom murmuré dans les couloirs, suivi de mots comme monstre, sauveur ou arme. Aucun de ces mots ne lui convenait.
Le soldat roux vint s’asseoir près de lui.
— Je suppose que tu vas devenir célèbre.
— Je préférerais que les gens se souviennent des soldats qui ont tenu les murs.
— Ils se souviendront de toi aussi.
Soren regarda ses mains, puis la cour où les blessés recevaient des soins.
— Je n’ai pas fait ça pour être admiré.
— Je sais.
Le roux lui tendit une gourde.
— Tu nous as donné une chance de rentrer chez nous. Ça compte, même si tu n’aimes pas qu’on en parle.
Soren prit la gourde et but une gorgée.
Il pensa à Mira. À l’enfant qu’il avait été, à la promesse qu’ils s’étaient faite sans comprendre ce que l’avenir leur demanderait. Il voulait la revoir, lui parler de cette bataille et lui expliquer qu’il avait choisi de protéger les autres. Mais il voulait aussi pouvoir lui raconter autre chose : les repas partagés, les disputes idiotes, les journées où il n’aurait pas besoin de tirer son épée.
Il n’avait pas cessé de vouloir cette vie-là.
C’était précisément pour elle qu’il s’était battu.
Maël arriva avec l’ordre officiel du commandement. Soren devrait rester à la forteresse le temps que les officiers établissent un rapport complet. Son rôle dans l’issue du combat serait examiné, tout comme les conséquences de la libération de son pouvoir.
— Tu comprends ce que cela signifie ? demanda Maël.
— Ils voudront savoir si je peux recommencer.
— Et s’ils peuvent te donner des ordres en comptant sur cette puissance.
Soren acquiesça.
— Je leur répondrai que je peux combattre. Pas qu’ils peuvent disposer de moi comme d’une arme.
Maël le regarda longuement, puis hocha la tête.
— C’est une réponse que tu devras défendre.
— Je le sais.
La nuit tomba sur la forteresse. Au-delà des remparts, la plaine était silencieuse. L’invasion était terminée, mais ses conséquences ne faisaient que commencer.
Soren s’assit près d’une fenêtre et observa les premières étoiles.
Il avait anéanti une armée pour empêcher la mort de milliers d’innocents. Il ne regrettait pas son choix. Pourtant, il savait que sa puissance changerait la manière dont les autres le regarderaient.
Il pensa à Mira une dernière fois avant de fermer les yeux.
Un jour, il voulait la revoir sans avoir besoin de lui raconter combien d’ennemis il avait vaincus. Il voulait lui parler de ce qu’il construirait après la guerre, de ce qu’il apprendrait, des erreurs qu’il ferait encore et de la personne qu’il espérait devenir.
Au même moment, loin de la frontière, Azaël refermait les archives et regardait les premières lueurs de l’aube.
Trois vies avançaient vers un avenir qu’aucun d’eux ne pouvait encore comprendre.
Elyan bâtissait un réseau qui allait attirer l’attention des puissants.
Soren venait de prouver qu’il pouvait mettre fin à une guerre en un instant, au prix d’une peur nouvelle chez ceux qu’il avait sauvés.
Et Azaël, dont le corps commençait à lui refuser des gestes autrefois naturels, cherchait toujours la vérité sur l’acte qu’il avait lui-même choisi d’oublier.
L’invasion était finie.
Mais rien, désormais, ne reviendrait exactement à ce qu’il était avant.