Chapitre 114
Azaël avait passé une partie de la nuit à préparer une expérience qu’il savait dangereuse.
Il ne cherchait pas à augmenter sa puissance. Il voulait comprendre pourquoi celle-ci semblait désormais se retourner contre son propre corps.
Dans la salle d’étude, il avait disposé trois fragments de pierre provenant du sanctuaire des premières heures. Chacun portait une inscription liée aux altérations de l’essence divine. Kaelros avait refusé de participer à l’expérience sans avoir d’abord établi une méthode de sécurité.
Azaël avait donc préparé la sienne.
— Tu as installé quatre barrières, remarqua Kaelros en entrant.
— Cinq. La dernière est invisible.
— Ce n’est pas ce qui me rassure.
— Je ne t’ai pas demandé d’être rassuré.
Azaël posa la main au-dessus du premier fragment. Une fine ligne de Chaos s’en détacha et vint entourer la pierre. Le symbole s’illumina. Il recommença avec le deuxième, puis le troisième.
Les trois fragments réagirent simultanément.
Pendant un instant, des mots apparurent dans l’air, comme les lignes d’un registre invisible. Azaël reconnut certains signes de la Tour des Heures. Il tenta de les maintenir assez longtemps pour les lire.
Son pouvoir se bloqua.
Ce n’était pas une simple interruption. Le Chaos qu’il venait de libérer refusa de lui obéir. Les trois fragments s’éteignirent brutalement et les barrières se fissurèrent les unes après les autres.
Kaelros leva aussitôt les mains pour ralentir l’effondrement du mécanisme.
Azaël tenta de refermer l’expérience, mais son bras resta immobile. Il sentit la force quitter ses muscles tandis que la pièce se déformait autour de lui. Les murs semblaient éloignés, puis trop proches. Il perdit l’équilibre et heurta la table.
Kaelros le rattrapa avant qu’il ne tombe.
— Arrête ! ordonna le Dieu du Temps.
Azaël voulut répondre. Aucun son ne sortit d’abord de sa gorge.
Puis le monde reprit sa place.
Les fragments étaient redevenus de simples pierres. Les inscriptions avaient disparu, mais une trace persistait sur la table : le même symbole que celui du registre caché.
Azaël se redressa lentement.
— Tu as vu les mots ?
— Oui.
— Tu les as compris ?
— Non.
Azaël ferma les yeux quelques secondes. Il ne pouvait plus prétendre que sa maladie se limitait à une faiblesse passagère. Une partie de son pouvoir venait de lui échapper au moment même où il tentait de préserver une information.
Kaelros le força à s’asseoir.
— Nous arrêtons les expériences jusqu’à ce que ton état soit mieux compris.
— Non.
— Azaël.
— Nous les adaptons. Nous changeons les conditions, pas l’objectif.
Kaelros s’accroupit devant lui. Pour la première fois depuis longtemps, son expression ne ressemblait plus à celle d’un dieu capable de peser les siècles.
— Je ne sais pas comment t’aider, avoua-t-il. J’ai consulté les archives du Temps, les rapports des sanctuaires et les témoignages de divinités anciennes. Rien ne me permet de te promettre que nous trouverons une solution.
Azaël resta silencieux.
— Je suis ton père, poursuivit Kaelros. Je devrais pouvoir faire quelque chose. Mais je ne sais pas comment empêcher ce qui t’arrive.
La confession resta suspendue entre eux.
Azaël finit par détourner le regard.
— Alors ne me promets rien. Cherche avec moi.
Kaelros acquiesça. Il n’avait pas de remède, mais il pouvait encore rester à ses côtés. Pour le moment, ce serait leur seule certitude.
Elyan reçut le rapport complet sur l’invasion au moment où il achevait l’évacuation de deux entrepôts.
Les forces ennemies avançaient sur plusieurs routes. Les autorités militaires demandaient des informations complémentaires sur leurs approvisionnements, tandis que les maisons marchandes qui avaient initialement soutenu l’expédition commençaient à nier toute implication.
Elyan aurait pu laisser ces maisons se débrouiller. Il disposait de preuves suffisantes pour préserver son propre réseau, et ses transporteurs avaient déjà quitté les zones les plus exposées.
Mais il connaissait maintenant les routes par lesquelles l’armée recevait ses vivres. S’il ne partageait pas ces renseignements, les défenseurs risquaient de manquer de temps pour se préparer.
Il fit transmettre les cartes au commandement et proposa une autre utilisation de son réseau : déplacer les réserves alimentaires vers des points de distribution éloignés des routes principales, puis employer les convois civils pour évacuer les familles menacées.
Ce choix lui coûterait de l’argent. Certains transporteurs refuseraient de travailler dans une zone de guerre. D’autres exigeraient des garanties qu’il ne pourrait pas toutes fournir.
Il accepta de prendre le risque.
— Nous ne pouvons pas sauver toutes nos marchandises, dit-il à son assistant. Nous pouvons au moins éviter de laisser les gens mourir parce que nous avons préféré attendre.
— Et si les militaires réquisitionnent tout ?
— Alors nous négocierons ce qui peut l’être. Mais nous ne laisserons pas les stocks pourrir dans des entrepôts abandonnés.
Liora lui fit parvenir un message confirmant qu’un groupe de ses contacts avait identifié le commandement ennemi. Les renseignements étaient incomplets, mais un détail attirait l’attention : l’armée semblait vouloir prendre une série de passages qui permettrait d’ouvrir une route directe vers l’intérieur du territoire.
Elyan compara les cartes.
— Ce n’est pas une simple conquête de frontière. Ils veulent une voie d’approvisionnement permanente.
Il prépara un rapport destiné aux officiers, accompagné de propositions logistiques. Il savait qu’un marchand n’avait pas à dicter la stratégie militaire, mais les officiers auraient besoin de comprendre quelles routes pouvaient être coupées, quels stocks déplacés et quels passages restaient praticables.
Lorsqu’il retrouva la représentante masquée, il posa devant elle un dossier plus épais que les précédents.
— J’ai besoin que ces informations arrivent aux bonnes personnes avant demain matin.
— Ce ne sera pas gratuit.
— Je paierai le prix convenu.
Elle prit le dossier.
— Vous risquez de perdre votre organisation.
— Si je la protège en laissant les routes tomber aux mains de l’ennemi, elle ne vaudra bientôt plus rien.
Liora resta silencieuse. Elle avait vu Elyan au bal, et elle connaissait assez bien son passé pour savoir qu’il n’agissait pas ainsi par désir de paraître héroïque. Il avait identifié un problème et refusait de détourner les yeux.
Elle aurait voulu lui dire qu’elle était fière de lui.
À la place, elle répondit :
— Je ferai parvenir le dossier.
— Pourquoi avez-vous l’air contrariée ?
La question la surprit.
— Parce que vous vous apprêtez à prendre une décision qui vous coûtera cher.
— Vous préféreriez que je ne la prenne pas ?
— Je préférerais que vous compreniez ce que vous risquez.
— Je le comprends.
Elle rangea le dossier.
— Alors espérons que vous avez raison.
Elle partit sans lui révéler davantage. Elyan la suivit du regard, intrigué par cette inquiétude qui dépassait parfois les limites d’une négociation professionnelle. Il n’en tira aucune conclusion. Il avait une guerre à préparer.
La nuit tombait sur les fortifications lorsque les premiers projectiles ennemis frappèrent les murs.
Les soldats de Maël se déployèrent sur les positions défensives. Les officiers criaient des ordres tandis que les unités se plaçaient derrière les barricades. Les renforts annoncés n’étaient pas tous arrivés.
Soren fut affecté à une section chargée de protéger une ouverture entre deux remparts. Il prit le temps de vérifier les positions de ses hommes, leur nombre et les chemins de repli. Il avait appris à ne plus considérer les soldats comme une simple extension de sa propre force.
— Si la ligne cède, vous vous repliez vers la cour intérieure, ordonna-t-il. Personne ne reste isolé pour couvrir les autres sans avoir reçu un signal.
Le soldat roux hocha la tête.
— Et toi ?
— Je serai là où la ligne sera la plus fragile.
— Ce n’est pas une réponse rassurante.
— Ce n’est pas censé l’être.
L’assaut commença.
Les ennemis progressèrent sous une couverture de tirs, puis lancèrent plusieurs groupes contre les accès principaux. Les défenseurs tinrent leurs positions, mais l’attaque ne ressemblait pas à une série de charges désordonnées. Les assaillants se relayaient, forçaient les soldats à épuiser leurs réserves et cherchaient constamment à isoler une section.
Maël envoya des renforts vers la porte occidentale. Soren reçut l’ordre de maintenir sa position.
Il obéit, jusqu’à ce qu’un effondrement ouvre un passage sur le flanc. Des soldats ennemis se déversèrent dans la cour extérieure, menaçant la route par laquelle les blessés étaient évacués.
Soren consulta rapidement la situation. S’il poursuivait les assaillants, il risquait d’abandonner la section. S’il restait, les hommes qui tenaient le passage seraient encerclés.
— Roux, prends trois soldats et conduis les blessés vers la seconde cour. Les autres, avec moi.
— Tu vas les repousser ?
— Je vais leur faire perdre assez de temps pour que vous puissiez partir.
Il se lança dans le combat.
Son épée intercepta les premières attaques. L’Autorité du Duel se déploya autour de lui, imposant un rythme que les assaillants ne parvenaient pas à suivre. Il brisa leur coordination, les força à reculer et ouvrit une brèche pour les défenseurs.
Mais d’autres ennemis arrivaient.
Les cris se mêlaient au fracas des armes. Les positions voisines commençaient à céder. Soren sentit la Mort répondre à son appel, froide et immense, prête à s’étendre bien au-delà de ce qu’il lui demandait habituellement.
Il pouvait encore la retenir.
Il pouvait continuer à combattre avec précision, section après section, en espérant que les renforts arriveraient avant que les murs ne tombent.
Ou il pouvait mettre fin à l’assaut.
Maël le rejoignit, l’épaule marquée par un impact.
— Nous perdons la cour extérieure. Il faut reculer !
Soren regarda les soldats qui se repliaient, les blessés transportés à travers la fumée et les silhouettes ennemies qui franchissaient les barricades.
— Si nous reculons maintenant, ils atteindront les civils.
— Je le sais.
— Alors donnez-moi l’ordre.
Maël comprit ce qu’il demandait. Il observa le champ de bataille, puis les hommes qui se battaient encore à quelques pas d’eux.
— Fais ce que tu dois faire. Mais si tu peux les sauver, sauve aussi les nôtres.
Soren hocha la tête.
Il pensa à Mira. À sa promesse de rester quelqu’un capable de vivre en dehors des batailles. Il pensa aux soldats assis autour de la table, quelques jours plus tôt, parlant d’une forge, d’une famille, d’un avenir.
Il ne voulait pas les laisser mourir ici.
Il rengaina son épée.
Puis il avança seul vers l’ouverture du rempart, tandis que la Mort s’élevait autour de lui comme une nuit sans étoiles.
L’armée ennemie continua d’affluer.
Soren leva les yeux vers elle.
— Vous êtes allés assez loin.
Et il cessa de retenir son pouvoir.