Chapitre 113
La première chose qu’Azaël remarqua en retournant dans son domaine fut l’absence de bruit.
D’ordinaire, les salles réagissaient à sa présence. Les flammes suspendues dans les lanternes changeaient de forme, les sceaux gravés dans les murs s’éveillaient et les objets imprégnés de Chaos vibraient légèrement lorsqu’il passait.
Cette fois, plusieurs runes restèrent éteintes.
Azaël s’arrêta devant l’une d’elles et posa deux doigts sur la pierre. Il y insuffla une parcelle de pouvoir. La rune s’alluma, mais une fissure lumineuse apparut aussitôt au centre du symbole.
Il retira sa main.
La fissure disparut.
Il ne pouvait plus ignorer le phénomène. Son pouvoir existait toujours, immense et dangereux. Le problème se situait ailleurs : son corps ne semblait plus capable d’en supporter les manifestations sans se dégrader.
Il se rendit dans la salle où il avait rassemblé les documents sur les essences séparées. Plusieurs notes de Kaelros étaient disposées sur la table. Certaines décrivaient des divinités ayant perdu le contrôle de leur pouvoir ; d’autres évoquaient une détérioration progressive du lien entre l’essence et son réceptacle.
Aucun cas ne correspondait parfaitement au sien.
Azaël prit une feuille et écrivit trois questions.
Qu’ai-je séparé ?
Pourquoi ai-je effacé mon souvenir ?
Qu’est-ce qui se dégrade réellement en moi ?
Il ajouta une quatrième question, puis s’arrêta.
Pourquoi les archives veulent-elles empêcher la réunion de ce qui a été séparé ?
Kaelros entra sans annoncer sa présence.
— Tu travailles encore.
— Tu sembles surpris.
— Je m’inquiète.
— Alors inquiète-toi utilement.
Kaelros ne releva pas la provocation. Il examina les documents et sortit d’une pochette un fragment de parchemin qu’il avait trouvé dans les réserves du sanctuaire.
Le symbole inscrit dessus était le même que celui de la Tour des Heures.
— Cette marque ne désigne pas une personne, expliqua-t-il. Elle indique qu’un événement a été retiré de la chronologie consultable.
— Retiré par qui ?
— Je ne le sais pas.
Azaël se rapprocha du parchemin. Au contact de ses doigts, une faible lueur apparut, révélant quelques mots qui n’étaient pas visibles auparavant.
Le prix n’est pas payé au moment de la séparation.
La lumière s’éteignit presque aussitôt.
Azaël serra le fragment.
— Le prix est donc différé.
— C’est une possibilité.
— Tu sais que ce n’est pas une coïncidence.
Kaelros garda le silence. Il avait peur que chaque nouvelle découverte pousse son fils à forcer davantage son pouvoir. Mais il savait aussi que le retenir par des demi-vérités ne ferait que l’éloigner.
— Nous devons trouver l’origine de cette inscription, dit-il finalement.
— Oui. Et cette fois, tu ne mèneras pas cette recherche derrière mon dos.
Azaël quitta la salle pour préparer une nouvelle expédition dans les archives. Il ne remarqua pas que sa main restait crispée autour du parchemin, même après l’avoir déposé.
Elyan, lui, venait de découvrir que l’affaire des convois dépassait largement le détournement de marchandises.
Il avait fait comparer les achats enregistrés par plusieurs entrepôts. Les quantités de farine, de toile, de cuir et de métal ne correspondaient à aucune activité commerciale normale. Certaines commandes avaient été réparties entre de petites entreprises pour éviter d’attirer l’attention.
En reconstituant les livraisons, il obtint une carte des itinéraires empruntés par les intermédiaires. Tous convergeaient vers une zone proche de la frontière.
Il envoya les résultats à la représentante du marché noir.
La réponse de Liora fut immédiate : elle connaissait un contact capable d’identifier les insignes des hommes aperçus dans cette région. Elle ne donna ni le nom du contact ni celui de la personne qui lui avait transmis l’information.
Elyan accepta le rendez-vous.
Dans une arrière-salle, un homme âgé examina la carte et pâlit.
— Ce ne sont pas des mercenaires, dit-il. Les symboles appartiennent à une armée étrangère. Je ne pensais pas qu’ils avaient déjà franchi la frontière.
— Vous êtes certain ?
— J’ai servi comme interprète pour une délégation militaire. Je connais leurs marques.
Elyan posa une seconde carte devant lui.
— Alors expliquez-moi pourquoi ils achètent leurs provisions par l’intermédiaire de marchands locaux.
L’homme désigna les routes secondaires.
— Pour cacher leur progression. Si les convois officiels étaient repérés, on comprendrait immédiatement qu’une invasion se prépare.
Elyan sentit la portée de cette information. Son réseau, encore jeune, avait découvert une opération militaire que des autorités plus puissantes n’avaient pas anticipée. Il pouvait garder les renseignements pour lui et préserver ses relations commerciales, ou les transmettre au commandement en risquant d’attirer l’attention sur ses propres activités.
Il choisit la seconde option.
Le rapport partit par le canal sécurisé de Liora, accompagné des documents qui prouvaient ses conclusions. Il conserva une copie, puis ordonna à ses transporteurs de suspendre les itinéraires proches de la frontière et d’évacuer les entrepôts les plus exposés.
Un associé protesta.
— Nous allons perdre une fortune.
— Nous la perdrons entièrement si nous attendons que l’armée arrive.
— Tu n’as aucune preuve que les combats atteindront nos installations.
— J’ai suffisamment de preuves pour savoir que les routes ne seront bientôt plus sûres.
L’associé partit furieux.
Elyan le laissa partir. Une organisation ne se construisait pas en conservant chaque allié ; elle se construisait en sachant lesquels pouvaient mettre tous les autres en danger.
Lorsqu’il revit Liora, il lui demanda si elle avait reçu confirmation de la transmission.
— Le commandement a bien reçu les renseignements, répondit-elle.
— Et ils vont agir ?
— Ils prennent la menace au sérieux.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non.
Elle aurait voulu lui dire qu’il avait fait le bon choix. Elle se contenta de pousser vers lui un nouveau document : les mouvements ennemis avaient augmenté pendant la nuit.
— Ils avancent plus vite que prévu.
Elyan se pencha sur la carte.
— Alors nous n’avons plus le temps de traiter cela comme une simple affaire commerciale.
Liora le regarda un instant. Au bal, elle avait revu le garçon qu’elle connaissait. Ici, elle découvrait un homme capable d’assumer les conséquences de ses décisions sans se raconter qu’il pouvait tout contrôler.
Cette pensée l’effraya davantage qu’elle ne l’aurait admis.
À la frontière, le premier village fut évacué sous la protection des soldats de Maël.
Soren avançait à l’arrière de la colonne, son épée attachée à la ceinture. Il entendait les bruits de l’affrontement au loin, mais aucun ordre ne lui permettait de rejoindre les unités engagées.
Un messager arriva, couvert de poussière.
— Le pont de l’Est est tombé. Les défenseurs ont été forcés de se replier. Les ennemis progressent vers la route principale.
Maël étudia la carte.
— S’ils prennent cette route, ils couperont notre retraite.
— Nous pouvons encore déplacer les civils par le ravin, proposa Soren.
— C’est trop étroit pour toute la colonne.
— Alors nous séparons les groupes. Les plus rapides passent d’abord. Les blessés et les enfants sont accompagnés par les soldats qui connaissent le terrain.
Maël observa le tracé.
— Et si l’ennemi nous rejoint ?
— Je resterai à l’arrière pour ralentir son avance.
— Tu n’iras nulle part seul.
Soren ne discuta pas. Il commençait à comprendre que le commandement ne consistait pas à proposer le sacrifice le plus impressionnant, mais à construire un plan dans lequel personne n’était considéré comme négligeable.
La colonne se mit en mouvement.
Ils n’avaient parcouru qu’une partie du ravin lorsqu’un détachement ennemi apparut sur la hauteur. Des projectiles frappèrent les rochers, obligeant les soldats à protéger les civils. Maël répartit ses hommes pour tenir le passage.
Soren dégaina son épée.
— Je peux les repousser.
— Tu attends mon signal.
Il attendit, malgré l’envie de se jeter dans la bataille. Les soldats tinrent la position assez longtemps pour permettre aux premiers groupes de passer. Quand l’ennemi tenta de contourner le ravin, Maël donna enfin l’ordre.
Soren se déplaça avec une rapidité fulgurante. Son Autorité du Duel s’abattit sur les armes adverses, brisant leur coordination et les forçant à reculer. Il n’eut pas besoin de libérer toute sa puissance de Mort. Quelques gestes précis suffirent à interrompre leur progression.
Il s’arrêta dès que le passage fut dégagé.
— Nous devons repartir, dit-il.
Maël le fixa brièvement, puis acquiesça.
Ils atteignirent les fortifications au crépuscule. Des renforts arrivaient de l’arrière, mais les rapports confirmaient que plusieurs positions avaient été perdues. L’armée ennemie était bien plus importante que prévu et progressait sur plusieurs axes à la fois.
Soren contempla les lumières des villages derrière les murs.
Il pensa à Mira, à leur promesse d’enfants et à ce qu’il avait envie de lui raconter un jour. Pas seulement les combats gagnés. Il voulait pouvoir lui parler de ceux qu’il avait aidés à fuir, des soldats qui lui avaient fait confiance, des décisions qu’il avait prises sans laisser la Mort décider à sa place.
Maël vint se placer à côté de lui.
— Tu as respecté les ordres aujourd’hui.
— J’ai aussi proposé de rester seul à l’arrière.
— Et tu as accepté qu’on refuse. C’est déjà un progrès.
Un cor retentit dans le lointain.
Un second lui répondit.
Les sentinelles se mirent à courir sur les remparts.
L’ennemi ne se contentait plus de sonder la frontière. Ses principales colonnes approchaient, et les fortifications risquaient d’être submergées avant l’arrivée de tous les renforts.
Soren resserra sa main sur la garde de son épée.
Cette fois, il n’y aurait peut-être plus de ravin pour protéger les civils, ni de route pour se replier.
La frontière était en train de s’effondrer.