Chapitre 112
Kaelros ne répondit pas immédiatement lorsqu’Azaël lui présenta le dossier des dieux à double ancrage.
Il parcourut les premières pages, puis s’arrêta sur la note concernant les fragments d’essence.
— Ces archives sont incomplètes, dit-il.
— C’est précisément pour cela que je te les montre.
— Elles ont été rédigées avant la dernière grande réorganisation des sanctuaires. Plusieurs conclusions ont été abandonnées.
— Abandonnées ou supprimées ?
Kaelros leva les yeux.
Azaël ne souriait pas.
— Tu m’as accompagné dans la Tour des Heures. Tu as vu le registre. Tu sais que certains événements ont été effacés. Je ne te demande plus si tu connais quelque chose. Je te demande de cesser de décider seul de ce que je suis capable d’apprendre.
Le Dieu du Temps posa le dossier.
— Je ne cherche pas à t’empêcher de comprendre.
— Alors aide-moi.
Le silence s’installa entre eux. Kaelros finit par désigner une série de symboles au bas d’une page.
— Cette marque renvoie à une réserve d’archives scellées. Elle appartenait à un ordre qui étudiait les altérations de l’essence divine. Nous pouvons encore retrouver leurs relevés, mais pas nécessairement leurs conclusions.
— Où ?
— Sous le sanctuaire des premières heures.
Azaël se leva.
— Nous y allons.
— Tu devrais d’abord te reposer.
— Tu peux me conseiller de me reposer quand tu auras une explication qui mérite que je perde du temps.
Kaelros ne répondit pas. Il suivit son fils.
Le sanctuaire se trouvait sous une ancienne citadelle, dans une zone que les prêtres n’utilisaient plus depuis des siècles. Les archives y étaient protégées par des mécanismes temporels, conçus pour empêcher la détérioration des documents.
Kaelros ouvrit les sceaux. Azaël tendit la main pour stabiliser le mécanisme central.
Son pouvoir se manifesta, mais la structure résista. Une série de cercles lumineux se désaligna. Pendant un instant, le mécanisme sembla se dédoubler, comme si deux versions de la même pièce occupaient le même espace.
Azaël dut interrompre son geste.
Le cercle s’effondra dans un claquement sec.
— Ce n’est pas le sanctuaire, dit-il.
— Je n’ai rien affirmé.
— Ton silence est particulièrement agaçant.
Il recommença, cette fois en réduisant la quantité de Chaos qu’il mobilisait. Le mécanisme finit par s’ouvrir, mais Azaël dut garder la main contre la pierre pour empêcher ses jambes de céder. Ce n’était pas une simple douleur : pendant plusieurs secondes, il ne parvint plus à sentir correctement ses doigts.
Il les observa jusqu’à ce que la sensation revienne.
Kaelros détourna les yeux, mais pas assez vite.
— Tu savais que cela empirerait, dit Azaël.
— Je savais que ton état était instable. Je ne savais pas à quelle vitesse.
— Voilà enfin une réponse honnête.
Dans la salle, ils découvrirent des rouleaux portant le sceau de l’ancien ordre. La plupart traitaient de divinités ayant tenté de transférer une partie de leur essence. Un rapport évoquait un dieu dont l’existence avait été répartie entre deux réceptacles vivants.
Le nom avait été gratté.
Les dernières lignes étaient encore lisibles :
L’opération fut accomplie volontairement. Le sujet principal demanda ensuite que le souvenir de la séparation soit retiré de sa mémoire. Le motif de cette demande demeure inconnu.
Azaël lut le passage deux fois.
Il n’apprenait pas ce qu’il avait cherché. Il découvrait seulement que son cas n’était peut-être pas unique — et que la suppression de ses souvenirs avait pu faire partie de sa propre décision.
— Nous devons retrouver l’auteur de ce rapport.
— Il est mort depuis des ères, répondit Kaelros.
— Alors retrouve ses notes.
Azaël se détourna des archives. Il avait une piste, pas une réponse. Pour l’instant, cela suffirait.
Elyan découvrit le premier problème de son opération avant même le départ du convoi.
Un transporteur avait modifié son itinéraire sans prévenir. Il prétendait avoir reçu une instruction d’un représentant de l’une des trois maisons marchandes. Pourtant, le document présenté portait une signature copiée et un sceau légèrement différent de l’original.
Elyan posa les deux papiers côte à côte.
— Qui vous a remis cette instruction ?
— Un homme à l’entrepôt.
— Son nom ?
— Je ne le connais pas.
— Son visage ?
— Il portait une capuche.
Elyan referma le dossier.
— Vous n’êtes pas autorisé à déplacer mes marchandises sur la parole d’un inconnu. Vous le savez.
— On m’a dit que le changement venait de votre partenaire.
— Je n’ai aucun partenaire qui puisse vous donner un ordre à ma place.
Il ordonna de suspendre le départ, puis envoya deux personnes vérifier l’entrepôt. Ce n’était pas une erreur administrative. Quelqu’un testait ses procédures, cherchait à détourner une partie du chargement et à lui faire porter la responsabilité de la perte.
La représentante du marché noir lui avait fourni une liste d’intermédiaires liés aux routes disparues. Il examina les noms, puis en identifia un qui apparaissait dans les registres de la maison marchande responsable du changement.
Il écrivit à Liora.
Sa réponse arriva avant la tombée de la nuit : le même intermédiaire avait été vu en compagnie d’hommes achetant du matériel de campement en grandes quantités. Pas des marchandises destinées à la vente, mais des fournitures militaires.
Elyan relut le rapport.
— Ils préparent une armée, murmura-t-il.
Il ne savait pas encore laquelle, ni contre qui. Mais la disparition des convois, les achats de matériel et les routes volontairement maintenues ouvertes formaient un ensemble cohérent.
Lors de leur rencontre suivante, la représentante masquée se montra plus silencieuse que d’habitude.
— Vous avez trouvé quelque chose, dit-elle.
— Quelqu’un détourne les marchandises pour alimenter une opération militaire. Je veux savoir qui commande.
— Vous vous rapprochez d’une affaire qui dépasse le commerce.
— Le commerce finance les armées, les nourrit et les déplace. Il serait naïf de croire qu’il s’arrête aux portes d’une guerre.
Elle le fixa à travers le masque. Cette réponse lui rappelait le garçon du bal, mais aussi celui qu’elle avait connu bien avant. Elyan avait toujours eu cette manière de regarder les problèmes comme des systèmes qu’il suffisait de comprendre pour les démonter.
— Je vais chercher, dit-elle.
— Pourquoi m’aider ?
La question la prit de court.
— Parce que votre réussite peut être utile à mon réseau.
— Ce n’est pas une réponse complète.
— C’est la seule que vous aurez aujourd’hui.
Il accepta sans insister. Il ignorait toujours qui elle était derrière son masque, et Liora tenait à ce que cela demeure ainsi. Elle ne voulait pas que leur passé influence leurs négociations. Pas encore.
À la frontière, Soren découvrit que les premiers rapports avaient sous-estimé la menace.
Les éclaireurs ennemis ne formaient pas des groupes dispersés. Ils avançaient selon un plan précis, couverts par des patrouilles qui se relayaient à intervalles réguliers. Les routes secondaires étaient surveillées et les villages proches avaient commencé à manquer de provisions.
Maël étudia le terrain depuis une colline.
— Ils veulent contrôler les passages avant de lancer l’attaque principale.
— Alors ils vont isoler les villages, répondit Soren.
— Probablement. Mais nous ne savons pas encore combien ils sont.
Un cavalier arriva à toute allure. Une colonne de réfugiés progressait vers leur position ; un pont avait été fermé sur ordre d’hommes armés qui ne portaient aucun insigne local.
Maël répartit les soldats pour escorter les civils. Soren reçut l’ordre de rester en soutien et de ne pas poursuivre les ennemis sans autorisation.
Il obéit.
Quand la colonne arriva, il vit des familles qui avaient quitté leurs maisons avec presque rien. Un enfant serrait contre lui une petite boîte en bois. Une femme répétait qu’elle avait laissé son frère derrière elle, incapable de dire s’il avait eu le temps de fuir.
Soren s’accroupit devant l’enfant.
— Tu as quelqu’un qui t’attend de l’autre côté ?
L’enfant hocha la tête.
— Ma tante.
— Alors nous allons t’y conduire.
Il ne promit pas que tout irait bien. Il savait désormais qu’une promesse pouvait devenir une charge si l’on n’avait pas les moyens de la tenir.
Plus tard, pendant une halte, le soldat roux s’assit près de lui.
— Tu as l’air de penser à autre chose.
Soren regarda les collines.
— Je me demande ce que Mira dirait si elle voyait tout ça.
— Elle te dirait probablement de rentrer vivant.
Soren eut un léger sourire.
— Elle pourrait aussi me reprocher d’avoir laissé quelqu’un derrière moi.
— Ça ressemble à une personne qui te connaît bien.
Le sourire de Soren s’effaça doucement.
— Je voudrais qu’elle puisse me connaître autrement qu’à travers les histoires de batailles.
Maël les interrompit en apportant une carte. Plusieurs routes venaient d’être coupées. Des colonnes ennemies se dirigeaient vers les fortifications de la frontière, avec assez de matériel pour soutenir un siège.
— Ce n’est plus une simple incursion, annonça le lieutenant. Nous allons prévenir le commandement. Préparez-vous à tenir la position.
Soren observa les marques sur la carte.
Il avait reçu l’ordre de ne pas engager le combat sans nécessité. Il le respecterait tant qu’il le pourrait.
Mais si cette armée atteignait les villages derrière eux, la question ne serait bientôt plus de savoir s’il avait le droit de combattre.
Ce serait de savoir combien de vies il pouvait encore sauver avant que la frontière ne cède.