Chapitre 111
La première anomalie apparut au moment où Azaël traversa son portail.
Le passage s’ouvrit sans difficulté. L’espace se plia devant lui, dévoilant le couloir obscur qui reliait son domaine au sanctuaire où il avait laissé plusieurs ouvrages anciens. Pourtant, lorsqu’il franchit le seuil, une résistance invisible s’opposa à son avancée.
Ce ne fut pas assez puissant pour l’arrêter.
Ce fut simplement… anormal.
Azaël continua d’avancer. Le portail se referma derrière lui et laissa place au silence du sanctuaire. Il observa les colonnes couvertes de runes, puis leva la main pour rappeler une lampe flottant à plusieurs mètres de hauteur.
Rien ne se produisit.
Il fronça les sourcils et recommença. La lampe trembla, descendit de quelques centimètres, puis retomba brutalement sur le sol.
Azaël fixa l’objet brisé.
Autrefois, il aurait pu déplacer cette lampe sans même y penser. À présent, son pouvoir répondait encore, mais chaque manifestation exigeait une précision inhabituelle, comme si quelque chose résistait de l’intérieur.
— Intéressant, murmura-t-il sans la moindre satisfaction.
Il n’avait pas l’intention de considérer cela comme une simple fatigue.
Il rejoignit la salle des archives et posa sur une table les documents rapportés de la Tour des Heures. Depuis sa découverte avec Kaelros, une phrase revenait constamment dans son esprit : Ce qui a été séparé ne doit jamais retrouver son origine.
Il connaissait déjà le sens littéral de ces mots. Il avait lui-même séparé ce qui aurait dû demeurer uni. Mais pourquoi avait-il effacé ce souvenir ? Et pourquoi les traces de cet acte semblaient-elles avoir été dissimulées jusque dans les archives du Temps ?
Azaël parcourut plusieurs registres avant de s’arrêter sur un dossier dont la reliure avait presque entièrement disparu.
Étude sur les dieux à double ancrage.
Le document ne décrivait pas exactement son cas. Il parlait de divinités dont l’existence reposait sur plusieurs fondations : un corps, une essence et un troisième élément, volontairement dissimulé par son propriétaire. Dans un cas ancien, la séparation d’une partie de l’essence avait permis à un dieu de préserver deux vies, mais le rapport s’interrompait avant d’expliquer les conséquences.
Une note avait été ajoutée dans la marge.
La survie des fragments ne garantit pas celle de leur origine.
Azaël relut cette phrase.
— Kaelros, qu’est-ce que tu m’as caché ?
Il referma le registre, sans obtenir de réponse.
Au même moment, Elyan recevait une proposition susceptible de transformer son réseau commercial.
Trois maisons marchandes souhaitaient unir leurs convois pour traverser plusieurs régions. L’accord promettait des revenus importants, mais exigeait une organisation bien plus vaste que celle qu’il dirigeait actuellement. Il ne s’agissait plus de tester quelques itinéraires : il faudrait coordonner des entrepôts, des transporteurs, des fournisseurs et des intermédiaires qu’il ne connaissait pas.
Elyan parcourut les documents une seconde fois.
— Ils veulent que je prenne les risques pendant qu’ils gardent la liberté de se retirer.
Son assistant, assis de l’autre côté du bureau, hocha la tête.
— Ils pensent que tu accepteras pour gagner en réputation.
— Alors ils ont mal évalué la situation.
Il ne rejeta pas l’offre. Il demanda les itinéraires précis, les noms des transporteurs et les registres des marchandises. Avant de bâtir une structure plus grande, il voulait savoir qui profiterait réellement de l’accord.
Une heure plus tard, un messager lui annonça l’arrivée d’une représentante du marché noir.
La femme portait un masque sombre et un manteau sans emblème. Un dispositif dissimulé près de son col altérait sa voix, la rendant difficile à identifier.
Elyan l’avait déjà rencontrée au bal.
Il se souvenait de sa présence, de sa manière de regarder les gens sans jamais paraître impressionnée. Il se rappelait également leurs échanges, suffisamment brefs pour qu’il ne puisse pas prétendre la connaître véritablement.
La femme s’assit en face de lui.
— Nous avons reçu votre demande d’informations sur les routes orientales.
— Et vous êtes venue personnellement.
— Votre proposition mérite davantage qu’un intermédiaire.
Elle posa une carte sur le bureau. Plusieurs routes y étaient marquées en rouge, notamment des passages que les trois maisons marchandes prétendaient utiliser régulièrement.
— Ces itinéraires sont plus dangereux qu’ils ne le prétendent, expliqua-t-elle. Deux convois ont disparu des registres. Un troisième a été retrouvé abandonné, sans marchandise ni conducteur.
Elyan observa les marques.
— Vous pensez qu’on détourne les convois ?
— Je pense que quelqu’un veut que les marchands continuent à les envoyer.
Il releva les yeux vers elle. Derrière le masque, elle ne bougea pas.
— Et que voulez-vous en échange ?
— Une coopération limitée. Vous payez les informations dont vous avez besoin. Je conserve mon réseau et vous conservez le vôtre. Aucun de nous ne contrôle les comptes de l’autre.
— Cela me convient davantage que votre dernière proposition.
Un bref silence suivit.
Liora se souvenait parfaitement du bal. Elle se rappelait le jeune homme qu’elle avait connu autrefois, désormais plus calme, plus calculateur, mais toujours aussi attentif aux détails. Elle avait espéré le revoir un jour. Elle n’avait pas imaginé que leurs retrouvailles se dérouleraient autour de cartes de contrebande et de rapports de convois disparus.
Elle aurait voulu lui parler sans masque.
Elle n’en fit rien.
— Vous aurez les premiers renseignements demain, déclara-t-elle en se levant.
— J’attends de voir si vos informations valent leur prix.
— Et moi, je veux voir si votre réputation vaut la mienne.
Elle quitta la pièce sans se retourner.
Elyan resta devant la carte. La rencontre au bal lui revint brièvement à l’esprit, mais il écarta cette pensée pour examiner les itinéraires. Quelqu’un organisait quelque chose derrière ces disparitions. Il lui fallait découvrir quoi avant que ses propres convois ne deviennent les prochains.
À la caserne, Soren reçut officiellement la confirmation de son affectation temporaire.
Il ne participerait pas aux prochaines opérations offensives. Sous la supervision du lieutenant Maël, il travaillerait sur la coordination des unités, la prise de décision et la protection des soldats placés sous ses ordres.
— Tu n’es pas ici parce que tu es incapable de combattre, lui expliqua Maël. Tu es ici parce que tu peux gagner un affrontement et perdre tout ce qui l’entoure.
Soren ne protesta pas.
— J’ai compris.
— Bien. Alors tu vas commencer par écouter.
Maël le conduisit auprès d’un groupe de soldats qui préparaient une patrouille. Plusieurs le regardèrent avec curiosité. Certains connaissaient son rapport sur Valombre ; d’autres avaient entendu des versions bien moins précises de ce qui s’y était produit.
Un soldat aux cheveux roux finit par rompre le silence.
— Tu es vraiment celui qui a retourné toute une formation ennemie ?
— J’ai désorganisé leur formation, répondit Soren.
— Ce n’est pas exactement ce que racontent les autres.
— Les autres n’étaient pas tous là.
Maël intervint avant que la discussion ne devienne une compétition.
— Vous allez apprendre à travailler ensemble. Commencez donc par apprendre à vous connaître.
Le soir, les recrues partagèrent un repas dans une salle presque vide. Les conversations dérivèrent vers leurs projets d’avenir. L’un voulait ouvrir une forge, un autre rentrer dans son village pour aider sa famille. Le soldat roux rêvait de devenir capitaine, même s’il admettait qu’il n’avait pas encore appris à donner un ordre sans le répéter trois fois.
Lorsque vint le tour de Soren, il réfléchit un instant.
— Je voudrais revoir quelqu’un. Mira.
Le nom lui échappa avec une simplicité qui le surprit lui-même.
— C’est ta fiancée ? demanda le roux.
— Non.
— Alors ?
Soren posa sa coupe.
— Je ne sais pas ce que nous serons plus tard. Je sais seulement que je veux la revoir. Et je voudrais pouvoir lui parler de ce que j’ai fait sans qu’elle ait l’impression que je ne sais vivre qu’en combattant.
Personne ne se moqua de lui.
Maël, qui écoutait depuis l’autre bout de la table, croisa les bras.
— Voilà un objectif plus difficile que tu ne le crois.
— Je m’en doute.
Un éclaireur entra alors dans la salle et remit un message au lieutenant. Le visage de Maël se durcit en parcourant les lignes.
Des mouvements militaires inhabituels avaient été repérés près de la frontière. Plusieurs villages signalaient des patrouilles étrangères. Les premières estimations parlaient de bandes armées, mais le dernier rapport mentionnait des colonnes organisées, des chariots de ravitaillement et des officiers portant des insignes inconnus.
Maël replia le message.
— Le programme d’évaluation change. Nous partons observer la frontière à l’aube.
Soren se leva avec les autres.
Il ne savait pas encore qu’une guerre approchait. Mais, pour la première fois depuis Valombre, il comprit que son prochain choix ne concernerait pas seulement sa propre force.
Il concernerait les vies de ceux qui marcheraient à ses côtés.