Chapitre 110
La phrase n’avait pas quitté l’esprit d’Azaël.
« Ce qui a été séparé ne doit jamais retrouver son origine. »
Elle revenait dans les instants de silence, entre deux pensées, parfois au milieu d’un souvenir qui n’avait pourtant aucun rapport avec la Tour des Heures. Ce n’était pas seulement une phrase gravée dans un registre oublié. Elle avait provoqué en lui une réaction qu’il ne parvenait pas à expliquer.
Il avait connu des prophéties, des malédictions et des serments assez anciens pour que les dieux eux-mêmes en aient perdu le sens. Il avait vu des royaumes disparaître et des puissances changer le cours de l’histoire. Rien de tout cela ne lui avait donné cette impression précise : celle de se trouver devant une vérité qu’il avait déjà connue.
Et volontairement abandonnée.
Azaël se tenait seul dans une pièce de la Tour des Heures. Kaelros lui avait promis de lui expliquer ce qu’il pouvait confirmer. Depuis leur découverte, pourtant, chaque échange entre eux avait buté sur la même limite. Son père répondait aux questions dont il connaissait la réponse, mais s’arrêtait dès qu’Azaël cherchait à franchir un seuil que Kaelros refusait de nommer.
Cette prudence avait fini par devenir insupportable.
Azaël ferma les yeux.
Il ne chercha ni à forcer les portes de la mémoire ni à arracher une réponse à son père. Il reprit simplement le fil de ce qu’il avait ressenti devant le registre : la page, les mots, puis cette impression d’avoir été directement visé par une phrase qui ne portait pourtant aucun nom.
Il se concentra sur cette sensation.
Une image apparut.
Deux petites mains.
Puis une troisième, plus grande, qui les entourait.
L’image se brisa avant qu’il puisse en distinguer davantage.
Azaël rouvrit les yeux. Son expression n’avait pas changé, mais sa main s’était refermée sur le bord de la table. Ce n’était pas un souvenir complet. Il n’y avait ni lieu ni visage reconnaissable, seulement une proximité qu’il n’avait aucune raison de ressentir aussi vivement.
Il aurait pu s’arrêter là.
Il ne le fit pas.
Il retourna dans la salle où le registre était apparu. La porte de la chambre cachée avait disparu, tout comme les chaînes qui l’avaient entourée. Les murs ne portaient aucune marque permettant de retrouver l’entrée. La Tour semblait avoir refermé sur elle-même une blessure dont elle refusait désormais de montrer l’existence.
Azaël posa la main sur la pierre.
— Tu ne peux pas avoir tout effacé.
Il ne savait pas à qui il parlait. À la Tour, au registre, ou à la partie de lui-même qui semblait se dérober dès qu’il approchait de la vérité.
Il sentit alors quelque chose remuer derrière ses pensées.
Cette fois, l’image ne disparut pas immédiatement.
Une pièce plongée dans une lumière étrange. Une présence étendue devant lui. Un enfant.
Azaël recula d’un pas.
La mémoire lui échappait encore, mais il en avait reconnu la nature. Ce n’était pas une vision du futur. Ce n’était pas une possibilité parmi d’autres. Il ne contemplait pas ce qui aurait pu arriver.
Il se souvenait.
La douleur qui accompagna cette certitude ne ressemblait à aucune blessure physique. Elle venait de l’écart entre ce qu’il voyait et ce qu’il était capable d’accepter. Quelque chose avait été fait. Quelque chose qu’il aurait dû savoir depuis toujours.
Il chercha le visage de l’enfant.
Deux silhouettes se superposèrent un instant : l’une aux cheveux noirs, l’autre aux cheveux blonds.
Elyan.
Soren.
Azaël retira brusquement sa main de la pierre.
Le silence de la Tour lui parut soudain immense.
Il revit les deux garçons tels qu’ils étaient aujourd’hui, leurs tempéraments différents, leurs pouvoirs distincts, leurs choix et leurs ambitions. Il avait toujours su qu’ils étaient ses fils. Il avait vu leurs forces grandir, leurs différences se creuser et leurs chemins s’éloigner l’un de l’autre. Il n’avait jamais considéré leur existence comme une énigme à résoudre.
Pourquoi l’aurait-il fait ? Il les avait élevés. Il les avait aimés. Il avait vécu auprès d’eux.
Pourtant, derrière cette évidence, une autre vérité commençait à prendre forme.
Azaël s’appuya contre le mur. Il ne pouvait pas encore rassembler toutes les images, mais il savait désormais où chercher. Il cessa de lutter contre les fragments et les laissa revenir.
Alors, le passé s’ouvrit.
Il se revit face à l’enfant.
Il n’y avait pas deux enfants.
Il n’y en avait qu’un.
Un seul être, une seule existence, une seule origine. Deux présences nées d’une même vie, deux parts destinées à devenir Elyan et Soren. La séparation n’avait pas été un accident. Elle n’était pas le résultat d’une erreur commise par une puissance inconnue, ni l’œuvre d’un ennemi qui aurait arraché une partie de l’enfant pour la dissimuler.
C’était lui.
Azaël.
Il avait accompli cet acte de sa propre volonté.
Le souvenir revint avec une netteté qui ne laissait aucune place au doute. Il se revit au moment où il avait choisi de diviser l’existence de son enfant. Il se rappela la décision, l’usage de son pouvoir et l’instant où une vie unique avait cessé d’exister sous une forme unique.
Puis il se rappela ce qu’il avait fait après.
Il avait effacé ce souvenir de sa propre mémoire.
Pas une amnésie subie. Pas une blessure accidentelle. Pas un sort lancé par Kaelros, ni une punition imposée par un autre dieu.
Il avait choisi de ne plus savoir.
Azaël resta immobile, incapable de détourner les yeux de la scène qui se déroulait dans son esprit. La vérité était là, entière sur ce point précis, et aucune explication extérieure ne pouvait lui permettre de s’en décharger.
Il avait séparé son enfant.
Il avait ensuite effacé de sa mémoire le fait même de l’avoir séparé.
Et il avait poursuivi sa vie en élevant Elyan et Soren comme deux fils distincts, sans conserver consciemment la connaissance de leur origine commune.
Un rire bref lui échappa. Il n’avait rien d’amusé.
— C’est donc moi qui ai fermé cette porte.
Sa voix se perdit contre les murs de la Tour.
La phrase du registre reprit sa place dans son esprit. « Ce qui a été séparé ne doit jamais retrouver son origine. » Ce n’était plus une menace abstraite. Elle touchait directement à ce qu’il avait accompli, à ce qu’il avait choisi d’oublier et à ce que ses fils représentaient sans le savoir.
Mais une question demeurait.
Pourquoi ?
Le souvenir lui rendait l’acte, pas encore toutes les raisons qui l’avaient précédé. Il se rappelait avoir choisi. Il se rappelait avoir compris que cette séparation aurait des conséquences. Il se rappelait surtout avoir jugé nécessaire de s’empêcher de revenir facilement sur sa décision.
En revanche, ce qui avait rendu cette décision nécessaire restait fragmentaire. Une inquiétude ancienne, un danger dont les contours lui échappaient, une certitude si lourde qu’il avait préféré la soustraire à sa propre conscience plutôt que de vivre avec elle.
Il serra les poings.
Il aurait voulu retrouver chaque détail immédiatement, mais la mémoire ne lui obéissait pas comme une porte qu’il suffisait d’ouvrir. Les images se stabilisaient, puis d’autres se dérobaient. Il ne pouvait pas confondre le retour d’un souvenir avec la compréhension totale de ce qu’il signifiait.
Une chose, pourtant, était certaine : la séparation venait de lui.
Et s’il avait jugé nécessaire d’oublier un acte aussi fondamental, ce n’était pas une décision qu’il avait prise à la légère.
Des pas résonnèrent dans le couloir.
Kaelros apparut à l’entrée de la salle. Il s’arrêta en voyant le visage de son fils.
— Tu t’en souviens.
Ce n’était pas une question.
Azaël tourna lentement la tête vers lui.
— J’ai séparé mon enfant.
Kaelros ne répondit pas.
— Elyan et Soren ne sont pas simplement deux fils nés du même père, poursuivit Azaël. Ils étaient une seule existence. C’est moi qui les ai séparés. Et c’est moi qui ai effacé ce souvenir.
Son père baissa légèrement les yeux. Ce geste minime suffit à confirmer que la découverte de la Tour n’était pas sans rapport avec ce qu’il venait de retrouver. Mais Azaël ne lui permettrait pas de détourner la conversation.
— Je ne te demande pas ce que tu crois savoir, dit-il. Je te demande ce que tu peux confirmer.
Kaelros prit le temps de répondre.
— Je peux confirmer que la phrase du registre concerne une séparation qui ne devait pas retrouver son origine. Je peux confirmer que ce que tu viens de retrouver n’est pas une illusion.
— Et le reste ?
— Le reste ne devient pas vrai simplement parce que tu te souviens d’une partie des faits.
Azaël eut un sourire froid.
— Tu me connais assez pour savoir que je ne confondrai pas un souvenir et une explication.
— Alors ne le fais pas.
Un silence les sépara.
Azaël aurait pu exiger que son père parle. Il aurait pu employer sa puissance, briser la retenue qui pesait sur cette conversation et arracher chaque réponse qu’il soupçonnait derrière ses silences. Mais il ne voulait pas d’une vérité déformée par la contrainte, ni d’une explication construite sur ce que Kaelros serait forcé de dire pour mettre fin à l’affrontement.
Il voulait savoir ce qui s’était réellement passé.
— Je vais retrouver le registre, déclara-t-il. Je retrouverai ce qui manque à ma mémoire, et je comprendrai pourquoi j’ai fait ce choix.
— Tu risques de découvrir que certaines réponses ne peuvent pas être séparées de leurs conséquences.
— Elles existent déjà. Mes fils en vivent les conséquences sans même en connaître l’origine.
Cette fois, Kaelros ne trouva rien à répondre.
Azaël quitta la salle. Il n’avait pas récupéré tous ses souvenirs, et il ne prétendait pas avoir compris le mécanisme qui avait rendu possible une telle séparation. Mais il ne pouvait plus se réfugier derrière l’ignorance.
Il savait ce qu’il avait fait.
Et il savait qu’il avait lui-même rendu ce souvenir inaccessible.
Dans le couloir, il s’arrêta un instant. Les visages de ses fils lui revinrent à l’esprit. Elyan, qui bâtissait son avenir en refusant de dépendre de son nom. Soren, qui apprenait à servir sans s’appuyer constamment sur la Mort. Deux volontés distinctes, deux chemins qu’ils avaient choisis eux-mêmes.
Le fait qu’ils aient autrefois constitué une seule existence ne rendait aucun de leurs choix moins réels. Il ne leur retirait ni leur personnalité ni leur liberté.
Mais il changeait tout à ce qu’Azaël croyait savoir de leur naissance.
Il reprit sa marche.
Il lui restait peu de temps, et chaque journée perdue rendait la recherche plus urgente. Il ne savait pas encore ce que leur origine impliquait, ni ce qui arriverait si la séparation venait un jour à être remise en cause. Il savait seulement que le registre avait laissé un avertissement, et que son propre acte se trouvait au cœur du mystère.
Pour la première fois depuis le retour des fragments, Azaël ne cherchait plus uniquement à retrouver une mémoire perdue.
Il cherchait à comprendre la décision de l’homme qu’il avait été.
Derrière lui, dans la Tour des Heures, la pierre demeura silencieuse. La chambre cachée ne réapparut pas. Le registre resta introuvable.
Mais une vérité avait cessé d’être ensevelie.
Les deux fils du dieu du Chaos avaient une origine qu’ils ignoraient. Leur père venait de se rappeler qu’il en était lui-même l’auteur.
Et quelque part, au-delà des souvenirs revenus, la phrase du registre conservait toute sa menace :
Ce qui a été séparé ne doit jamais retrouver son origine.