Chapitre 109
Le rapport sur l’escarmouche de Varenne avait été remis.
Soren aurait pu considérer l’affaire comme terminée. Il avait obéi aux ordres du lieutenant Maël, consigné les faits et transmis les informations dont il disposait. Il n’avait ni dissimulé une erreur ni enjolivé son rôle. Le document ne faisait pas de lui un héros. Il décrivait ce qui s’était produit, ce qu’il avait observé et ce qu’il n’était pas en mesure d’affirmer.
C’était précisément ce que Maël lui avait demandé.
Le lendemain, Soren se présenta dans la cour d’entraînement avant l’heure indiquée. L’air du matin était froid. Quelques gardes s’échauffaient déjà, tandis que d’autres préparaient les armes destinées aux exercices. Il reconnut plusieurs visages croisés depuis son arrivée. Aucun ne semblait pressé de lui adresser la parole.
Il ne leur en tint pas rigueur.
Il était le petit-fils de Valerian, le fils d’Azaël et l’héritier d’une puissance que la plupart des hommes présents ne pouvaient même pas concevoir. Mais, dans cette cour, ces vérités ne lui apporteraient pas une meilleure place dans la formation. Il avait accepté les règles. Il n’allait pas réclamer une exception dès le premier obstacle.
Il prit une épée d’entraînement et rejoignit les autres.
— Vous êtes en avance, remarqua Maël en arrivant.
— Je ne voulais pas retarder le groupe.
Le lieutenant observa l’arme qu’il tenait, puis son visage.
— Vous avez déjà combattu.
— Oui.
— Et pourtant, vous êtes ici à apprendre à vous placer dans une ligne.
— Savoir se battre ne signifie pas savoir servir dans une garde.
Maël ne répondit pas tout de suite. Il désigna les hommes qui se mettaient en rang.
— Vous avez compris plus vite que certains. Cela ne veut pas dire que vous avez compris tout le reste.
L’exercice commença par une progression en formation. Les gardes devaient avancer ensemble, maintenir les distances et couvrir les angles laissés par leurs voisins. Soren s’adapta rapidement. Il avait l’habitude d’analyser un adversaire, de prévoir une attaque et de choisir la réponse la plus efficace. Mais la formation lui imposait une contrainte différente : il ne pouvait pas toujours agir au moment où son instinct le lui dictait.
À plusieurs reprises, il repéra une ouverture avant les autres.
À plusieurs reprises, il dut la laisser passer.
Lorsqu’un garde à sa droite ralentit, Soren aurait pu combler l’espace en un mouvement. Il se retint, suivit la progression et attendit le signal. La ligne demeura stable.
Maël arrêta l’exercice.
— Pourquoi n’avez-vous pas corrigé l’ouverture ?
— Parce que je n’avais pas reçu l’ordre de rompre la formation.
— Vous l’aviez remarquée.
— Oui.
— Et si l’ouverture avait permis à un adversaire de passer ?
— J’aurais signalé le risque et agi selon la situation. Mais je ne peux pas décider à chaque instant que mon jugement remplace celui de toute la ligne.
Le lieutenant le fixa quelques secondes.
— Une réponse raisonnable. N’en faites pas une règle aveugle. L’obéissance ne vous dispense pas de réfléchir. Elle vous oblige à comprendre quand une initiative est nécessaire et quand elle met les autres en danger.
Soren inclina légèrement la tête.
L’exercice reprit. Cette fois, Maël modifia la progression sans prévenir. Un garde reçut l’ordre de se retirer, un autre dut avancer pour combler l’espace. La formation se déséquilibra. Soren vit immédiatement comment la rétablir, mais attendit une fraction de seconde pour vérifier la position de ses compagnons.
Cette hésitation lui coûta le bon moment.
La ligne se referma, mais trop tard. Maël leva la main.
— Encore.
Ils recommencèrent.
À la tentative suivante, Soren annonça le déplacement qu’il jugeait nécessaire, puis l’exécuta lorsque son voisin confirma qu’il pouvait couvrir l’angle. La formation retrouva son équilibre sans que personne ait à abandonner sa position.
— Mieux, dit Maël.
Un seul mot. Pas de félicitations supplémentaires.
Soren rangea cette remarque à sa juste place. Il n’avait pas besoin qu’on l’admire. Il avait besoin de savoir ce qu’il devait améliorer.
La suite de l’entraînement porta sur les duels. Les gardes s’affrontaient par paires, avec des règles précises : aucun coup porté après l’arrêt, aucune attaque visant une zone interdite, et aucune victoire reconnue si elle dépendait d’une infraction. Le but n’était pas seulement de désarmer l’adversaire. Il fallait le faire sans perdre le contrôle de l’affrontement.
Lorsque vint son tour, Soren se plaça face à un garde plus âgé que lui.
— Je vous préviens, dit l’homme. Je ne vais pas vous traiter comme un noble.
— Je ne vous le demande pas.
Le garde attaqua.
Soren détourna la première frappe, recula d’un pas et observa le rythme de son adversaire. Il aurait pu terminer le duel rapidement. Une légère impulsion de son Autorité du Duel aurait suffi à imposer sa propre logique à l’échange. Quant à son pouvoir de Mort, il n’avait même pas besoin d’y penser pour savoir ce qu’il pouvait accomplir.
Mais il n’était pas venu chercher une victoire facile.
Il laissa le duel se poursuivre. Le garde varia ses attaques, feinta un coup haut et tenta de le déséquilibrer en visant sa jambe. Soren para, pivota et plaça sa lame d’entraînement contre le flanc de son adversaire.
— Touché, déclara Maël.
Le garde recula, contrarié.
— Vous pouviez finir plus tôt.
— Oui.
— Alors pourquoi prolonger ?
Soren baissa son épée.
— Parce que je voulais voir comment vous changiez de rythme.
L’homme fronça les sourcils.
— Vous auriez pu être touché.
— C’était possible.
— Ce n’est pas une bonne raison.
— Je n’ai pas dit que c’était sans risque.
Maël s’approcha avant que l’échange ne dégénère en discussion.
— Vous avez tous les deux quelque chose à retenir. Vous, dit-il au garde, vous avez confondu l’expérience avec la supériorité. Et vous, poursuivit-il en se tournant vers Soren, vous avez confondu l’apprentissage avec la permission de vous exposer inutilement.
Soren accepta la remarque sans protester.
Le lieutenant avait raison. Vouloir progresser sans utiliser ses pouvoirs ne signifiait pas qu’il devait ignorer les risques. Il ne voulait pas devenir dépendant de la Mort, mais il ne voulait pas davantage transformer cette volonté en faiblesse volontaire. Son choix devait rester lucide.
Maël lui fit signe de ranger son arme.
— Votre rapport sur Varenne était clair. Vous avez distingué ce que vous aviez vu de ce que vous supposiez. Continuez ainsi. Mais un rapport exact ne suffit pas si vous ne comprenez pas ce que vos observations impliquent pour les hommes qui devront agir ensuite.
— Je peux revoir les points que j’ai signalés.
— Faites-le. Pas pour inventer des certitudes. Pour identifier les questions auxquelles votre rapport ne répond pas.
Il ne lui confia aucune nouvelle mission. Il lui demanda simplement de reprendre son propre travail, d’en examiner les limites et de comprendre comment une information pouvait être utile sans devenir une affirmation injustifiée.
Soren passa une partie de l’après-midi à relire ses notes. Il retrouva les passages où il avait décrit les mouvements observés à Varenne, puis ceux où il avait indiqué ne pas connaître les intentions exactes des personnes impliquées. Il aurait pu remplir les blancs par des hypothèses convaincantes. Il choisit de les laisser ouverts et formula les questions qui méritaient d’être vérifiées.
Il comprenait désormais pourquoi Maël avait insisté sur cette distinction. Un chevalier ne protégeait pas seulement les autres avec son épée. Il pouvait aussi les mettre en danger en leur donnant une information incertaine comme si elle était vraie.
À la fin de la journée, la cour se vida progressivement. Soren resta quelques instants devant le râtelier, une main posée sur la garde de son épée personnelle. La lame n’était pas un symbole décoratif. Elle représentait une promesse qu’il s’était faite : devenir assez compétent pour que sa présence soit utile, même lorsque ses pouvoirs resteraient silencieux.
Il connaissait la Mort mieux que beaucoup d’êtres ne connaîtraient jamais une seule discipline. Cette maîtrise ne disparaîtrait pas parce qu’il choisissait de ne pas s’en servir. Et si une situation exigeait un jour qu’il libère cette puissance, il n’hésiterait pas par orgueil.
Il ferait ce qui devait être fait.
Mais il voulait aussi pouvoir tenir une ligne, protéger un compagnon et prendre une décision juste sans imposer sa volonté au monde entier.
Maël passa près de lui en quittant la cour.
— Demain, même heure.
— Je serai là.
Le lieutenant poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
Soren remit l’épée à sa place. Il n’avait reçu ni distinction ni promesse d’avancement. Son rapport n’avait pas changé son rang, et ses résultats ne lui garantissaient rien pour le lendemain.
Pourtant, il avait compris quelque chose que la puissance seule ne lui aurait jamais appris : être capable de gagner un duel n’était pas la même chose que mériter la confiance de ceux qui se battaient à ses côtés.
Il quitta la cour sans regarder derrière lui.
La voie serait plus longue que prévu. Cela ne la rendait pas moins digne d’être suivie.