Chapitre 108
Le registre ne contenait encore que quelques pages.
Elyan les relut une dernière fois avant de refermer le livre. Des noms de marchands, des quantités, des délais, des avances promises et des sommes à régler. Rien qui aurait impressionné un noble habitué à voir des coffres s’ouvrir sur un simple ordre. Pourtant, chaque ligne représentait quelque chose qu’il avait dû obtenir lui-même.
Et c’était précisément ce qui comptait.
Sept jours. Pas d’argent familial. Pas de ressources mises à sa disposition grâce à son nom. Pas de domestiques pour régler les problèmes à sa place. Son grand-père n’avait pas exigé qu’il renonce à son intelligence, ni qu’il fasse semblant de ne pas posséder les pouvoirs qui lui appartenaient.
Valerian voulait savoir ce qu’il pouvait construire sans que sa famille le porte.
Elyan n’avait aucune intention de lui offrir le spectacle d’un échec.
Il glissa le registre dans sa sacoche et quitta la pièce qu’il occupait. Le logement n’avait rien d’élégant. Les murs étaient nus, le mobilier limité au nécessaire, et le bruit de la rue traversait les fenêtres mal ajustées. Il aurait pu se plaindre de l’inconfort. Il préféra noter mentalement les défauts du bâtiment : une porte qui fermait mal, une serrure ancienne, une pièce inutilisée au rez-de-chaussée dont le propriétaire semblait ne rien faire.
Tout pouvait devenir utile.
Dans la rue, les marchands installaient leurs étals. Les premiers clients se pressaient déjà devant les boulangeries, tandis que des charrettes ralentissaient la circulation. Elyan observa les déplacements, les arrêts inutiles et les marchandises qui changeaient plusieurs fois de main avant d’arriver à destination.
Le problème n’était pas le manque de marchandises. C’était le coût de leur déplacement.
Il s’arrêta devant un étal de tissus. Le marchand, un homme aux tempes grisonnantes, le reconnut immédiatement comme le jeune homme venu quelques jours plus tôt. Il ne lui adressa pourtant pas le sourire réservé aux clients importants.
— Vous revenez avec une commande ?
— Avec une proposition.
— Alors vous revenez sans argent.
Elyan ne se vexa pas. Le marchand n’avait aucune raison de lui faire confiance.
— Vous payez séparément le transport de chaque livraison, dit-il. Même lorsque plusieurs commandes partent vers les mêmes rues.
— Parce que les transporteurs ne travaillent pas gratuitement.
— Je ne vous demande pas de les faire travailler gratuitement. Je vous demande de cesser de payer trois fois pour un trajet qui pourrait être effectué une seule fois.
Le marchand croisa les bras.
Elyan posa sur le comptoir une feuille sur laquelle il avait regroupé les adresses de plusieurs commerçants. Il avait passé une partie de la veille à comparer les commandes qu’ils lui avaient confiées et celles dont ils lui avaient parlé sans s’engager. Les quantités n’étaient pas encore suffisantes pour remplir une charrette, mais elles pouvaient le devenir en réunissant les besoins de plusieurs boutiques.
— Vous partagez le trajet, poursuivit-il. Chacun paie sa part selon le volume transporté. Les marchandises restent séparées, les comptes aussi. Vous économisez sur le déplacement sans dépendre d’un seul acheteur.
Le marchand examina la feuille sans la toucher.
— Et vous gagnez quoi ?
— Une commission pour l’organisation du transport. Fixée à l’avance. Vous la connaîtrez avant d’accepter, et elle ne changera pas après la livraison.
— Vous voulez être payé pour faire une liste ?
— Je veux être payé pour éviter que votre argent se perde entre votre boutique et votre client.
Le marchand releva les yeux.
Cette fois, il regardait Elyan autrement.
— Il faudrait que les autres acceptent.
— Je m’en charge. Vous n’avez qu’à décider si vous souhaitez participer au premier trajet.
— Et si personne ne paie ?
— Alors je ne vous demanderai pas de prendre le risque à ma place. Nous fixerons les conditions avant le départ.
Le silence dura quelques secondes. Le marchand finit par prendre la feuille.
— Revenez demain. Si vous avez assez de commandes, nous discuterons des prix.
Ce n’était pas un accord. Elyan le savait. C’était une porte entrouverte, et il ne comptait pas la confondre avec une victoire.
Il poursuivit sa tournée.
Un transporteur accepta d’examiner son calcul, mais refusa de réserver une charrette sans garantie de paiement. Une commerçante lui proposa de participer à condition que ses tissus arrivent avant ceux des autres. Elyan rejeta la demande : le système ne fonctionnerait pas si chacun pouvait acheter la priorité au dernier moment. Un troisième marchand se montra intéressé, puis se rétracta lorsqu’il comprit qu’Elyan ne lui promettrait ni protection familiale ni intervention auprès des autorités.
— Vous n’avez donc personne derrière vous ? demanda-t-il.
— Si vous parlez de ma famille, elle ne fait pas partie de cette affaire.
— Alors vous n’avez rien qui puisse m’assurer que vous tiendrez parole.
Elyan soutint son regard.
— Vous avez mon accord écrit, les conditions que vous pouvez vérifier et une première livraison assez petite pour limiter votre risque. Si cela ne vous suffit pas, vous avez le droit de refuser.
L’homme lui rendit la feuille.
— Je refuse.
— Très bien.
Elyan repartit sans insister. Il n’avait pas besoin que chaque porte s’ouvre. Il avait besoin de comprendre lesquelles méritaient qu’il y frappe de nouveau.
À la mi-journée, il avait obtenu deux engagements conditionnels, un transporteur prêt à négocier et trois refus. Le résultat était maigre, mais exploitable. Le véritable obstacle restait la trésorerie : même un trajet rentable exigeait de payer certaines dépenses avant que les clients ne règlent leurs commandes.
Il s’installa à une table libre dans une auberge et reprit ses calculs.
Il pouvait créer de l’argent.
L’Autorité du Mensonge n’était pas un tour de passe-passe, et il n’avait pas besoin de demander à quiconque la permission d’utiliser un pouvoir qui lui appartenait. Une somme matérialisée par son autorité pouvait lui donner la marge nécessaire pour lancer une activité. Mais l’argent ne ferait pas accepter ses contrats, ne garantirait pas la qualité des marchandises et ne transformerait pas un commerçant méfiant en partenaire fiable.
Surtout, il ne voulait pas bâtir une organisation dont la survie dépendrait d’une succession de miracles personnels.
Il posa deux pièces sur la table, puis en fit apparaître une troisième. Elle reposait dans sa paume avec le poids, l’éclat et la solidité d’une monnaie véritable. Elyan la retourna entre ses doigts avant de la faire disparaître. Il connaissait les limites de ce qu’il créait : l’Autorité pouvait rendre une affirmation réelle, mais elle ne dispensait pas de penser aux conséquences de cette réalité.
Il décida de ne pas injecter davantage d’argent que nécessaire. Une petite réserve, clairement séparée des recettes de l’organisation, suffirait à couvrir le premier trajet si les engagements se confirmaient. Les comptes, eux, devraient rester exacts. Il ne ferait pas passer une somme créée par son pouvoir pour le paiement d’un client.
Il reprit ses feuilles et établit trois colonnes : dépenses initiales, recettes attendues, marge disponible. Puis il ajouta une quatrième colonne, consacrée aux risques.
C’était celle que les autres oubliaient le plus souvent.
En fin d’après-midi, le transporteur le retrouva devant son entrepôt.
— J’ai regardé vos chiffres, dit-il. Vous avez oublié le temps perdu à charger des commandes de tailles différentes.
— Je ne l’ai pas oublié. Je ne disposais pas de votre estimation.
— Alors votre économie est plus faible que vous le prétendez.
— Possible. Donnez-moi votre coût réel et je recalculerai la répartition.
Le transporteur sembla surpris qu’il ne défende pas son premier calcul.
— Vous n’allez pas me dire que j’ai tort ?
— Si vous avez raison, le nier ne rendra pas mon projet plus rentable.
L’homme eut un bref rire.
Ils passèrent près d’une heure à reprendre les chiffres. Le bénéfice diminua, mais le trajet restait viable à condition de réunir une commande supplémentaire. Le transporteur accepta de réserver une charrette pour le lendemain, sans garantir qu’il recommencerait ensuite.
C’était assez pour commencer.
Lorsque Elyan rentra, le registre s’était épaissi de quelques pages. Il y inscrivit les engagements obtenus, les refus, les coûts corrigés et les conditions du premier trajet. Il n’écrivit pas que l’affaire était gagnée. Il nota simplement qu’une livraison pouvait avoir lieu le lendemain si une dernière commande était confirmée.
Puis il s’arrêta devant la première page.
L’organisation n’avait toujours pas de nom officiel. Il aurait été facile de lui donner celui de sa mère, d’en faire un hommage avant même d’avoir prouvé qu’il pouvait construire quelque chose à la hauteur de son souvenir. Mais ce nom n’était pas un ornement qu’il pouvait s’approprier pour rendre son entreprise plus noble.
Il n’était pas encore prêt à l’inscrire.
Elyan referma le registre.
Son grand-père lui avait retiré les facilités liées à son rang. Il n’avait pas retiré sa capacité à lire les gens, à calculer les conséquences ni à imposer une règle lorsqu’il le jugeait nécessaire. L’Autorité du Mensonge resterait une arme de dernier recours pour garantir ce qui ne pouvait pas l’être autrement pas un substitut à la confiance.
Le lendemain, il aurait une livraison à faire réussir.
Et si elle échouait, il saurait exactement pourquoi.
Pour la première fois depuis le début de l’épreuve, Elyan ne pensa pas à ce que Valerian attendait de lui. Il pensa aux marchands qui avaient accepté de lui accorder une chance, au transporteur qui avait corrigé ses calculs et aux clients qui n’avaient aucune raison de lui pardonner une erreur.
C’était une responsabilité plus concrète qu’un titre.
Il s’assit de nouveau et prépara les documents nécessaires au départ.
L’organisation n’était encore qu’une poignée d’accords et un registre presque vide. Mais elle avait désormais quelque chose que l’argent seul ne pouvait pas acheter : une première opération dont le succès dépendrait de décisions qu’il avait prises lui-même.