Chapitre 107
Le lendemain, Soren comprit une chose : la garde royale ne se souciait absolument pas de son potentiel.
Elle se souciait de ce qu’il était capable de faire, ici et maintenant.
Depuis son arrivée, il avait découvert un environnement où la force individuelle ne suffisait pas. Les soldats devaient respecter une organisation, suivre des ordres et accepter que leurs décisions puissent être corrigées par des supérieurs moins talentueux qu’eux dans certains domaines.
Pour Soren, cette réalité était particulièrement agaçante.
Il n’avait pas grandi en pensant que le monde lui devait quelque chose. Mais il avait été entraîné par Azaël, un dieu dont la puissance dépassait celle de tous les autres. Son éducation lui avait donné des bases que peu de combattants pouvaient espérer atteindre, même après une vie entière d’entraînement.
Il connaissait sa valeur.
Il n’avait simplement pas l’intention de s’en servir comme d’une excuse pour négliger ce qu’il était venu apprendre.
Après avoir terminé les tâches qui lui avaient été confiées, il rejoignit la cour où plusieurs soldats s’exerçaient. Son épée reposait contre son épaule. Il n’avait pas besoin de la dégainer pour attirer l’attention, mais il ne cherchait pas davantage à se faire remarquer.
Un soldat s’approcha de lui.
— C’est vrai que tu as participé à l’escarmouche de Varenne ?
— Oui.
— Et que tu as arrêté de poursuivre les ennemis sur ordre du lieutenant ?
Soren tourna la tête.
— Le rapport circule déjà ?
— Pas le rapport. Les discussions.
Soren eut un léger sourire.
— Alors les discussions ont au moins retenu la partie intéressante.
Le soldat sembla hésiter avant de poursuivre.
— Certains pensent que tu aurais pu en faire davantage.
— Certains étaient présents ?
— Non.
— Dans ce cas, leur avis ne m’intéresse pas particulièrement.
Il ne prononça pas ces mots avec arrogance. Il n’avait simplement aucune raison de justifier une décision prise dans un contexte que ses interlocuteurs ne connaissaient pas.
Le soldat finit par s’éloigner.
Soren regarda les combattants qui poursuivaient leur entraînement. Il aurait pu les rejoindre et leur montrer, en quelques mouvements, l’écart qui le séparait d’eux. Son Autorité du Duel lui permettait d’exploiter les failles d’un adversaire avec une précision redoutable. Quant à son pouvoir de mort, il n’était pas une capacité qu’il devait encore apprendre à maîtriser.
Il en connaissait déjà la puissance.
Mais il refusait de faire de chaque interaction une démonstration de supériorité.
Sa mère lui avait appris, par son existence même, que la valeur d’une personne ne se mesurait pas uniquement à ce qu’elle pouvait accomplir. Soren voulait comprendre ce que signifiait vivre sans dépendre constamment d’un pouvoir capable de résoudre les difficultés à sa place.
Il voulait devenir un chevalier qui sache décider quand dégainer son épée, quand attendre et quand accepter qu’un ordre soit plus important que sa propre impatience.
Une voix l’interrompit.
— Valerian.
Le lieutenant Maël se tenait à quelques pas.
Soren se retourna immédiatement.
— Mon lieutenant.
— Votre rapport était correct. Vous avez décrit les faits sans essayer de vous donner le beau rôle. C’est suffisamment rare pour être signalé.
— Je n’avais aucune raison de modifier ce qui s’est passé.
— Tant mieux. Continuez ainsi.
Maël marqua une pause avant d’ajouter :
— Vous avez manifestement reçu une formation inhabituelle. Ne partez pas du principe que cela vous dispense d’apprendre le reste.
— Je ne le pense pas.
— Nous verrons.
Le lieutenant s’éloigna.
Soren resta silencieux quelques instants.
Il n’avait obtenu ni promotion ni reconnaissance particulière. Personne ne lui avait confié de responsabilité exceptionnelle. Il demeurait un nouveau venu, soumis aux mêmes règles que les autres.
Cela lui convenait.
Il savait qu’il aurait pu forcer les choses. Son nom, son héritage et sa puissance auraient suffi à intimider bien des hommes. Mais s’il devait gagner sa place au sein de la garde royale, il voulait que cette place repose sur autre chose que la peur ou les privilèges.
Il reprit son épée.
Cette fois, lorsqu’il rejoignit les autres combattants, il ne chercha pas à dissimuler son niveau. Il participa simplement à l’exercice, corrigeant ses gestes lorsque cela était nécessaire et observant ce qu’il pouvait apprendre des autres.
Il était le fils d’Azaël.
Cela ne signifiait pas qu’il devait avoir honte d’apprendre.
Kaelros avait compris que son fils ne renoncerait pas.
Il connaissait suffisamment Azaël pour savoir qu’une réponse incomplète ne ferait que renforcer sa détermination. Le Dieu du Chaos pouvait tolérer l’incertitude lorsqu’il décidait lui-même de laisser une question sans réponse. Il supportait beaucoup moins qu’un autre choisisse à sa place ce qu’il avait le droit de savoir.
Et, cette fois, il ne s’agissait pas d’un secret ordinaire.
Le registre découvert dans la Tour des Heures n’aurait jamais dû se trouver dans une chambre oubliée. La phrase inscrite sur sa page n’aurait jamais dû apparaître dans les archives de cette manière.
Surtout, Azaël avait réagi à ces mots.
Kaelros ne pouvait pas ignorer ce détail.
Il se tenait devant les cadrans de la tour lorsque son fils revint dans la pièce principale.
— Tu as retrouvé quelque chose ? demanda Kaelros.
— Pas encore.
Azaël s’arrêta devant lui.
— Mais j’ai réfléchi à notre découverte.
— Je m’en doutais.
— Le registre contenait des événements que le monde avait perdus de vue. Il ne s’agissait donc pas simplement d’une archive oubliée. Quelque chose a fait disparaître leur trace.
Kaelros ne répondit pas immédiatement.
— C’est une possibilité.
— Non. C’est la conclusion la plus cohérente avec ce que nous avons vu.
Azaël observa son père.
— Et tu as reconnu la phrase.
— Je l’ai lue.
— Tu sais parfaitement ce que je veux dire.
Le Dieu du Temps soutint son regard. Il n’avait pas l’intention de révéler ce qu’il ne pouvait pas confirmer, mais il ne pouvait pas non plus prétendre que cette découverte n’avait aucune importance.
— Je sais que cette inscription n’est pas anodine, répondit-il finalement.
— Voilà une réponse qui ne m’apprend presque rien.
— C’est toujours mieux que de te donner une certitude qui pourrait être fausse.
Azaël eut un sourire sans joie.
— Tu as toujours aimé cette excuse.
Il détourna les yeux.
À cet instant, une sensation étrange traversa son esprit.
Une chaleur familière.
Puis le sentiment inexplicable que quelque chose lui avait échappé.
Azaël se figea.
Il n’avait vu aucune image. Il n’avait entendu aucune voix. Pourtant, pendant un bref instant, il avait eu l’impression qu’une partie de sa mémoire se trouvait juste derrière une porte qu’il n’arrivait pas à ouvrir.
Il tenta de se concentrer.
La sensation s’effaça presque aussitôt.
— Azaël ?
La voix de Kaelros le ramena au présent.
— Quoi ?
— Tu sembles préoccupé.
— Je réfléchis.
Kaelros l’observa plus attentivement.
— À quoi ?
Azaël hésita.
Il aurait pu lui parler de cette sensation. Mais comment décrire quelque chose dont il ne conservait déjà presque plus aucune trace ? Il n’avait aucune preuve qu’il s’agissait d’un souvenir, et encore moins de quoi que ce soit lié au registre.
Il préféra ne pas tirer de conclusion prématurée.
— À ce que cette phrase essaie de nous faire comprendre.
Kaelros ne parut pas convaincu, mais il ne le contredit pas.
Azaël reprit :
— Je vais poursuivre mes recherches. Si tu découvres quelque chose de nouveau, tu me le diras.
— Si je dispose d’une information que je peux confirmer.
— Naturellement.
Le ton d’Azaël rendait évident qu’il n’appréciait toujours pas cette réserve.
Il quitta la pièce sans ajouter un mot.
Kaelros demeura seul.
Il ne savait pas exactement ce que son fils venait de ressentir. Il avait toutefois remarqué son hésitation, ce très court instant pendant lequel Azaël avait semblé chercher quelque chose au fond de lui-même.
Le Dieu du Temps baissa les yeux vers les cadrans.
Le passé n’avait pas changé.
Mais cela ne signifiait pas que tous ceux qui l’avaient vécu en conservaient encore le souvenir.
Elyan avait passé une partie de la journée à vérifier les premières opérations de son réseau commercial.
Les choses avançaient.
Pas assez vite à son goût, mais suffisamment pour qu’il puisse commencer à distinguer ce qui fonctionnerait de ce qui ne méritait pas davantage d’attention. Certains commerçants tenaient leurs engagements. D’autres hésitaient encore à confier leurs marchandises à une organisation aussi récente.
Il ne leur en voulait pas.
La confiance ne se réclamait pas. Elle se construisait.
Il posa devant lui les documents qu’il avait réunis, puis ouvrit son grimoire.
L’Autorité du Mensonge était un pouvoir qu’il refusait de considérer comme un simple moyen de tromper les autres. Une telle interprétation aurait été ridiculement limitée.
Son autorité lui permettait d’imposer une existence à ce qui n’en possédait pas encore. La création de monnaie n’était qu’une application parmi d’autres, et il commençait à comprendre combien cette capacité pouvait modifier ses perspectives.
Il fit apparaître une pièce sur la table.
Puis il la fit disparaître.
Une seconde apparut à sa place.
Il répéta l’expérience, non par nécessité, mais pour examiner les possibilités offertes par son pouvoir. Il n’avait aucune raison de gaspiller son temps à admirer ce qu’il savait déjà accomplir.
Ce qui l’intéressait, c’était l’utilisation pratique de cette capacité.
Il pouvait financer les premières opérations sans dépendre de sa famille. Il pouvait éviter de perdre une occasion commerciale faute de liquidités. Il pouvait aussi conserver une marge de manœuvre que ses concurrents ne soupçonneraient même pas.
Mais il devait rester prudent dans ses décisions.
Un commerce ne reposait pas uniquement sur l’argent. Il fallait des marchandises, des itinéraires, des partenaires et une organisation capable de fonctionner même lorsqu’il n’était pas présent.
Il referma le grimoire et reprit ses calculs.
Sa punition n’était pas terminée.
Pendant sept jours, il devait se débrouiller sans argent familial, sans crédit fondé sur son nom et sans intervention des domestiques. Il avait déjà trouvé des moyens de couvrir ses besoins et de poursuivre ses projets, mais il n’avait aucune intention de faire semblant que cette contrainte n’existait pas.
Il voulait prouver qu’il pouvait bâtir quelque chose par lui-même.
Pas qu’il pouvait contourner chaque difficulté sans réfléchir.
Un bruit contre la porte interrompit ses pensées.
Elyan rangea le grimoire avant d’autoriser son visiteur à entrer.
Un messager lui remit un document concernant les prochaines livraisons. Elyan le parcourut rapidement, repéra une incohérence dans les quantités annoncées et posa aussitôt une question.
Le messager confirma qu’une partie des chiffres avait été modifiée après la préparation du document.
Elyan lui demanda de faire vérifier les informations avant qu’une décision soit prise.
Lorsqu’il se retrouva seul, il observa la feuille.
Son pouvoir aurait pu lui fournir de l’argent. Il aurait pu, dans certaines circonstances, transformer un mensonge en avantage immédiat.
Mais il ne pouvait pas se permettre de construire une organisation où personne ne vérifiait les faits.
Il voulait être celui qui décidait des règles, pas celui qui devait réparer sans cesse les conséquences de l’imprudence de ses propres employés.
Il nota les vérifications nécessaires dans son registre.
Puis il s’arrêta devant la page où il avait commencé à définir les principes de son organisation.
Il n’y inscrivit toujours aucun nom.
Il savait quel souvenir il voulait honorer. Il savait également que certaines choses ne devaient pas être utilisées à la légère, même lorsqu’elles lui tenaient profondément à cœur.
Le jour viendrait où son projet serait assez solide pour porter le nom qu’il avait en tête.
Ce jour-là, il ne s’agirait plus d’une ambition personnelle.
Ce serait une promesse soutenue par quelque chose de réel.
Elyan referma le registre.
Il n’avait pas besoin que son grand-père approuve ses choix. Il n’avait pas besoin que les autres reconnaissent immédiatement sa valeur. Et il n’avait certainement pas besoin que sa famille lui fournisse les moyens de réussir.
Il possédait déjà son intelligence, son pouvoir de Vie et l’Autorité du Mensonge transmise par son grimoire.
Il était le fils d’Azaël.
Son héritage lui donnait des possibilités extraordinaires, mais il entendait décider lui-même de la forme qu’elles prendraient.
Pour le moment, il lui restait une organisation à construire et une punition à terminer.
Il se remit au travail.
Aucune de ces deux choses ne serait accomplie à sa place.