Chapitre 106
Azaël quitta la salle circulaire sans adresser un dernier regard à Kaelros.
Il aurait pu insister. Il aurait pu contraindre son père à répondre, fouiller la Tour des Heures de fond en comble ou employer son pouvoir pour tenter de retrouver la porte disparue. Aucune de ces possibilités ne lui semblait particulièrement difficile.
Mais il connaissait Kaelros.
S’il voulait obtenir une réponse, il devait d’abord comprendre pourquoi son père refusait de la lui donner.
Le Dieu du Chaos traversa les couloirs de la tour, les mains dans les poches, le visage plus fermé qu’à son arrivée. La phrase du registre continuait de tourner dans son esprit.
Ce qui a été séparé ne doit jamais retrouver son origine.
Séparé.
Le mot lui déplaisait. Non pas parce qu’il était mystérieux, mais parce qu’il provoquait en lui une impression étrange, presque familière.
Il s’arrêta devant une immense fenêtre donnant sur le vide.
Pendant une fraction de seconde, il eut la sensation d’avoir déjà entendu cette phrase. Pas nécessairement ces mots précis. Plutôt une voix, une promesse ou une décision dont il aurait oublié jusqu’à l’existence.
Puis l’impression disparut.
Azaël fronça les sourcils.
Il tenta de retrouver cette sensation, mais rien ne vint. Pas d’image, pas de voix, pas même un fragment suffisamment net pour être examiné.
Seulement un vide inexplicable.
— Qu’est-ce que tu me caches encore ? murmura-t-il.
Il ne savait pas s’il s’adressait à Kaelros, au registre ou à lui-même.
Derrière lui, les mécanismes temporels de la tour continuaient de fonctionner avec leur régularité habituelle. Les cadrans avançaient, les passerelles demeuraient suspendues et les chroniques conservaient leur silence.
Tout semblait normal.
Pourtant, lorsque Azaël voulut reprendre sa marche, il resta immobile une seconde de trop.
Une fatigue inhabituelle venait de traverser son esprit. Elle ne concernait pas son corps, mais quelque chose de plus profond, comme si son propre passé lui opposait une résistance.
Il ferma les yeux, puis inspira lentement.
La sensation s’effaça.
— Très bien, souffla-t-il. Nous allons jouer à ce jeu.
Il reprit son chemin sans se douter que cette impression fugitive comptait davantage qu’il ne pouvait encore l’imaginer.
Pour le moment, il ne se souvenait de rien.
Et c’était précisément le problème.
Dans la capitale, Elyan avait terminé de relire les premiers documents de son organisation.
Les bases étaient posées. Il disposait d’un partenaire commercial, de premières livraisons à coordonner et de plusieurs contacts susceptibles de rejoindre son réseau. Ce n’était pas encore une véritable puissance économique, mais il possédait désormais quelque chose de concret.
Il lui manquait toutefois un élément essentiel : des liquidités.
Les commerçants accepteraient de travailler avec lui tant qu’ils y trouveraient leur intérêt. Mais les transports exigeaient parfois des avances, certains fournisseurs réclamaient un paiement immédiat et les imprévus ne disparaissaient pas simplement parce qu’Elyan avait préparé un plan.
Il posa sa plume.
— Construire une organisation sans capital. Grand-père a décidément le sens de l’humour.
Il n’avait pas oublié sa punition.
Pendant sept jours, il lui était interdit de compter sur la fortune des Valerian, le crédit attaché à son nom ou les services des domestiques pour satisfaire ses besoins personnels. Il devait se débrouiller seul, trouver de quoi manger et obtenir un endroit où dormir.
Jusqu’ici, il avait respecté ces conditions.
Mais son grand-père avait commis une erreur d’appréciation.
Il avait évalué ce qu’Elyan pouvait accomplir avec son intelligence, ses connaissances et ses capacités ordinaires.
Il n’avait pas pris en compte ce que lui permettait réellement l’Autorité du Mensonge.
Elyan ouvrit le grimoire.
Les pages semblaient ordinaires au premier regard. Pourtant, les caractères qui y étaient inscrits n’obéissaient pas tout à fait aux règles de l’écriture. Ils étaient les traces d’un pouvoir capable de faire accepter à la réalité ce qui, jusque-là, n’aurait dû être qu’une invention.
Il posa une main sur la page.
— Un mensonge n’a pas besoin de rester une illusion.
Il connaissait déjà cette vérité. Il avait simplement commencé à comprendre jusqu’où elle pouvait le mener.
Créer de l’argent n’était pas la même chose que convaincre un marchand de lui accorder un crédit. Il ne voulait pas d’une promesse, d’un faux contrat ou d’une simple apparence qui s’effondrerait au premier examen.
Il voulait que l’argent existe.
Son autorité répondit à sa volonté.
Sur la table apparurent plusieurs pièces, d’abord indistinctes, puis parfaitement matérielles. Elyan en prit une entre ses doigts et l’examina avec attention. Elle avait le poids, la texture et l’apparence attendus.
Il la fit tourner sur son pouce avant de la rattraper.
Un sourire se dessina sur son visage.
— Voilà qui simplifie les choses.
Il ne comptait pas transformer chaque difficulté en une démonstration de pouvoir. Ce serait une manière particulièrement stupide de bâtir une organisation. Il devait encore comprendre les besoins des commerçants, négocier les conditions de transport et prouver que son réseau pouvait fonctionner sans lui à chaque étape.
L’argent lui permettrait d’agir plus vite. Il ne remplacerait pas son jugement.
Elyan rangea les pièces qu’il venait de créer et reprit ses notes.
Il calcula les avances nécessaires aux premières livraisons, sépara les dépenses de fonctionnement de ses besoins personnels et prépara une liste de priorités. Il n’avait aucune intention de gaspiller ses ressources simplement parce qu’il pouvait en produire davantage.
Puis il s’arrêta devant une page encore vierge.
Le nom de sa mère lui traversa l’esprit.
Il ne l’inscrivit pas.
Pas maintenant.
Il avait une raison de vouloir lui consacrer son œuvre, mais cette raison ne lui donnait pas le droit de décider seul que son projet était déjà digne de porter son nom. Il devait d’abord construire quelque chose qui mériterait de le faire.
Il referma le registre.
La guilde n’était encore qu’une idée devenue projet, soutenue par quelques partenaires et des premières opérations commerciales. Elle ne pouvait pas se permettre de vivre uniquement dans les ambitions de son fondateur.
Elyan se leva, prit ses documents et quitta sa chambre.
Il avait des livraisons à vérifier, des commerçants à rencontrer et une punition à terminer.
Il comptait accomplir les trois.
Au camp de Varenne, Soren posa sa plume sur la table.
Son premier rapport était terminé.
Il avait décrit les positions observées pendant l’escarmouche, les mouvements des adversaires et la réaction de sa compagnie. Il avait également indiqué le moment où le lieutenant Maël lui avait ordonné de cesser la poursuite.
Cette dernière partie l’avait fait hésiter.
Il aurait pu poursuivre les assaillants. Il en était convaincu. Mais Maël avait donné un ordre, et Soren s’était arrêté.
Il ne regrettait pas sa décision.
Cela ne signifiait pas qu’il appréciait particulièrement le fait de devoir rendre compte de chaque action. Il avait passé une grande partie de sa vie à perfectionner son maniement de l’épée. Il savait reconnaître une ouverture, anticiper un mouvement et terminer un affrontement avant que son adversaire ait compris ce qui lui arrivait.
Ici, pourtant, ses capacités ne suffisaient pas à déterminer ce qu’il devait faire.
Il jeta un regard à son épée, appuyée contre le mur.
Son pouvoir de mort demeurait silencieux en lui.
Il savait parfaitement ce qu’il pourrait accomplir en y faisant appel. Il n’avait pas besoin de se persuader de sa puissance : il en connaissait déjà la portée. Mais ce n’était pas pour cela qu’il était venu à Varenne.
Il voulait apprendre à se débrouiller sans que chaque problème devienne une occasion d’utiliser ses capacités divines.
Sa mère lui avait appris, à sa manière, la valeur des choses ordinaires. Les efforts qui ne produisaient pas de résultats immédiats. Les erreurs qu’on devait accepter. Les progrès qu’on ne pouvait pas obtenir en un seul instant.
Soren voulait connaître tout cela par lui-même.
Un coup frappé à la porte interrompit ses pensées.
— Entrez.
Un garde passa la tête dans l’ouverture.
— Le lieutenant Maël vous demande votre rapport.
Soren prit les feuilles et se leva.
— J’allais justement le lui apporter.
— Il a précisé qu’il voulait le lire avant votre prochain service.
— Alors il ne sera pas déçu.
Le garde lui adressa un regard amusé avant de s’écarter pour le laisser passer.
Soren traversa le camp sans se presser. Des soldats s’occupaient du matériel, d’autres discutaient à proximité des bâtiments. Rien ne ressemblait aux entraînements auxquels il était habitué. Ici, les gestes les plus simples avaient une utilité précise, et chaque homme dépendait, d’une manière ou d’une autre, de ceux qui l’entouraient.
Il retrouva Maël près d’une table où plusieurs documents étaient empilés.
Le lieutenant prit le rapport sans commentaire et commença à le lire.
Soren attendit.
Il aurait préféré recevoir immédiatement une remarque, même désagréable, plutôt que de rester là pendant que Maël parcourait chaque ligne. Mais il ne dit rien.
Enfin, l’officier releva les yeux.
— Vous avez indiqué que vous auriez pu poursuivre les adversaires.
— C’est exact.
— Pourquoi ne pas l’avoir fait ?
— Vous m’aviez ordonné de maintenir la position.
Maël l’observa un instant, comme s’il cherchait à déterminer si cette réponse était sincère ou simplement destinée à lui plaire.
— Et si vous aviez pensé que les poursuivre aurait été plus utile ?
— J’aurais pu vous faire part de mon avis. Mais je n’aurais pas dû abandonner ma position de ma propre initiative.
Le lieutenant replia le rapport.
— Bien. Ce n’est pas une réponse parfaite, mais c’est une réponse que je peux accepter.
Soren haussa légèrement un sourcil.
— Je vais essayer de faire mieux la prochaine fois.
— C’est précisément ce que j’attends de vous. Vous n’avez pas besoin de me prouver que vous savez manier une épée, Valerian. Vous devez apprendre à comprendre ce qui est attendu de vous avant de décider de ce que vous êtes capable d’accomplir.
Soren acquiesça.
Il n’aimait pas entendre ce genre de remarque. Il aurait préféré qu’on lui confie une tâche dont le résultat dépendait uniquement de sa propre force.
Mais il avait compris pourquoi son grand-père l’avait envoyé ici.
— Vous pouvez disposer, conclut Maël. Et reposez-vous tant que vous le pouvez.
Soren récupéra son rapport et quitta la pièce.
Pour la première fois depuis son arrivée, il ne pensa pas à la prochaine occasion de démontrer sa valeur.
Il pensa à ce qu’il devait encore apprendre.
Ce n’était pas une victoire spectaculaire. Personne ne l’applaudirait pour avoir remis un rapport ou respecté un ordre.
Mais il n’était pas venu chercher des applaudissements.
Il était venu devenir meilleur.
Et, pour l’instant, cela devait suffire.
Trois chemins, une même inconnue
Dans la Tour des Heures, Azaël poursuivait ses recherches sans parvenir à chasser cette impression de familiarité qui avait traversé son esprit.
Dans la capitale, Elyan préparait les prochaines étapes de son réseau commercial, désormais capable de s’appuyer sur une ressource que personne ne soupçonnait.
À Varenne, Soren apprenait à faire de sa force un outil au service des autres plutôt qu’une réponse à toutes les difficultés.
Aucun des trois ne savait ce que les jours suivants lui réserveraient.
Azaël ignorait encore pourquoi certains mots semblaient réveiller en lui un vide ancien.
Elyan ne mesurait pas encore jusqu’où son autorité pourrait étendre son influence sur le commerce du royaume.
Et Soren n’avait pas encore découvert combien il lui faudrait apprendre avant de devenir le soldat qu’il voulait être.
Leurs chemins avançaient séparément.
Pourtant, derrière eux, une question demeurait suspendue, invisible et silencieuse.
Qu’est-ce qui avait été séparé et pourquoi le monde semblait-il avoir oublié son origine ?