Chapitre 105
Le lendemain matin, Soren Valerian quitta la résidence familiale avant même que les domestiques aient terminé de préparer le petit-déjeuner.
Il portait une tenue sombre, une cape courte et son épée à la ceinture. Ses cheveux blonds, encore légèrement désordonnés, contrastaient avec son expression inhabituellement sérieuse. Il n’avait pas particulièrement apprécié la décision de son grand-père, mais il n’avait pas l’intention de perdre son temps à protester.
La veille, le duc Valerian lui avait ordonné d’intégrer la garde royale et de gravir les échelons sans bénéficier de la moindre faveur liée à son nom.
Soren comptait respecter cette consigne.
En revanche, personne ne lui avait demandé d’apprécier sa nouvelle situation.
Lorsqu’il arriva au quartier général de la garde, un officier l’attendait devant l’entrée principale. L’homme portait une armure parfaitement entretenue et le manteau rouge des officiers chargés de la protection du royaume.
— Soren Valerian ?
— En personne.
— Capitaine Roderic. Vous êtes attendu dans le bâtiment de commandement.
Soren observa brièvement les installations. Des soldats traversaient la cour, certains revenant d’une patrouille, d’autres se préparant à partir. Des lames s’entrechoquaient dans la zone d’entraînement, tandis que plusieurs sergents aboyaient des ordres à leurs recrues.
Le jeune homme connaissait les lieux de réputation. Il n’y avait pourtant jamais servi.
— Je suppose que vous avez reçu mes instructions, dit-il.
— Nous avons reçu votre dossier et les ordres concernant votre affectation.
— Parfait.
Roderic lui indiqua la direction du bâtiment.
— Suivez-moi.
Ils traversèrent la cour. Plusieurs soldats remarquèrent le nouvel arrivant, mais Soren n’y prêta guère attention. Il avait l’habitude d’être observé. Depuis son retour dans la capitale, son nom circulait déjà parmi les nobles, et l’incident du bal royal avait largement contribué à attirer l’attention sur lui.
Au quartier général, cette curiosité se manifesta autrement.
Un jeune garde qui transportait une pile de documents s’arrêta en reconnaissant le blason de la famille Valerian sur la cape de Soren.
— C’est vraiment lui ?
Son camarade haussa les épaules.
— Qui ?
— Soren Valerian. Celui dont tout le monde parle depuis le bal.
— Ah. Le noble qui a forcé le comte Orsini à s’agenouiller ?
— Celui-là même.
Le second garde observa le blond de la tête aux pieds.
— Il n’a pas l’air si impressionnant.
Soren poursuivit son chemin sans ralentir.
— Je t’entends, lança-t-il.
Le garde se raidit.
— Je… Je ne voulais pas vous manquer de respect, monsieur.
— Alors la prochaine fois, parle un peu moins fort.
Roderic dissimula difficilement un sourire.
— Vous avez l’habitude d’attirer l’attention.
— J’ai surtout l’habitude que les gens parlent avant de réfléchir.
— Vous devriez vous y habituer. Ici, vous trouverez des soldats qui vous admireront, d’autres qui vous détesteront et beaucoup qui attendront de voir ce que vous valez réellement.
— Ils peuvent attendre.
Le capitaine s’arrêta devant une porte et frappa deux fois.
Une voix grave leur ordonna d’entrer.
Derrière le bureau se trouvait un homme aux cheveux gris, dont le visage portait les marques de longues années de service. Une carte militaire occupait presque tout le mur derrière lui. Plusieurs régions y étaient marquées de traits rouges, tandis que des petits drapeaux indiquaient les positions des forces royales.
L’homme leva les yeux.
— Capitaine Roderic. Vous pouvez nous laisser.
L’officier salua avant de sortir.
Le commandant reporta son attention sur Soren.
— Approchez.
Soren s’exécuta.
— Général Armand Veyr, commandant des forces royales de la capitale et de ses détachements extérieurs. J’ai reçu votre dossier ce matin.
— Et qu’en pensez-vous ?
Le général referma le document.
— Que votre grand-père a une manière particulière de résoudre les problèmes familiaux.
Soren esquissa un sourire.
— Je commence à le penser également.
— Ne vous réjouissez pas trop vite. Il semblerait que vous ayez obtenu exactement ce qu’il souhaitait.
Le général se leva et se dirigea vers la carte.
— La situation au nord du royaume s’est dégradée au cours des dernières semaines. Plusieurs postes avancés ont subi des attaques répétées. Les troupes locales tiennent leurs positions, mais elles manquent d’hommes expérimentés. Nous devons renforcer une ligne active avant que l’ennemi ne décide de lancer une offensive plus importante.
Soren suivit du regard les marques rouges.
— Vous comptez m’envoyer là-bas ?
— Vous avez été affecté à la garde royale. Toutefois, votre première mission ne se déroulera pas dans les rues de la capitale.
Le général prit un document sur son bureau.
— Vous rejoindrez un détachement envoyé en renfort sur la ligne de front de Varenne. Vous servirez sous les ordres du commandant local. Vous suivrez la chaîne de commandement, vous exécuterez les missions qui vous seront confiées et vous rendrez compte de vos actes.
Soren observa la carte avec davantage d’attention.
— Quand partons-nous ?
— Le détachement quitte la capitale dans une heure.
— Alors je serai prêt.
Le général le dévisagea.
— Vous ne semblez pas inquiet.
— Devrais-je l’être ?
— Certains hommes tremblent à la seule idée d’être envoyés sur une ligne active.
Soren posa la main sur le pommeau de son épée.
— Je sais ce qui m’attend.
Le général eut un rire bref.
— Non. Vous savez manier une épée. Vous savez probablement mieux que la plupart des soldats de ce pays comment affronter un adversaire en combat singulier. Mais un champ de bataille ne ressemble pas à un duel.
Il désigna la carte.
— Là-bas, un homme peut mourir parce qu’un messager arrive trop tard. Une position peut être perdue parce qu’un officier a mal interprété un ordre. Une victoire peut devenir un désastre si un combattant poursuit son adversaire au lieu de protéger ses camarades.
Il marqua une pause.
— Votre réputation vous précède. On vous présente comme le meilleur épéiste du pays.
— C’est exact.
Soren ne prononça pas ces mots avec arrogance. Il constatait simplement un fait.
Le général croisa les bras.
— Je n’ai pas l’intention de vérifier votre réputation en organisant un duel. Votre rôle sera de contribuer à la réussite de nos opérations. Si votre talent peut sauver des soldats, vous l’utiliserez. Mais vous ne déciderez pas seul de la manière dont une bataille doit être menée.
— Compris.
— Bien. Partez vous préparer.
Soren salua et quitta le bureau.
Il n’avait jamais douté de ses capacités à l’épée. Depuis des années, il s’était entraîné jusqu’à maîtriser des techniques que la plupart des combattants ne parviendraient jamais à exécuter. Sa vitesse, sa précision et son instinct le plaçaient au-dessus des meilleurs escrimeurs qu’il avait affrontés.
Mais il comprenait ce que le général voulait lui faire apprendre.
Sur un champ de bataille, être le meilleur épéiste ne signifiait pas nécessairement être le meilleur soldat.
Et cette distinction risquait de devenir particulièrement importante.
Le détachement quitta la capitale peu avant midi.
Soren voyageait avec une trentaine de gardes et plusieurs soldats chargés d’escorter des caisses de matériel. Il ne tarda pas à remarquer que sa présence suscitait des réactions contradictoires.
Certains hommes cherchaient à engager la conversation. D’autres l’observaient avec méfiance. Un soldat aux cheveux bruns, plus âgé que lui, finit par s’installer en face de lui dans le chariot.
— Alors, c’est vrai ?
Soren leva les yeux.
— Quoi donc ?
— Que vous avez fait plier un comte au bal royal.
— Il s’est agenouillé.
— Vous avez compris ce que je voulais dire.
— Oui.
Le soldat eut un sourire.
— Vous avez l’air assez tranquille pour quelqu’un qui part au front.
— Je ne vois pas l’intérêt de paniquer avant d’arriver.
— Vous n’avez jamais combattu dans une bataille ?
— Pas sur cette ligne.
Le soldat sembla surpris.
— Vous reconnaissez au moins que vous ne connaissez pas le terrain.
— Je ne prétends pas le connaître.
Soren reporta son regard vers la route.
— Je ne connais pas vos positions, vos habitudes ni les ordres auxquels vous obéissez. Je les apprendrai une fois sur place. En revanche, si quelqu’un essaie de me faire croire que je ne sais pas manier une épée parce que je suis jeune, il risque d’être déçu.
Le soldat éclata de rire.
— Je crois que je vais bien m’entendre avec vous.
— Tant que vous ne me ralentissez pas.
— Voilà qui est moins certain.
Le voyage se poursuivit jusqu’au soir. Lorsqu’ils atteignirent enfin le camp de Varenne, Soren découvrit une fortification étendue sur une colline, entourée de palissades et de tours de guet. Au-delà des défenses, la plaine s’étirait jusqu’à une chaîne de montagnes. Des fumées s’élevaient au loin.
Le camp était loin d’être calme.
Des soldats transportaient des caisses de flèches, des guérisseurs traversaient la cour avec du matériel et plusieurs officiers discutaient devant une carte couverte de marques. Un bruit sourd retentissait parfois depuis les hauteurs, rappelant à tous que l’ennemi se trouvait à proximité.
Un homme en armure s’approcha du détachement.
— Qui commande les renforts ?
Le capitaine Roderic s’avança.
— Capitaine Roderic, garde royale. Nous amenons les hommes et le matériel demandés.
L’officier hocha la tête.
— Commandant Darius Keln. Vous êtes attendus. Nous allons répartir vos hommes immédiatement.
Son regard se posa sur Soren.
— Et vous êtes ?
— Soren Valerian.
Le commandant resta silencieux une seconde.
— Le fils de la maison Valerian ?
— Oui.
— On m’a prévenu de votre arrivée. Vous serez affecté à la troisième compagnie, sous le commandement du lieutenant Maël.
Soren acquiesça.
— Quand commençons-nous ?
— Vous commencez dès maintenant.
Darius désigna les hauteurs.
— Une patrouille ennemie a été repérée près du ravin oriental. Nous ignorons s’il s’agit d’une simple reconnaissance ou du prélude à une attaque. Votre compagnie doit renforcer les positions et empêcher toute infiltration.
Soren suivit son regard.
— Combien d’hommes avons-nous là-bas ?
— Trop peu pour nous permettre de commettre une erreur.
Le commandant s’éloigna pour donner d’autres instructions.
Soren récupéra son équipement et rejoignit la troisième compagnie. Son arrivée ne fut accueillie par aucune cérémonie. Le lieutenant Maël lui indiqua sa place, lui expliqua les signaux à respecter et lui présenta rapidement les soldats avec lesquels il devrait servir.
Un jeune archer, visiblement impressionné par son nom, lui demanda :
— C’est vrai que vous êtes le meilleur épéiste du royaume ?
Soren ajusta la sangle de son fourreau.
— C’est ce qu’on dit.
— Vous avez déjà vaincu un maître d’armes royal ?
— Plusieurs.
L’archer écarquilla les yeux.
— Plusieurs ?
— Tu veux que je te raconte toute ma vie ou tu préfères qu’on termine cette mission ?
Le jeune homme se tut aussitôt.
Le lieutenant Maël eut un sourire discret.
— Vous avez une manière efficace de mettre les gens à l’aise, Valerian.
— Je peux faire un effort si nécessaire.
— Gardez cet effort pour les combats.
Ils quittèrent le camp avant la tombée de la nuit.
La patrouille progressa le long d’un chemin étroit, bordé de rochers et de végétation. Soren marchait près du lieutenant, observant les reliefs et les points où des soldats pourraient se dissimuler.
Il finit par apercevoir un mouvement sur la crête.
— À droite, annonça-t-il.
Le lieutenant leva immédiatement le poing. La compagnie s’immobilisa.
Quelques secondes plus tard, trois silhouettes apparurent entre les rochers.
Puis six autres.
— En position ! ordonna Maël.
Les archers préparèrent leurs armes. Les soldats de première ligne dégainèrent leurs épées. Les adversaires s’élancèrent avant que la compagnie ait terminé de se déployer.
Soren avança.
Le premier ennemi n’eut pas le temps d’atteindre la ligne. Une seule frappe dévia son arme, puis le jeune Valerian le désarma et le força à reculer. Le second tenta de contourner Soren, mais celui-ci pivota avec une précision presque irréelle. Sa lame passa entre deux mouvements adverses et arrêta net l’assaut.
Il ne combattait pas comme un homme cherchant à prouver sa supériorité.
Il combattait avec une économie de gestes qui rendait chaque mouvement décisif.
Les attaques se succédèrent. Soren repoussait les assaillants sans laisser leur nombre le désorienter. Lorsqu’un soldat de sa compagnie fut menacé sur son flanc, il se déplaça immédiatement pour couvrir sa position, puis reprit le combat sans rompre la formation.
En quelques instants, les ennemis comprirent qu’ils ne pourraient pas traverser cette ligne.
Leur chef ordonna le repli.
Soren fit un pas en avant, prêt à les poursuivre, mais la voix du lieutenant retentit.
— Maintenez la position ! Personne ne les poursuit !
Le blond s’arrêta.
Les adversaires disparurent derrière les rochers.
La compagnie resta sur ses gardes jusqu’à ce que le lieutenant confirme que le danger immédiat était écarté. Un archer blessé fut pris en charge par ses camarades. Deux soldats vérifièrent les environs pendant que Maël examinait le terrain.
Il se tourna finalement vers Soren.
— Vous auriez pu les rattraper.
— Oui.
— Et pourtant, vous vous êtes arrêté.
Soren rengaina son épée.
— Vous aviez donné un ordre.
Le lieutenant l’observa longuement.
— Voilà un début encourageant, Valerian.
Soren ne répondit pas.
Il regardait la crête où les adversaires avaient disparu. Ce n’était qu’une escarmouche, probablement destinée à tester leurs défenses. Rien ne garantissait que la prochaine serait aussi simple.
Il comprenait maintenant pourquoi le général avait insisté sur la discipline.
Sa force pouvait mettre un terme à un combat. Mais sur cette ligne, une victoire ne se mesurait pas seulement au nombre d’adversaires vaincus.
Elle se mesurait aussi aux hommes qui rentraient au camp.
Et Soren venait de comprendre que cette responsabilité pèserait parfois davantage que son épée.
Au même moment, dans la capitale, Elyan Valerian faisait face à un problème d’une nature bien différente.
Il n’avait pas d’armée à commander, pas de ligne à défendre et aucun adversaire à repousser avec une épée.
Il avait sept jours pour prouver qu’il pouvait vivre sans l’argent de sa famille.
Pour beaucoup, la punition aurait été humiliante. Pour Elyan, elle ressemblait surtout à une contrainte divertissante.
Il se tenait devant une auberge du quartier marchand, vêtu d’habits suffisamment simples pour ne pas attirer immédiatement l’attention. Il avait remis son argent au majordome avant de quitter la résidence. Il ne possédait désormais ni pièce, ni titre de paiement, ni promesse de crédit.
Son nom restait le même.
Ses capacités aussi.
Et il disposait d’un avantage que personne, parmi les commerçants de la capitale, ne pouvait égaler.
Elyan leva les yeux vers l’enseigne de l’auberge, puis observa les passants. Les marchands qui se rendaient au marché, les porteurs qui transportaient des caisses et les messagers qui traversaient les rues formaient un réseau vivant. Chaque personne dépendait d’une autre. Chaque transaction créait une occasion.
Il n’avait pas besoin d’argent pour commencer.
Il avait besoin d’un premier avantage.
Elyan entra dans l’auberge et s’approcha du comptoir.
— Bonjour. Je cherche du travail.
L’aubergiste, un homme large d’épaules au visage fatigué, le regarda sans enthousiasme.
— Vous avez déjà travaillé dans une auberge ?
— Pas particulièrement.
— Alors vous ne savez probablement pas porter trois plateaux à la fois, nettoyer une salle après le départ des clients ou supporter les voyageurs qui pensent que leur bourse leur donne le droit d’insulter tout le monde.
— J’apprends vite.
— Tout le monde dit ça.
L’homme reprit son travail.
Elyan aurait pu insister. Il aurait également pu utiliser son pouvoir pour convaincre l’aubergiste de lui accorder une chance.
Mais il n’avait aucune raison de gaspiller son avantage sur une tâche aussi limitée.
Il sortit de l’établissement et reprit sa marche.
Au bout de quelques rues, il atteignit le marché central.
L’activité y était intense. Des charrettes transportaient des sacs de céréales, des marchands négociaient le prix de leurs marchandises et des employés vérifiaient les inventaires. Plusieurs enseignes appartenaient à de grandes maisons commerciales, tandis que d’autres ne disposaient que d’un étal et de quelques caisses.
Elyan s’arrêta devant un commerçant qui discutait vivement avec un transporteur.
— Je vous répète que le chargement ne sera pas livré avant demain ! protestait le transporteur.
— Et moi, je vous répète que j’ai payé pour qu’il arrive aujourd’hui ! répondit le marchand. J’ai des clients qui attendent cette livraison !
— Votre contrat ne garantit pas une arrivée à cette heure précise !
— Votre contrat indique que la marchandise doit être livrée aujourd’hui !
Le transporteur posa son document sur une caisse.
Elyan l’observa discrètement.
Le problème était évident. Le marchand avait vendu une partie de son stock à l’avance, mais son fournisseur n’avait pas respecté les délais. Il risquait désormais de perdre plusieurs clients, tandis que le transporteur refusait d’assumer une responsabilité que son contrat ne lui attribuait pas clairement.
Les deux hommes n’avaient pas besoin d’un arbitre.
Ils avaient besoin d’une solution.
Elyan s’approcha.
— Pardonnez-moi. Je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre votre discussion.
Le marchand se retourna, irrité.
— Nous n’avons pas besoin d’un spectateur supplémentaire.
— Je peux vous aider à résoudre votre problème.
Le transporteur eut un rire incrédule.
— Et qui êtes-vous ?
Elyan soutint son regard.
— Quelqu’un qui sait comment éviter qu’une mauvaise livraison ne devienne une catastrophe commerciale.
Il laissa son pouvoir affleurer.
La divinité du Mensonge ne se résumait pas à quelques paroles trompeuses. Lorsqu’Elyan choisissait de faire intervenir son autorité divine, la frontière entre ce que les autres considéraient comme vrai et ce qu’ils pouvaient accepter comme vrai cessait d’être aussi simple.
Il ne se contentait pas de fabriquer une histoire convaincante.
Il imposait au mensonge une existence que la logique ordinaire ne pouvait pas simplement défaire.
Autour de lui, rien ne changea visiblement. Aucun éclair ne traversa le ciel. Aucune lumière ne jaillit de ses mains.
Pourtant, lorsqu’Elyan reprit la parole, les conditions de la rencontre venaient déjà de changer.
— Vous avez tous les deux une solution, déclara-t-il. Vous refusez simplement de la considérer parce que chacun cherche à faire supporter toute la perte à l’autre.
Le marchand fronça les sourcils.
— Quelle solution ?
— Vous, vous avez besoin d’une livraison immédiate. Et vous, vous avez besoin de terminer votre trajet sans accepter une pénalité injustifiée. Alors cessez de discuter de ce qui aurait dû se passer et regardez ce qui peut encore être fait.
Elyan désigna les caisses empilées sur la charrette.
— Le chargement est arrivé en retard, mais il est là. Une partie de la marchandise peut être vendue aujourd’hui. Le reste peut être livré demain matin. Vous réduisez la perte, vous préservez votre contrat et vous évitez une dispute qui ne vous rapportera rien.
Le transporteur regarda les caisses.
Puis le marchand.
— Nous pourrions effectivement livrer une partie maintenant.
Le marchand hésita.
— Et le reste ?
— Demain matin, répondit le transporteur. Sans frais supplémentaires.
Le marchand observa le document une nouvelle fois. Son expression se détendit.
— Très bien. Nous allons faire ainsi.
La dispute prit fin aussi rapidement qu’elle avait commencé.
Elyan sourit.
Il n’avait pas eu besoin de révéler son pouvoir. Il n’avait même pas eu besoin de leur faire accepter une histoire particulièrement extravagante.
Il avait simplement orienté leur réalité vers un résultat qui l’arrangeait.
Le marchand se tourna vers lui.
— Vous avez un talent pour la négociation. Comment vous appelez-vous ?
— Elyan.
Il ne donna pas son nom de famille.
— Vous cherchez du travail, c’est bien ça ? demanda le marchand.
— Je cherche une occasion.
L’homme réfléchit quelques instants.
— Je m’appelle Hadrien. Je possède plusieurs entrepôts dans le quartier. Je perds régulièrement du temps à régler des conflits entre fournisseurs, transporteurs et clients. Si vous êtes aussi efficace que vous en avez l’air, je pourrais avoir quelque chose à vous proposer.
Elyan inclina légèrement la tête.
— Je vous écoute.
Hadrien lui expliqua qu’il devait expédier plusieurs lots de marchandises vers des villes voisines. Il possédait les produits, mais ses contacts habituels n’étaient pas toujours fiables. Il avait besoin d’un intermédiaire capable de trouver des transporteurs disponibles, de comparer les tarifs et d’organiser les livraisons.
— Je ne vous demande pas de financer quoi que ce soit, précisa-t-il. Je vous paierai une commission pour chaque livraison correctement organisée. Si vous échouez, vous ne gagnerez rien.
— Cela me convient.
— Vous acceptez sans même connaître le montant ?
Elyan lui adressa un sourire calme.
— Je préfère d’abord savoir si vous êtes capable de tenir vos engagements.
Hadrien éclata de rire.
— Vous me plaisez, jeune homme.
Il lui tendit un document.
— Voici la liste des marchandises et des destinations. Revenez demain avec une proposition.
Elyan prit le document.
— Vous aurez votre réponse.
Il venait d’obtenir son premier contrat potentiel sans dépenser une seule pièce.
Mais il n’avait pas l’intention de s’arrêter là.
Au cours des heures suivantes, Elyan parcourut le marché, les entrepôts et plusieurs bureaux de transport. Il ne chercha pas simplement des personnes susceptibles de lui offrir un emploi. Il étudia les échanges commerciaux de la capitale.
Il découvrit que les grandes maisons disposaient de réseaux efficaces, mais souvent rigides. Les petits marchands, eux, possédaient des marchandises intéressantes sans avoir accès aux mêmes moyens de transport. Certains avaient des clients, mais pas de fournisseurs réguliers. D’autres pouvaient expédier rapidement des produits, mais ignoraient où trouver de nouveaux acheteurs.
Tout le monde cherchait à développer son commerce.
Peu de gens cherchaient à organiser les échanges entre les différents acteurs.
C’était là que se trouvait l’occasion.
Elyan s’installa sur un banc à l’écart du marché et sortit le document d’Hadrien.
Il commença à noter les trajets, les délais et les noms des transporteurs qu’il avait rencontrés. Puis il dressa une liste des marchandises les plus faciles à écouler dans les villes voisines.
Son projet prenait forme.
Il ne voulait pas devenir un simple intermédiaire payé pour résoudre des problèmes ponctuels. Il voulait bâtir une structure capable de mettre en relation des marchands, des fournisseurs et des transporteurs, tout en prélevant une commission sur les opérations organisées.
Une guilde marchande.
Une véritable organisation, avec ses contrats, ses membres, ses routes commerciales et ses ambitions.
Mais il lui manquait encore une chose essentielle : une raison pour que les commerçants lui fassent confiance.
Elyan leva les yeux vers la foule.
Il aurait pu prétendre posséder une fortune cachée. Il aurait pu inventer des relations avec de grandes maisons ou faire croire qu’il travaillait déjà pour un réseau commercial réputé.
Ces mensonges auraient été faciles.
Mais une guilde ne pouvait pas reposer éternellement sur une simple façade.
Il devait construire quelque chose de suffisamment utile pour que les autres aient intérêt à participer à son développement.
Son pouvoir lui permettrait de surmonter les obstacles impossibles. Son intelligence devait s’occuper du reste.
Le lendemain, il retrouva Hadrien et lui présenta son plan.
Il avait réparti les livraisons en plusieurs trajets, identifié les transporteurs les mieux placés pour les effectuer et proposé des accords qui réduisaient les frais sans diminuer la rémunération de chacun.
Hadrien examina les documents avec une attention croissante.
— Vous avez préparé tout cela en une journée ?
— J’ai surtout évité de perdre du temps.
— Et vous pensez réellement pouvoir organiser plusieurs livraisons à la fois ?
— Si les commerçants respectent leurs engagements, oui.
Hadrien releva les yeux.
— Vous ne semblez pas particulièrement inquiet à l’idée de travailler avec des inconnus.
— Les inconnus deviennent des partenaires lorsqu’ils comprennent qu’ils ont quelque chose à gagner.
Le marchand resta silencieux, puis referma le dossier.
— Je vais accepter votre proposition pour les premières livraisons. Si les résultats sont bons, nous pourrons envisager quelque chose de plus important.
Elyan lui tendit la main.
— Alors nous avons un accord.
Le contrat fut signé.
À cet instant, Elyan ne possédait toujours aucune fortune personnelle. Il n’avait ni bureau, ni entrepôt, ni armée de comptables à son service.
Mais il détenait désormais quelque chose de plus précieux qu’un sac de pièces : un premier réseau commercial, un partenaire convaincu de l’intérêt de son projet et la possibilité de prouver la valeur de son organisation.
Il restait à lui donner un nom.
Le soir même, dans une petite chambre qu’il avait obtenue en échange de travaux administratifs, Elyan rédigea les premiers statuts de sa future guilde.
Il voulait une organisation ouverte aux petits commerçants autant qu’aux grandes maisons. Les membres pourraient partager leurs informations sur les routes, mutualiser certains transports et trouver plus facilement des acheteurs. En échange, la guilde prélèverait une commission sur les transactions qu’elle faciliterait.
Il inscrivit finalement un nom en haut de la première page :
La Guilde d’Elia
Elyan avait longtemps cherché ce qu’il pourrait encore offrir à sa mère.
Il n’avait jamais trouvé de réponse.
L’argent, les titres, le pouvoir… Rien de tout cela ne pouvait lui rendre la personne dont l’absence pesait encore sur son cœur. Il aurait pu conquérir des royaumes entiers, amasser des fortunes capables de faire pâlir les plus grands marchands et bâtir un empire dont le nom traverserait les siècles. Pourtant, même au sommet de tout cela, il lui manquerait toujours la même chose.
Sa mère.
Parfois, il lui arrivait encore de vouloir lui raconter ses projets, de se demander ce qu’elle aurait pensé de ses décisions ou d’imaginer son sourire en découvrant ce qu’il avait accompli. Puis le silence revenait, et avec lui cette vérité qu’il ne pouvait ni tromper ni changer : elle ne serait pas là pour le voir grandir.
Alors, il avait décidé de construire quelque chose en son nom.
La Guilde d’Elia.
Il voulait que ce nom voyage là où il ne pourrait jamais l’emmener lui-même. Qu’il soit prononcé dans les ports, inscrit sur les contrats des marchands et connu jusque dans les royaumes les plus éloignés. Non pour que le monde se souvienne d’un grand commerce, mais pour qu’une partie d’elle continue d’exister dans ce monde.
Il savait qu’aucune richesse ne comblerait le vide qu’elle avait laissé.
Mais peut-être pouvait-il faire en sorte que son nom, lui, ne disparaisse jamais.
Elyan posa sa plume.
Il savait que son organisation rencontrerait des résistances. Les grandes maisons n’apprécieraient probablement pas de voir un nouvel acteur attirer des commerçants qu’elles considéraient comme leurs partenaires naturels. Les transporteurs devraient apprendre à travailler selon de nouvelles règles. Certains marchands tenteraient de profiter du réseau sans respecter leurs engagements.
Il anticipait ces problèmes.
Et pour les obstacles qui ne pouvaient pas être résolus par la négociation, il disposait d’une autorité divine que personne ne pourrait simplement démasquer.
Il souffla sur l’encre encore fraîche.
— Sept jours, murmura-t-il. Grand-père, je crois que tu viens de me donner exactement ce dont j’avais besoin.
Il n’avait pas encore bâti un empire.
Mais il venait de poser la première pierre d’une organisation qui, avec le temps, pourrait bouleverser le commerce du royaume.
Et personne ne soupçonnait que le jeune homme à l’origine de cette guilde était un Valerian privé de son argent pour une semaine.
C’était précisément ce qui rendait la situation amusante.
Bien loin de la capitale, au-delà des terres connues des mortels, la Tour des Heures se dressait dans un espace où les notions de distance et de durée perdaient une partie de leur sens.
Ses fondations semblaient plonger dans un ciel sans horizon. Des passerelles reliaient des plateformes suspendues au milieu d’une mer de nuages immobiles. D’immenses cadrans flottaient autour de la structure, certains avançant dans le sens habituel du temps, d’autres tournant à rebours, tandis que quelques-uns demeuraient parfaitement immobiles.
La tour n’était pas seulement la demeure de Kaelros.
Elle était aussi l’un des lieux où les événements temporels du monde pouvaient être observés, étudiés et, dans certaines limites, compris.
Ce matin-là, une salle située au sommet de la tour accueillait deux dieux.
Kaelros se tenait devant une table circulaire couverte de cartes célestes et de fragments de chroniques. Sa longue tenue sombre ne portait aucun ornement superflu, mais l’espace autour de lui semblait se plier à chacun de ses mouvements.
Face à lui, Azaël était assis sur le rebord d’une fenêtre donnant sur le vide.
Le Dieu du Chaos avait l’air de s’ennuyer profondément.
Il faisait tourner entre ses doigts une petite sphère lumineuse, qu’il déformait de temps à autre avant de lui rendre son apparence initiale.
Kaelros finit par lever les yeux.
— Tu pourrais au moins faire semblant de t’intéresser à ce que je te montre.
— Je m’intéresse.
— Tu as passé les dix dernières minutes à déformer une sphère temporelle.
Azaël observa l’objet.
La sphère prit soudain la forme d’un petit oiseau, qui battit des ailes avant de se dissoudre dans une poignée de particules.
— Je me suis intéressé à la manière dont elle réagissait.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
— Alors pose une question plus intéressante.
Kaelros ferma les yeux quelques secondes.
Il avait traversé suffisamment de siècles pour savoir qu’essayer d’imposer un rythme de travail à Azaël revenait généralement à perdre son temps.
— Très bien. Regarde ceci.
Il posa deux doigts sur la table.
Une image apparut au-dessus de la surface : un réseau de lignes lumineuses représentant les événements temporels de plusieurs régions du monde mortel. Chaque ligne se ramifiait en d’innombrables possibilités, dont certaines brillaient plus fortement que les autres.
Azaël se redressa légèrement.
— Tu as trouvé quelque chose.
— Une irrégularité.
— Où ?
Kaelros désigna une région située au nord du royaume.
— Ici. Depuis plusieurs jours, certaines chroniques enregistrent des événements qui ne correspondent pas exactement aux traces temporelles attendues.
Azaël observa le réseau.
— Une perturbation ?
— C’est ce que j’ai d’abord pensé.
— Et maintenant ?
Kaelros fit apparaître une seconde image.
Cette fois, plusieurs lignes se croisaient avant de disparaître brusquement. Elles ne se poursuivaient pas vers une autre branche. Elles semblaient simplement s’interrompre, comme si une partie du réseau n’avait jamais existé.
Azaël perdit son sourire.
— Intéressant.
— C’est exactement ce que je me suis dit.
— Non, Kaelros. Tu as pensé que c’était inquiétant. Tu ne m’aurais pas fait venir ici pour me montrer quelque chose de simplement intéressant.
Le Dieu du Temps ne répondit pas immédiatement.
Azaël descendit de la fenêtre et s’approcha de la table.
— Explique-moi.
Kaelros agrandit la représentation.
— Il y a trois jours, un observatoire secondaire a enregistré une variation dans le déroulement des événements d’une région frontalière. Rien d’exceptionnel en soi. Les événements du monde mortel produisent constamment des divergences entre les possibilités envisagées et celles qui se réalisent.
Il fit apparaître plusieurs lignes supplémentaires.
— Mais lorsque j’ai consulté les archives, j’ai découvert que certains événements avaient laissé des traces contradictoires. Une chronique affirme qu’une décision a été prise. Une autre indique que cette décision n’a jamais existé. Pourtant, les deux archives sont authentiques.
Azaël croisa les bras.
— Une falsification ?
— Les documents ont été conservés dans des salles différentes. Les scribes ne se connaissent pas. Les traces temporelles qui les entourent sont également authentiques.
— Quelqu’un pourrait-il manipuler les archives ?
— Pas sans laisser une trace. Et aucune intervention connue ne correspond à ce que nous observons.
Azaël contempla les lignes qui s’effaçaient.
— Tu as vérifié si un autre dieu était intervenu ?
— Je l’ai fait.
— Et ?
— Aucun dieu n’a revendiqué cette intervention.
Azaël lui adressa un regard amusé.
— Tu sais très bien que l’absence de revendication ne signifie rien. Certains dieux préfèrent agir dans l’ombre.
— C’est précisément pour cette raison que je t’en parle.
Un léger silence s’installa.
Azaël fit le tour de la table, observant les différentes représentations. Il connaissait les limites du pouvoir de Kaelros. Le Dieu du Temps pouvait examiner les événements, en percevoir les ramifications et intervenir dans certaines conditions. Mais même son père ne pouvait pas simplement regarder chaque possibilité comme s’il s’agissait d’un livre ouvert.
Le temps n’était pas une bibliothèque contenant toutes les réponses.
C’était un réseau immense, dont chaque événement influençait d’innombrables autres.
Et ce que Kaelros lui montrait ne ressemblait pas à une simple branche écartée.
— Tu penses qu’un événement a été effacé ? demanda Azaël.
— Je pense qu’il serait prématuré de tirer une conclusion.
— Ce qui signifie que tu le penses également.
Kaelros soupira.
— Tu es toujours aussi pénible.
— Et pourtant, tu m’as invité.
— Parce que tu es le seul que je connaisse qui puisse regarder une anomalie sans essayer immédiatement de la ramener à une règle existante.
Azaël sourit.
— Enfin un compliment.
— N’en profite pas.
Le Dieu du Chaos tendit la main au-dessus de la table. Les lignes lumineuses se déformèrent légèrement autour de ses doigts, mais ne disparurent pas. Il observa leur réaction, puis retira sa main.
— Ce n’est pas une perturbation temporelle ordinaire.
Kaelros se raidit imperceptiblement.
— Comment peux-tu en être certain ?
— Je ne le suis pas. Mais je peux te dire une chose : ce que tu observes ne ressemble pas à un événement qui aurait simplement changé de direction. C’est comme si certaines conséquences existaient sans que leur origine soit clairement accessible.
— C’est exactement ce qui me préoccupe.
Azaël se détourna de la table.
— As-tu consulté les autres dieux ?
— Pas encore.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sais pas si nous avons affaire à une anomalie isolée, à une intervention volontaire ou à quelque chose qui dépasse les mécanismes que nous connaissons. Je ne souhaite pas déclencher une assemblée divine pour une hypothèse.
Azaël laissa échapper un rire bref.
— Tu crains surtout que Vulcain te reproche d’avoir interrompu ses forges pour une fausse alerte.
Kaelros le fixa.
— Vulcain a déjà interrompu trois de mes réunions pour me parler de ses forges.
— Il considère que tout problème peut être résolu en augmentant la température.
— Et toi, tu considères que tout problème devient plus intéressant lorsqu’on le laisse empirer.
— Je n’ai jamais prétendu être raisonnable.
Kaelros secoua la tête.
Pendant un instant, la tension retomba. Les deux dieux avaient partagé suffisamment d’événements pour pouvoir se permettre ce genre d’échange, même lorsque les sujets abordés menaçaient de dépasser leur compréhension.
Mais Azaël n’avait pas oublié les lignes interrompues.
Il revint vers la table.
— Montre-moi la première anomalie.
Kaelros fit apparaître une représentation plus précise de la région frontalière. Des villes, des routes et plusieurs positions militaires se dessinèrent dans l’espace.
Azaël observa la carte.
— Cette région se trouve près de la ligne de front de Varenne.
— Oui.
— Les événements militaires pourraient donc être liés.
— C’est possible. Mais je ne veux pas que tu confondes une proximité géographique avec une preuve.
Azaël leva les yeux vers son père.
— Tu me connais mieux que ça.
— Justement.
Le Dieu du Chaos posa un doigt sur la carte.
Une légère distorsion se forma autour de la région, puis s’étendit avant de disparaître.
— Il y a quelque chose d’autre, murmura-t-il.
— Quoi donc ?
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Il avait senti une résistance, presque imperceptible, lorsque son pouvoir avait effleuré la représentation. Ce n’était pas une barrière au sens habituel du terme. Rien ne lui interdisait d’agir. Pourtant, l’anomalie semblait se soustraire à une interprétation directe, comme si elle n’avait aucune intention de se laisser définir par les règles qu’il connaissait.
Il retira sa main.
— Je veux consulter les archives les plus anciennes de la tour.
Kaelros le regarda avec attention.
— Celles qui précèdent la dernière guerre divine ?
— Plus anciennes encore.
— Certaines de ces archives n’ont pas été ouvertes depuis des ères.
— Alors il est temps de les ouvrir.
Kaelros resta silencieux.
Il savait qu’Azaël ne prenait pas ce genre de décision à la légère. Son fils pouvait se montrer provocateur, imprévisible et parfois exaspérant, mais il ne s’intéressait pas à une anomalie sans raison.
— Je vais demander l’accès aux salles inférieures, finit-il par dire.
— Inutile.
Azaël leva la main.
Au fond de la pièce, une porte qui ne figurait sur aucun plan visible apparut entre deux colonnes. Sa surface était noire, dépourvue de poignée, et des inscriptions anciennes couraient le long de son encadrement.
Kaelros se retourna brusquement.
— Cette porte n’était pas là.
— Elle était là.
— Je connais ma propre tour, Azaël.
— Et moi, je connais les portes.
Le Dieu du Temps s’approcha de l’ouverture, visiblement contrarié.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Rien. J’ai simplement remarqué que cette partie de la salle semblait cacher quelque chose.
— Une salle dissimulée dans la Tour des Heures ne devrait pas pouvoir apparaître sans que je le sache.
Azaël examina les inscriptions.
— Alors peut-être que tu devrais te demander pourquoi tu ne l’as jamais remarquée.
Kaelros ne répondit pas.
Il tendit la main vers les symboles, mais ceux-ci demeurèrent immobiles. Aucune reconnaissance ne se manifesta. Aucune serrure temporelle ne réagit à sa présence.
Pour la première fois depuis le début de leur discussion, le Dieu du Temps sembla véritablement préoccupé.
— Je ne reconnais pas ces inscriptions.
Azaël sourit sans joie.
— Voilà qui devient intéressant.
Il posa la main sur la porte.
Celle-ci s’ouvrit sans résistance.
Derrière se trouvait un couloir étroit, éclairé par des globes de lumière pâle. Les murs étaient couverts de tablettes, de chroniques et de fragments de textes que le temps aurait dû réduire en poussière depuis longtemps.
Pourtant, tout semblait parfaitement conservé.
Kaelros entra le premier, suivi d’Azaël.
Ils avancèrent en silence jusqu’à une salle circulaire où reposait un socle de pierre. Au-dessus de celui-ci flottait un registre fermé, retenu par des chaînes qui ne projetaient aucune ombre.
Le Dieu du Temps s’arrêta.
— Je n’ai jamais vu cet endroit.
Azaël observa le registre.
— Mais il se trouve dans ta tour.
— Je le sais.
— Et il semble attendre quelqu’un.
Kaelros leva une main, prêt à examiner l’objet.
Azaël l’arrêta.
— Attends.
Le Dieu du Chaos s’approcha lentement. Il ne toucha pas immédiatement le registre. Il observa les chaînes, les inscriptions et la surface de la pierre.
Puis il remarqua un détail.
Sur le socle, une phrase avait été gravée dans une langue ancienne, si ancienne que même certains dieux auraient eu du mal à la lire.
Azaël en déchiffra les premiers mots.
Son expression changea.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Kaelros.
Le Dieu du Chaos ne répondit pas.
Il relut la phrase une seconde fois.
Puis une troisième.
Enfin, il recula d’un pas.
Kaelros se plaça à côté de lui et examina l’inscription.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Azaël resta silencieux un long moment.
Lorsqu’il répondit, sa voix avait perdu toute trace de plaisanterie.
— Ce registre ne conserve pas les événements qui se sont produits.
Il leva les yeux vers son père.
— Il conserve ceux dont le monde a perdu la trace.
Kaelros regarda de nouveau le socle.
— C’est impossible.
— Je préférerais que tu aies raison.
Le registre s’ouvrit soudain de lui-même.
Ses pages se mirent à tourner, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. Des inscriptions apparurent sur leur surface avant de s’effacer aussitôt.
Kaelros tendit la main, mais une force invisible repoussa son pouvoir.
Azaël, lui, ne bougea pas.
Il observait les pages avec une attention absolue.
Puis le registre s’immobilisa.
Une seule ligne demeura visible.
Elle était écrite dans une langue que Kaelros reconnaissait, mais qu’il n’avait pas lue depuis des ères.
Le Dieu du Temps pâlit.
Azaël tourna lentement la tête vers lui.
— Tu connais cette écriture.
Ce n’était pas une question.
Kaelros fixa la page.
— Oui.
— Alors lis-la.
Le silence s’étira dans la salle.
Finalement, Kaelros prononça les mots d’une voix basse :
— « Ce qui a été séparé ne doit jamais retrouver son origine. »
Azaël ne répondit pas.
Pendant quelques secondes, le monde sembla retenir son souffle autour des deux dieux.
Puis le registre se referma brutalement.
Les chaînes disparurent.
Et la porte, derrière eux, commença à se refermer.
Azaël se retourna juste à temps pour observer l’ouverture se réduire à une ligne noire, avant de s’effacer complètement.
Ils se retrouvèrent seuls dans la salle circulaire.
Kaelros demeura immobile.
— Tu savais quelque chose, dit Azaël.
Le Dieu du Temps ne répondit pas.
— Kaelros.
— Pas ici.
Azaël le fixa.
— Tu viens de me montrer une anomalie qui semble échapper aux règles du temps, une salle dont tu ignorais l’existence et un registre qui conserve des événements disparus. Puis tu lis une inscription qui te fait perdre toute envie de parler.
Il s’approcha de son père.
— Tu vas m’expliquer ce que tu sais.
Kaelros soutint son regard.
— Je t’expliquerai ce que je peux confirmer.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
— Et je ne t’ai pas promis davantage.
Leurs regards se croisèrent.
Durant un instant, la salle sembla se remplir d’une tension invisible. Le temps lui-même paraissait hésiter autour de Kaelros, tandis que le chaos se manifestait dans les faibles distorsions qui parcouraient les murs.
Aucun des deux dieux ne recula.
Finalement, Azaël détourna les yeux.
— Très bien.
Il marcha vers l’endroit où la porte avait disparu.
— Je vais retrouver ce registre. Et cette fois, je ne te laisserai pas décider seul de ce que j’ai le droit de savoir.
Kaelros le regarda s’éloigner.
— Azaël.
Le Dieu du Chaos s’arrêta sans se retourner.
— Ne confonds pas ce que tu peux découvrir avec ce que tu es prêt à comprendre.
Un sourire froid apparut sur le visage d’Azaël.
— Tu devrais savoir que ce genre de phrase ne fait que me donner envie de continuer.
Il quitta la salle.
Kaelros resta seul au milieu des chroniques oubliées.
Pendant un long moment, il contempla l’endroit où le registre avait flotté.
Puis il ferma les yeux.
Il n’avait pas menti à son fils.
Pas exactement.
Mais il ne lui avait pas non plus révélé toute la vérité.
Et, pour la première fois depuis une éternité, le Dieu du Temps se demanda si certaines choses auraient réellement dû rester enfouies.
À des milliers de lieues de la Tour des Heures, Soren achevait son premier rapport après l’escarmouche de Varenne.
Dans une chambre modeste du camp, il décrivait les positions ennemies, les mouvements observés et les réactions de sa compagnie. Il aurait préféré retourner immédiatement sur le terrain, mais le lieutenant Maël lui avait ordonné de rendre compte de la mission avant de prendre du repos.
Soren avait obéi.
Il posa finalement sa plume et observa son épée, appuyée contre le mur.
La journée n’avait fait que commencer, et il avait déjà compris que cette affectation serait différente de tout ce qu’il avait connu.
Il ne regrettait pas d’être venu.
À quelques rues du marché central, Elyan, lui, signait les premières pages du registre de la Guilde d’Elia. Son entreprise ne comptait encore que quelques partenaires, mais les premières livraisons étaient organisées et plusieurs commerçants avaient accepté de discuter avec lui.
Il ne disposait toujours pas d’une fortune.
Il n’en avait pas besoin.
Pour l’instant, il avait une idée, un réseau naissant et un pouvoir qui lui permettait d’imposer ses propres règles lorsque les circonstances l’exigeaient.
Quant à Azaël, il venait de découvrir que même la Tour des Heures pouvait abriter des secrets inconnus de son propre maître.
Trois chemins venaient de s’ouvrir.
Un épéiste partait défendre le royaume.
Un héritier bâtissait une puissance commerciale à partir de rien.
Et deux dieux venaient de découvrir qu’une partie de l’histoire du monde avait peut-être été effacée.
Aucun d’eux ne savait encore jusqu’où ces chemins les conduiraient.
Mais quelque part, derrière les événements visibles, quelque chose semblait avoir commencé à bouger.
Et cette fois, même les dieux ne pouvaient pas être certains d’en connaître l’origine.