Chapitre 104
La porte de la demeure de Mira se referma doucement derrière elle.
Soren resta quelques secondes devant les marches, les yeux fixés sur l’entrée. Il attendit qu’une lumière s’allume à l’étage avant de rejoindre son frère, qui l’attendait déjà près du carrosse.
— Tu comptes rester ici jusqu’à demain matin ? demanda Elyan.
— Je vérifie qu’elle est bien rentrée.
— Elle vient de franchir sa porte.
— Merci, je l’avais remarqué.
— Je préfère vérifier. Avec toi, on ne sait jamais. Tu serais capable de monter la garde devant sa chambre en prétendant que c’est une décision stratégique.
Soren lui adressa un regard noir.
— Continue et je te laisse rentrer à pied.
— Tu ne ferais pas ça à ton propre frère.
— Essaie pour voir.
Elyan monta dans le carrosse avec un sourire satisfait. Soren le suivit en soupirant, puis donna au cocher le signal du départ.
Le véhicule s’ébranla et s’éloigna de la demeure de Mira.
La capitale était encore animée malgré l’heure tardive. Des carrosses circulaient entre les résidences nobles, des domestiques accompagnaient les derniers invités du bal et quelques groupes profitaient des festivités du nouvel an. Pourtant, à l’intérieur du carrosse, l’atmosphère était devenue bien plus calme que celle de la salle de bal qu’ils venaient de quitter.
Elyan observa son frère pendant un moment.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Tu comptes me faire croire que tu n’as rien à dire après tout ce qui s’est passé ce soir ?
Soren regardait par la fenêtre.
— Je réfléchis.
— C’est inquiétant. Tu ne devrais pas faire ça sans surveillance.
— Elyan.
— D’accord, j’arrête.
Il se tut pendant quelques secondes, avant de reprendre d’un ton plus sérieux :
— Tu penses qu’elle ira bien ?
Soren tourna la tête vers lui.
— Mira ?
— Non, le comte Orsini. Évidemment que je parle de Mira.
— Je pense qu’elle aura besoin de temps. Son père risque de lui en vouloir, surtout après ce qui s’est passé devant toute la cour.
Elyan hocha lentement la tête.
— C’est ce qui m’inquiète aussi. Nous avons exposé leur affaire devant le roi, les nobles et tous les invités. Même si son père était en tort, il pourrait considérer notre intervention comme une humiliation personnelle.
— Il aurait pu éviter cette humiliation en écoutant sa fille.
— Je suis d’accord. Mais les gens ne réagissent pas toujours raisonnablement lorsqu’ils se sentent humiliés.
Soren serra la mâchoire.
Il revoyait encore le visage du comte, son assurance lorsqu’il parlait de Mira comme si son avenir lui appartenait déjà. Il se souvenait surtout de la façon dont elle avait reculé lorsqu’Orsini avait posé sa main sur son épaule.
Cette image suffisait à raviver sa colère.
— Si son père essaie encore de lui imposer ce mariage, je ne resterai pas sans rien faire.
— Personne ne te demande de l’abandonner, répondit Elyan. Mais tu dois comprendre que la protéger ne signifie pas décider de tout à sa place.
— Je ne décide pas à sa place.
— Pas encore. Mais tu as parfois tendance à croire que, parce que tu veux aider quelqu’un, tu es forcément le mieux placé pour déterminer ce qui est bon pour lui.
Soren lui lança un regard agacé.
— Tu pourrais au moins reconnaître que j’ai empêché une situation encore pire.
— Je le reconnais. Mira a pu parler devant le roi, et le mariage a été suspendu. Mais tu aurais pu parvenir au même résultat sans libérer autant de puissance magique dans une salle remplie de nobles.
— Orsini m’a attrapé par le col.
— Je sais.
— Il se comportait comme si Mira lui appartenait.
— Je sais aussi.
— Alors quel est ton problème ?
Elyan croisa les bras.
— Mon problème, c’est que tu sembles croire que le fait d’avoir raison t’autorise à agir sans réfléchir aux conséquences.
Soren ouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisa.
Il détestait l’admettre, mais son frère n’avait pas entièrement tort.
Sur le moment, il n’avait pensé qu’à Mira. Il n’avait pas envisagé ce que les nobles pourraient raconter, la réaction du roi ou les conséquences politiques d’une démonstration de puissance au milieu du palais.
Il avait simplement voulu qu’Orsini comprenne qu’il ne pouvait pas traiter les autres de cette manière.
— Je ne regrette pas de l’avoir défendue, déclara-t-il finalement.
— Je ne te demande pas de le regretter.
— Alors nous sommes d’accord.
— Nous sommes d’accord sur le fait qu’Orsini avait tort. Pour le reste, nous en reparlerons lorsque tu auras appris à réfléchir cinq secondes avant d’agir.
— Tu sais que je pourrais t’étrangler avec un coussin ?
— Et tu sais que je pourrais raconter à Mira que tu es incapable de réfléchir lorsqu’elle est dans la même pièce que toi ?
Soren se redressa.
— Tu n’oserais pas.
— Essaie pour voir.
Les deux frères échangèrent un regard, puis Elyan laissa échapper un rire. Soren finit par sourire à son tour.
Leur complicité avait toujours fonctionné ainsi. Ils pouvaient se disputer pour presque rien, se provoquer pendant des heures et se lancer les pires remarques sans jamais oublier qu’ils étaient du même côté lorsque cela comptait réellement.
Après quelques instants, Elyan remarqua que Soren était retombé dans ses pensées.
Cette fois, il connaissait probablement la raison.
— Tu lui as reparlé de votre promesse ?
Soren tourna brusquement la tête.
— Comment tu sais ça ?
— Parce que je te connais. Et parce que tu n’as pas arrêté de la regarder pendant toute la soirée.
— Je ne l’ai pas regardée pendant toute la soirée.
— Bien sûr. Tu as simplement passé une partie du bal à vérifier où elle se trouvait, puis tu as menacé un comte lorsqu’il s’est approché d’elle.
— Il l’a touchée alors qu’elle ne voulait pas qu’il le fasse.
— Je n’ai pas dit le contraire.
Elyan se pencha légèrement en avant.
— Je parle de votre promesse de mariage.
Soren resta silencieux quelques secondes.
— Oui. Je lui en ai parlé.
— Et ?
Un sourire discret apparut sur le visage du blond.
— Elle s’en souvient.
Elyan cligna des yeux.
— Attends. Elle se souvient vraiment de cette histoire ?
— Évidemment.
— Je pensais que vous aviez oublié depuis longtemps ! Vous étiez des enfants.
— Je sais quel âge nous avions.
— À l’époque, tu voulais devenir le plus grand épéiste du monde et elle voulait un château. Vous avez probablement conclu cet accord après avoir joué ensemble pendant une après-midi.
— Elle voulait surtout un jardin immense.
— Ah, pardon. Un jardin immense. Tout de suite, c’est beaucoup plus sérieux.
Soren lui donna un coup de coude.
— Tu es insupportable.
— Je sais. Continue.
Le jeune homme reporta son regard vers la fenêtre. Son expression avait changé. Derrière ses plaisanteries, il y avait une sincérité qu’Elyan ne lui connaissait que rarement lorsqu’il s’agissait de ses propres sentiments.
— Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais oublié notre promesse. Mais elle ne sait pas encore ce qu’elle veut.
— Et tu lui as demandé de t’épouser ?
— Non.
Elyan haussa un sourcil.
— Tu n’as pas essayé de la convaincre ?
— Pourquoi l’aurais-je fait ?
— Parce que tu es amoureux d’elle depuis suffisamment longtemps pour que je commence à me demander si tu comptes un jour faire autre chose que la regarder.
Soren lui lança un regard noir.
— Je suis sérieux, Elyan.
— Moi aussi.
Le blond prit une inspiration.
— Mira vient de découvrir que sa propre famille voulait décider de son avenir sans lui demander son avis. Je ne vais pas profiter de cette situation pour lui demander de s’engager avec moi.
Il marqua une pause.
— Je lui ai dit que notre promesse comptait toujours pour moi. Mais je lui ai aussi dit qu’elle était libre de choisir. Si elle décide de ne pas m’épouser, je l’accepterai.
Elyan le regarda sans répondre immédiatement.
Il connaissait son frère. Soren pouvait se montrer obstiné, orgueilleux et parfois insupportablement impulsif. Mais lorsqu’il prenait quelque chose à cœur, il était capable d’une détermination que peu de gens pouvaient comprendre.
Cette fois, il semblait avoir compris une chose importante : tenir à quelqu’un ne donnait aucun droit sur cette personne.
— Alors ne l’oublie pas, finit par dire Elyan.
— Quoi ?
— Ce que tu viens de me dire. Tu lui as promis de respecter son choix. Ne laisse pas ta peur de la perdre te faire oublier cette promesse.
Soren acquiesça.
— Je ne le ferai pas.
Le carrosse poursuivit sa route vers la résidence Valerian. Les rues devenaient progressivement plus silencieuses à mesure qu’ils s’éloignaient du centre de la capitale.
— J’espère simplement que le roi fera correctement son travail, murmura Soren.
— Il a ordonné une enquête. Nous devrions laisser les choses suivre leur cours, au moins pour le moment.
— Et si cela ne suffit pas ?
— Alors nous aviserons. Mais nous ne pouvons pas résoudre chaque problème en menaçant quelqu’un de l’écraser sous notre puissance.
Soren eut un sourire en coin.
— Tu es certain que tu n’as pas été nommé conseiller royal pendant notre absence ?
— Si c’était le cas, je commencerais par te faire interdire l’accès aux salles de bal.
— Tu n’as pas l’autorité nécessaire.
— Pas encore.
Ils rirent de nouveau.
Quelques minutes plus tard, le carrosse franchit les grilles de leur résidence. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient encore éclairées, mais le reste du bâtiment semblait plongé dans le sommeil.
Les deux frères descendirent.
Avant de rejoindre les escaliers, Elyan observa Soren.
— Essaie de dormir. Nous aurons probablement une journée chargée demain.
— Pourquoi ?
Elyan le fixa.
— Nous venons de revenir après des années d’absence. Toute la cour sait maintenant que nous sommes dans la capitale. Tu as provoqué un incident au bal royal et humilié un comte devant le roi. Tu crois vraiment que personne ne va nous demander des comptes ?
Soren regarda les fenêtres du grand salon.
— Tu penses que grand-père est au courant ?
— Je serais surtout surpris qu’il ne le soit pas.
— Alors je vais dormir avant qu’il décide de venir lui-même me chercher.
— Pour une fois, c’est une excellente idée.
Les deux frères se séparèrent dans le couloir.
Cette nuit-là, personne ne vint les déranger. Ils purent rejoindre leurs chambres et se reposer sans recevoir la moindre convocation.
Le duc Valerian avait néanmoins été informé de leur retour, de l’incident au palais et des circonstances entourant l’intervention de Soren. Il avait pris connaissance des rapports disponibles et décidé qu’il attendrait le lendemain matin pour s’entretenir avec ses petits-fils.
Il ne comptait pas leur laisser croire que leur nom et leur puissance les plaçaient au-dessus de toute responsabilité.
Le lendemain matin, Soren descendit dans la salle à manger avec les cheveux encore légèrement en bataille. Il avait dormi plus longtemps qu’il ne l’aurait cru possible et espérait pouvoir profiter tranquillement de son petit-déjeuner avant de découvrir ce que la journée lui réservait.
Elyan était déjà installé à table.
Il parcourait un document tout en buvant son thé, parfaitement éveillé.
Soren prit place en face de lui.
— Pourquoi as-tu l’air aussi sérieux ?
— Parce que je lis.
— Tu pourrais lire quelque chose de plus amusant.
— Comme quoi ?
— Un rapport sur la manière dont le comte Orsini a fini à genoux devant toute la cour.
Elyan posa lentement son document.
— Tu sais, je commence à comprendre pourquoi notre grand-père nous a laissés dormir cette nuit. Il voulait probablement avoir suffisamment de patience pour te supporter ce matin.
Soren sourit et attrapa un morceau de pain.
— Tu t’inquiètes trop.
— Et toi, pas assez.
Ils n’eurent pas le temps de poursuivre leur échange.
Un domestique entra dans la salle à manger et s’inclina devant eux.
— Messieurs Valerian, le duc vous attend dans le grand salon. Il souhaite vous recevoir immédiatement.
Soren immobilisa sa main au-dessus de son assiette.
Elyan ferma les yeux un instant.
— Évidemment.
Le domestique attendit.
Soren reposa son pain.
— Très bien. Nous arrivons.
Quelques minutes plus tard, les deux frères traversaient le couloir menant au grand salon. Ils ne plaisantaient plus. Même Soren avait compris que leur grand-père ne les convoquait pas si tôt pour discuter de leurs souvenirs d’enfance.
Le duc Valerian se tenait près de la cheminée, vêtu d’une tenue sobre. Plusieurs documents étaient disposés sur la table devant lui, parmi lesquels figurait un rapport portant le sceau royal.
Il leva les yeux lorsque ses petits-fils entrèrent.
— Asseyez-vous.
Ils obéirent.
Le duc attendit quelques secondes avant de prendre le rapport.
— J’aimerais que vous m’expliquiez ce qui s’est passé hier soir.
Soren inspira pour répondre.
— Le comte Orsini…
— Je ne t’ai pas encore demandé de parler, Soren.
Le blond referma la bouche.
Elyan détourna légèrement la tête. Il savait que son frère aurait besoin de toute sa patience pour traverser cette conversation sans aggraver sa situation.
Le duc posa le rapport sur la table.
— Elyan, tu vas commencer. Je veux connaître les faits, depuis votre arrivée au bal jusqu’à votre départ du palais. Ne me donnez pas une version destinée à vous rendre plus présentables. Je veux comprendre ce qui s’est réellement passé.
Elyan acquiesça.
Il raconta leur arrivée, leurs retrouvailles avec leurs connaissances, puis le moment où ils avaient remarqué le comportement inhabituel de Mira. Il expliqua comment ils avaient découvert que sa famille souhaitait la marier au comte Orsini pour régler des dettes, alors même qu’elle venait seulement d’apprendre cette décision et qu’elle avait refusé.
Il décrivit ensuite l’intervention de Soren, le geste du comte lorsqu’il avait attrapé son frère par le col, puis la libération de puissance magique qui avait immobilisé plusieurs personnes et fissuré le marbre sous les pieds du blond.
Il termina en expliquant comment le roi avait repris le contrôle de la situation, interrogé Mira et suspendu toute avancée du mariage en attendant une enquête.
Le duc écouta jusqu’au bout sans interrompre son petit-fils.
Lorsqu’Elyan eut terminé, il se tourna vers Soren.
— As-tu quelque chose à ajouter ?
— Oui. Mira avait refusé ce mariage. Son père ne l’écoutait pas et Orsini agissait comme s’il avait déjà obtenu le droit de décider de sa vie. Je ne pouvais pas simplement les regarder faire.
— Tu considères donc que ton intervention était justifiée.
— Oui.
— Même lorsque tu as libéré suffisamment de puissance pour faire trembler une salle entière ?
Soren hésita.
— Je contrôlais ma magie.
Le duc posa les deux mains sur la table.
— Le rapport indique que plusieurs gardes ont été incapables de bouger, que les conversations se sont interrompues dans toute la salle et que le sol a été endommagé par la pression de ta puissance.
— Je n’ai blessé personne.
— Ce n’est pas la question !
La voix du duc claqua dans le salon.
Soren se redressa.
Le duc Valerian contourna lentement la table.
— Tu sembles penser que tant que personne n’est blessé, toutes tes décisions deviennent acceptables. Ce n’est pas ainsi que fonctionne le monde, Soren. Une démonstration de puissance au milieu d’une salle remplie de nobles peut être interprétée comme une menace. Certains y verront une provocation. D’autres chercheront à déterminer si tu représentes un danger pour le royaume. Et certains pourraient décider qu’ils doivent agir avant que tu ne recommences.
Soren serra les mâchoires.
— Je n’ai menacé ni le roi ni le royaume.
— Tu le sais. Moi aussi. Mais crois-tu que tous ceux qui étaient présents hier soir te connaissent suffisamment pour comprendre tes intentions ?
Le jeune homme ne répondit pas.
— Vous êtes revenus dans la capitale après une longue absence, poursuivit le duc. Votre présence attire déjà l’attention. Vos noms ouvrent des portes, suscitent des attentes et provoquent des inquiétudes. Vous ne pouvez pas agir comme si vous étiez deux inconnus libres de disparaître après chaque incident.
Il s’arrêta devant Soren.
— Tu voulais protéger Mira. Je comprends cette intention et je ne te reproche pas d’être intervenu. Mais tu dois apprendre à maîtriser ta colère autant que ta puissance. Si tu veux être capable de protéger quelqu’un, tu dois pouvoir réfléchir lorsque la situation devient difficile.
Soren baissa les yeux.
— Qu’aurais-je dû faire ? Le laisser continuer ?
— Non. Tu aurais dû l’empêcher de lui imposer ce mariage sans transformer cette intervention en démonstration de force. Tu aurais pu lui faire comprendre que son comportement aurait des conséquences, puis laisser le roi intervenir. Et lorsque le roi a pris les choses en main, tu aurais dû lui laisser la possibilité de régler la situation.
— J’ai relâché ma magie quand Elyan me l’a demandé.
— Et tu aurais dû le faire plus tôt.
Soren resta silencieux.
Le duc tourna ensuite son attention vers Elyan.
— Quant à toi, tu sembles considérer que puisque tu as tenté de raisonner ton frère, tu as rempli ton rôle.
Elyan se redressa.
— Je ne prétends pas avoir tout fait correctement.
— Tant mieux. Parce que tu as tendance à observer les problèmes, à en comprendre les causes, puis à croire que cela suffit. Tu es capable de réfléchir rapidement, de négocier et d’anticiper les réactions des autres. Pourtant, tu ne peux pas toujours compter sur ton frère pour agir pendant que tu analyses la situation.
— Je ne lui demande pas de prendre toutes les décisions à ma place.
— Peut-être pas. Mais vous avez tous les deux des habitudes qu’il est temps de corriger.
Le duc retourna près de la cheminée.
— Soren agit avant de réfléchir. Elyan réfléchit parfois si longtemps qu’il finit par croire qu’il n’a aucune responsabilité tant qu’il n’est pas directement à l’origine d’un problème. Vous êtes différents, mais vous avez commis la même erreur : vous avez agi sans mesurer pleinement les conséquences.
Elyan baissa légèrement la tête.
— Je comprends.
— J’espère.
Le duc prit un autre document et le posa devant lui.
— Je ne vais pas vous demander de regretter d’avoir aidé Mira. Elle avait le droit de refuser ce mariage, et sa famille aurait dû respecter sa décision dès le départ. Mais vos bonnes intentions ne vous dispensent pas d’assumer ce qui découle de vos actes.
Il marqua une pause.
— Vous êtes suffisamment âgés pour réclamer votre indépendance. Il est donc temps que vous appreniez ce que cette indépendance implique réellement.
Soren fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Le duc le regarda droit dans les yeux.
— Je veux dire que vous allez tous les deux recevoir une punition.
Le silence tomba immédiatement dans le salon.
Soren se renfonça dans son fauteuil.
Elyan posa lentement ses mains sur ses genoux.
Le duc poursuivit :
— Soren, tu vas intégrer la garde royale.
Le blond resta immobile.
— Pardon ?
— Tu as parfaitement entendu.
— La garde royale ?
— Oui.
Soren regarda son frère, comme s’il espérait trouver chez lui une explication susceptible de rendre cette annonce moins absurde.
Elyan, pour une fois, ne semblait pas avoir de commentaire à faire.
— Grand-père, je sais me battre, protesta Soren. Je maîtrise mon épée et ma magie. Pourquoi devrais-je intégrer la garde comme une recrue ?
— Parce que savoir se battre ne signifie pas savoir servir. Tu as démontré que tu pouvais intimider une salle entière. Ce que tu dois apprendre maintenant, c’est la discipline, le travail en équipe et le respect des responsabilités.
— Je pourrais être beaucoup plus utile dans une autre fonction.
— Tu commenceras au bas de la hiérarchie.
— Mais…
— Ne me réponds pas.
Soren se tut.
Le duc poursuivit d’une voix ferme :
— Tu suivras l’entraînement des nouvelles recrues. Tu obéiras aux ordres de tes supérieurs. Tu accompliras les tâches qui te seront confiées, même lorsqu’elles te sembleront insignifiantes. Tu ne recevras aucun traitement de faveur en raison de ton nom, de ta puissance ou de tes relations.
Soren se redressa.
— Et si je suis plus compétent que mes supérieurs ?
— Tu leur obéiras.
— Même s’ils sont moins puissants que moi ?
— Tu leur obéiras.
— Et si je considère qu’un ordre est stupide ?
— Tu apprendras à distinguer un ordre que tu n’aimes pas d’un ordre qui doit réellement être contesté. Si tu estimes qu’une décision met inutilement des vies en danger, tu devras savoir l’expliquer et assumer ta position. Tu ne pourras pas simplement désobéir parce que tu te crois supérieur à celui qui te commande.
Soren serra les dents.
— Combien de temps suis-je censé rester dans la garde ?
— Le temps nécessaire pour faire tes preuves.
— Et je devrai vraiment gravir tous les échelons ?
— Un par un. Chaque promotion devra être méritée. Je n’interviendrai pas pour accélérer ta progression.
Soren passa une main sur son visage.
Il s’était attendu à des reproches, peut-être à une interdiction de se rendre au palais pendant quelque temps. Il n’avait certainement pas imaginé qu’il se retrouverait au bas de la hiérarchie militaire du royaume.
— Tu veux que je sois traité comme n’importe quelle recrue ?
— Exactement.
— Tu sais que je pourrais probablement exterminer le royaume à moi seul ?
— Ce n’est pas un concours destiné à déterminer combien d’hommes tu peux vaincre. C’est une occasion d’apprendre à travailler avec eux.
Le duc le fixa avec sévérité.
— Tu commenceras demain à la première heure. Le commandement a déjà été informé. Tu te présenteras à l’heure, tu suivras les instructions et tu ne chercheras pas à impressionner qui que ce soit avec ta puissance. Si tu veux devenir un meilleur combattant, tu apprendras d’abord à devenir un meilleur soldat.
Soren resta silencieux pendant quelques secondes.
Puis il hocha la tête.
— Très bien. J’intégrerai la garde royale.
— Bien. Je préfère que tu comprennes la raison de cette décision plutôt que de simplement l’accepter pour éviter une punition plus sévère.
Le duc tourna ensuite les yeux vers Elyan.
— Quant à toi, ta punition sera différente.
Elyan redressa légèrement le dos.
— Je t’écoute.
— Pendant les sept prochains jours, tu vivras dans la capitale sans un seul sou en poche.
Le silence qui suivit fut si profond que Soren tourna lentement la tête vers son frère.
Elyan, lui, fixait leur grand-père.
— Sans argent ?
— Pas une pièce.
— Tu es sérieux ?
— Parfaitement.
Elyan prit une inspiration.
— Et comment suis-je censé me nourrir ?
— Tu trouveras un moyen.
— Et pour dormir ?
— Tu trouveras également un moyen.
Soren porta une main à sa bouche, tentant de retenir le rire qui menaçait de lui échapper.
Elyan le remarqua.
— Je te conseille de ne pas rire.
— Je ne ris pas.
— Tu es en train de trembler.
— J’ai froid.
— Nous sommes dans un salon chauffé.
— C’est une maladie rare.
Le duc frappa une fois dans ses mains.
Les deux frères se turent.
— Je n’ai pas terminé.
Elyan reporta immédiatement son attention sur leur grand-père.
— Pendant ces sept jours, tu ne pourras utiliser ni l’argent de notre famille, ni ton crédit lié à ton nom, ni les services de nos domestiques pour satisfaire tes besoins personnels. Tu ne pourras pas demander à un membre de la famille de payer tes dépenses, directement ou indirectement.
— Et si quelqu’un me reconnaît ?
— Tu pourras lui demander un emploi, comme n’importe quelle personne à la recherche d’un travail. Tu ne pourras pas lui demander de financer ton séjour parce que tu es un Valerian.
Elyan réfléchit rapidement.
— Je peux donc travailler pour gagner de l’argent ?
— Oui. Tu peux utiliser tes compétences, ton intelligence et tes connaissances. Mais tu devras gagner honnêtement ce que tu dépenseras.
— Et si je gagne suffisamment d’argent dès le premier jour ?
— Tu pourras l’utiliser. Je ne t’interdis pas de réussir. Je t’interdis de compter sur des privilèges qui n’ont rien à voir avec tes propres efforts.
Elyan se renfonça dans son fauteuil.
— Sept jours.
— Sept jours.
— Sans aide financière.
— Exactement.
— Et je dois trouver de quoi manger et où dormir.
— Tu as parfaitement compris.
Elyan passa une main dans ses cheveux.
— Je commence à regretter de ne pas avoir intégré la garde royale.
Soren éclata de rire.
— Tu aurais été magnifique avec une épée à la ceinture.
— Et toi, tu seras magnifique à balayer les cours de la caserne.
— Je ne vais pas balayer les cours !
Le duc leva un sourcil.
— Tu accompliras les tâches qui te seront confiées.
Soren referma la bouche.
Elyan sourit avec satisfaction.
— J’espère que tu apprécieras tes nouvelles responsabilités.
— Et moi, j’espère que tu apprécieras de découvrir combien coûte un repas lorsque personne ne le paie à ta place.
— Je sais négocier.
— Tu sais surtout négocier quand tu as de l’argent.
— Nous verrons bien.
Le duc les observa échanger leurs remarques pendant quelques secondes, puis reprit la parole.
— Je vous conseille de ne pas prendre ces punitions à la légère.
Son ton avait perdu toute trace d’amusement.
— Soren, tu apprendras à respecter une hiérarchie et à comprendre que la force ne suffit pas à faire de toi un bon combattant. Tu progresseras en fonction de tes résultats, pas de ton nom.
Il se tourna vers Elyan.
— Toi, tu apprendras à te débrouiller sans pouvoir compter sur la fortune et les relations de notre famille. Ton intelligence ne te sera pas inutile, mais elle ne remplira pas ton assiette à elle seule. Tu devras trouver des solutions concrètes à des problèmes concrets.
Elyan hocha lentement la tête.
— Compris.
— Et si j’apprends que l’un de vous a tenté de contourner les règles, les conséquences seront plus sévères.
Soren croisa les bras.
— Tu ne nous fais vraiment aucune confiance.
Le duc le fixa longuement.
— La confiance ne signifie pas qu’on laisse quelqu’un agir sans jamais lui demander de rendre des comptes. Vous avez tous les deux de grandes capacités. Mais vous avez encore beaucoup à apprendre sur la manière de les employer.
Il s’approcha de la fenêtre.
— Je ne cherche pas à vous humilier. Si c’était mon objectif, je pourrais simplement vous interdire l’accès à la cour et vous laisser régler seuls les conséquences politiques de votre retour. Ce que je veux, c’est vous empêcher de croire que votre puissance ou votre naissance vous autorisent à négliger les conséquences de vos décisions.
Il se retourna vers eux.
— Hier soir, vous avez défendu Mira. C’était une bonne chose. Elle avait le droit de refuser ce mariage, et personne n’aurait dû chercher à lui imposer une décision aussi importante sans son consentement. Mais si vous voulez réellement aider les autres, vous devez apprendre à réfléchir, à vous maîtriser et à agir avec discernement.
Soren baissa légèrement la tête.
— Je comprends, grand-père.
— Je l’espère.
Le duc regarda ensuite Elyan.
— Quant à toi, ne te contente pas d’observer les erreurs de ton frère. Apprends également à reconnaître les tiennes.
— Je le ferai.
Le duc leur fit signe de se lever.
— Soren, tu te présenteras à la garde royale demain à la première heure. Je ne tolérerai aucun retard.
— Compris.
— Elyan, tu remettras ton argent et tes moyens de paiement au majordome avant de quitter la résidence. Tes sept jours commenceront immédiatement après. Tu pourras emporter des vêtements ordinaires et les affaires personnelles nécessaires, mais aucune somme d’argent ni aucun objet destiné à être vendu pour contourner la punition.
Elyan soupira.
— Tu as pensé à tout.
— J’ai eu suffisamment de temps pour réfléchir pendant que vous dormiez.
Soren se leva à son tour.
— Et si nous avons appris notre leçon avant la fin de la période ?
— Vous terminerez la période.
— Je m’en doutais.
Le duc les observa une dernière fois.
— Vous pouvez disposer.
Les deux frères s’inclinèrent légèrement avant de quitter le grand salon.
À peine les portes refermées derrière eux, Soren se tourna vers Elyan avec un sourire impossible à dissimuler.
— Sept jours !
Elyan continua d’avancer sans lui répondre.
— Sept jours sans argent ! répéta Soren. Je vais devoir faire attention à ne pas t’inviter à manger. Tu pourrais finir par me demander de partager ma ration.
Elyan s’arrêta brusquement.
— Et toi, tu vas devoir te lever avant le soleil, supporter les ordres d’un sergent et recommencer au bas de la hiérarchie. Je te souhaite de tomber sur un supérieur qui adore les recrues arrogantes.
— Je peux supporter un entraînement.
— Ce n’est pas ce qui m’inquiète. C’est plutôt ta capacité à garder la bouche fermée lorsque quelqu’un te donne un ordre.
Soren lui donna une petite tape sur l’épaule.
— Je te rappelle que tu es celui qui devra trouver du travail.
— Et je te rappelle que tu es celui qui devra le conserver.
Ils reprirent leur chemin.
Après quelques pas, Elyan ralentit.
— Plus sérieusement, je vais devoir réfléchir à ce que je peux faire. Je connais la capitale, et je possède suffisamment de compétences pour trouver un emploi temporaire. Mais je ne pourrai pas me permettre de perdre une journée à chercher quelque chose qui ne rapporte rien.
Soren haussa les épaules.
— Tu sais observer les gens. Trouve quelqu’un qui a besoin de toi.
— C’est ce que je compte faire.
— Tu pourrais commencer au marché. Il y a toujours des commerçants qui ont besoin d’aide.
Elyan le regarda avec méfiance.
— C’est étonnamment raisonnable de ta part.
— Je suis plein de surprises.
— Tu viens surtout de me suggérer un travail qui pourrait consister à porter des caisses pendant huit heures.
— Tu es intelligent. Tu trouveras quelque chose de mieux.
Elyan sourit légèrement.
— Je trouverai effectivement quelque chose de mieux.
Soren hocha la tête, satisfait.
— Quant à moi, je vais devenir le meilleur soldat de la garde royale.
— Tu viens d’entendre notre grand-père expliquer que tu devais apprendre la discipline. Ce n’est pas une compétition pour savoir qui est le plus fort.
— Je peux être discipliné.
Elyan s’arrêta et le regarda.
Soren soutint son regard quelques secondes avant de soupirer.
— D’accord. Je peux essayer de l’être.
— C’est déjà un début.
Ils arrivèrent à l’intersection qui menait à leurs chambres.
Elyan s’apprêtait à poursuivre son chemin lorsqu’il entendit son frère l’appeler.
— Elyan.
Il se retourna.
— Quoi ?
Soren hésita un instant, puis reprit d’une voix plus basse :
— Pour hier soir… merci d’avoir été là.
Le visage d’Elyan changea légèrement.
Il comprit immédiatement ce que son frère voulait dire. Il ne parlait pas seulement de l’incident avec Orsini, mais aussi de leur conversation dans le carrosse et des conseils qu’il lui avait donnés au sujet de Mira.
— Tu n’as pas besoin de me remercier, répondit-il. Je suis ton frère.
Soren lui adressa un sourire.
— Je sais.
— Et puis, quelqu’un doit bien être là pour t’empêcher de transformer chaque désaccord en incident royal.
— Tu gâches toujours les moments sérieux.
— C’est mon rôle.
Ils échangèrent un dernier sourire avant de se séparer.
Soren rejoignit sa chambre avec la perspective d’une journée entière à préparer son entrée dans la garde royale. Elyan, de son côté, commença déjà à réfléchir aux moyens de gagner de l’argent sans pouvoir compter sur les ressources de sa famille.
Ils avaient tous deux reçu une punition qu’ils jugeaient sévère.
Pourtant, derrière les exigences du duc Valerian se cachait une intention simple : leur apprendre à assumer leurs décisions sans se réfugier derrière leur nom, leur puissance ou leur intelligence.
Soren devrait prouver qu’il pouvait devenir un soldat capable de protéger les autres sans se laisser dominer par sa colère.
Elyan devrait démontrer que son intelligence pouvait lui permettre de se débrouiller dans un monde où les privilèges ne suffisaient pas à résoudre tous les problèmes.
Et aucun des deux ne pourrait échapper aux sept jours que leur grand-père avait décidés.
Quant à Mira, elle ignorait encore que, pendant qu’elle tenterait de comprendre ce que son avenir lui réservait, Soren et Elyan seraient eux aussi contraints de faire face à une épreuve inattendue.
Leur retour dans la capitale venait à peine de commencer.
Mais désormais, chaque décision aurait un prix.