Chapitre 103
Une fois éloignés de la salle de bal, les trois jeunes gens s’arrêtèrent dans la cour du palais.
Derrière les hautes portes, la musique avait repris, mais l’agitation de la réception leur parvenait encore par vagues. Des domestiques traversaient la cour, tandis que plusieurs carrosses attendaient devant les marches du palais.
Mira, elle, ne semblait rien remarquer. Elle gardait les yeux baissés, les mains serrées devant elle. Même après avoir quitté la salle, elle paraissait encore prisonnière de cette soirée.
Soren l’observa quelques instants. Il avait vu son expression lorsque le comte Orsini avait posé la main sur son épaule. Il avait entendu sa voix lorsqu’elle avait expliqué qu’elle ne voulait pas de ce mariage. Et pourtant, malgré la colère qui l’avait envahi, une question continuait de le préoccuper.
Qu’allait-il lui arriver maintenant ?
— Mira, appela-t-il doucement.
Elle releva la tête.
— Ça va ?
Elle esquissa un sourire qui ne trompa personne.
— Oui. Enfin… je crois.
Soren fronça les sourcils, mais ne chercha pas à la forcer à parler.
À côté d’eux, Elyan suivait leur échange en silence. Il connaissait suffisamment son frère pour comprendre que celui-ci avait encore beaucoup de choses à demander. Il connaissait également Mira, et savait qu’elle aurait probablement plus de facilité à répondre si elle n’avait pas deux paires d’yeux braquées sur elle.
— Je vais m’assurer que notre carrosse est prêt, annonça-t-il.
Soren tourna la tête vers lui.
— Tu peux envoyer un domestique.
— Je pourrais, en effet.
Elyan marqua une pause, puis ajouta avec un calme désarmant :
— Mais je préfère éviter que tu trouves une nouvelle raison de provoquer quelqu’un pendant mon absence.
— Je n’ai provoqué personne.
— Tu as mis un comte à genoux devant toute la cour.
— Il était déjà à genoux quand j’ai commencé à vraiment m’énerver.
Elyan ferma brièvement les yeux.
— Je ne sais même pas pourquoi je discute avec toi.
Il adressa un léger signe de tête à Mira, puis s’éloigna en direction des carrosses.
Soren le regarda partir.
— Il devient de plus en plus agaçant avec l’âge.
— Vous avez toujours été comme ça, tous les deux ?
— Malheureusement pour moi, oui.
Mira sourit légèrement.
Ce fut bref, mais suffisant pour que Soren abandonne ses plaisanteries. Il se tourna de nouveau vers elle.
— Bon. Maintenant qu’il est parti, tu vas pouvoir me dire ce qui se passe réellement.
Le sourire de Mira s’effaça.
Elle resta silencieuse quelques secondes avant de répondre.
— Mon père veut que j’épouse le comte Orsini pour régler les dettes de notre famille.
Soren ne l’interrompit pas.
— Je l’ai appris aujourd’hui. Ma mère m’a annoncé la nouvelle, puis mon père m’a expliqué que ce mariage était nécessaire. Ils avaient déjà discuté des conditions avec lui. Ils avaient même commencé à parler de la date.
Elle serra les doigts.
— Personne ne m’avait demandé mon avis. Et quand j’ai refusé, ils ont essayé de me convaincre que je finirais par comprendre. Comme si le simple fait de m’expliquer leurs raisons devait suffire à me faire accepter.
Son regard se perdit un instant dans le vide.
— Je sais que notre famille a des problèmes d’argent. Je ne suis pas stupide. Je sais aussi que mon père est inquiet. Mais je ne comprends pas comment il peut me demander de sacrifier toute ma vie pour régler une dette.
Soren sentit sa colère revenir, mais il la contint.
— Tu lui as expliqué ça ?
— Bien sûr que oui !
Sa voix s’éleva avant qu’elle ne reprenne son calme.
— Je lui ai dit que je ne voulais pas de ce mariage. Je lui ai expliqué que le comte me mettait mal à l’aise, que je ne l’aimais pas et que je ne voulais pas passer ma vie avec un homme que je n’avais pas choisi. Il m’a simplement répondu que l’amour n’était pas le sujet.
Elle baissa les yeux.
— Et quand Orsini m’a parlé ce soir, il se comportait déjà comme si j’étais sa future épouse. Comme si mon refus n’avait jamais existé.
Soren détourna brièvement le regard.
Il avait envie de retourner dans la salle et de faire comprendre une nouvelle fois au comte ce qu’il pensait de lui. Mais Mira n’avait pas besoin d’une nouvelle scène. Elle avait besoin d’une solution.
— Est-ce que le roi peut vraiment intervenir ? demanda-t-elle.
— Il a ordonné une enquête. Il veut comprendre comment cet arrangement a été conclu et si quelqu’un t’a fait pression.
— Et si les dettes sont réelles ?
Soren resta silencieux un instant.
— Alors il faudra trouver un moyen de les régler.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Je sais.
— Non, Soren. Tu ne comprends pas. Si mon père ne rembourse pas ce qu’il doit, notre famille risque de perdre une partie de ses terres. Peut-être davantage. Et même si le roi annule cette proposition de mariage, ça ne fera pas disparaître les créanciers.
Il ne chercha pas à la contredire.
Pour une fois, il comprenait que sa force ne pouvait pas tout résoudre. Il pouvait faire plier un adversaire, protéger quelqu’un d’un danger immédiat ou affronter un ennemi bien plus puissant que lui. Mais il ne pouvait pas simplement frapper une dette jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
— Tu as raison, admit-il. Je ne connais pas tous les détails. Je ne vais donc pas prétendre avoir une solution parfaite.
Mira parut surprise par cet aveu.
— Mais on peut commencer par comprendre exactement ce que ta famille doit, poursuivit-il. Le roi peut faire examiner les comptes et vérifier les conditions de cet arrangement. Si Orsini a profité de votre situation pour obtenir ce mariage, il faudra le prendre en compte. Ensuite, on cherchera les autres possibilités.
— Et si mon père refuse ton aide ?
— Alors je ne déciderai pas à ta place. Je chercherai une autre solution avec toi.
Il prononça ces derniers mots sans fanfaronnade.
Mira le fixa.
Depuis le début de la soirée, elle avait entendu son père lui expliquer ce qu’elle devait faire, sa mère lui demander de réfléchir aux conséquences de son refus et le comte lui parler comme si son avenir lui appartenait déjà.
Soren, lui, venait de lui proposer de chercher une solution avec elle.
Pas de décider pour elle.
Avec elle.
— Pourquoi est-ce que tu fais tout ça ? murmura-t-elle.
Soren cligna des yeux.
— Quoi ?
— Tu m’as défendue devant toute la cour. Tu as défié un comte sans même savoir ce qui se passait réellement. Et maintenant, tu veux encore m’aider.
Il eut un léger sourire.
— Tu préférais que je le laisse te parler comme ça ?
— Ce n’est pas ce que je veux dire.
— Je sais.
Son sourire s’atténua.
Il aurait pu répondre qu’il ferait la même chose pour n’importe qui. Il aurait pu plaisanter, détourner la conversation ou prétendre que cette histoire n’avait aucune importance.
Mais ce serait un mensonge.
— Parce que c’est toi, Mira.
Elle resta immobile.
Soren passa une main dans ses cheveux blonds, soudain moins à l’aise qu’il ne l’avait été face au comte.
— Je ne supporte pas de voir quelqu’un décider de ta vie à ta place. Et encore moins quand cette personne pense que tu n’as pas le droit de refuser.
Mira sentit ses joues chauffer légèrement.
— Tu as toujours été aussi têtu ?
— Je préfère le terme déterminé.
— Tu es insupportable.
— Et pourtant, tu continues de me parler.
Elle sourit, puis son expression devint plus sérieuse.
— Soren… qu’est-ce qui se serait passé si je n’avais pas été là ce soir ? Si tu n’avais pas découvert ce qui se passait ?
Il réfléchit.
— Je serais probablement en train de m’ennuyer dans la salle de bal.
— Je suis sérieuse.
— Moi aussi.
Elle lui donna un léger coup sur le bras.
— Arrête.
Il rit brièvement avant de reprendre :
— Je ne sais pas. Mais maintenant que je suis au courant, je ne vais pas faire comme si je n’avais rien vu.
Mira baissa les yeux, un sourire discret aux lèvres.
Puis Soren sembla se souvenir de quelque chose.
— Au fait… tu te souviens de la promesse qu’on s’était faite quand on était petits ?
Elle releva la tête.
Il n’eut même pas besoin de préciser laquelle.
— Ne me dis pas que tu parles de ça.
— Je parle exactement de ça.
Mira détourna le visage, mais il aperçut son sourire.
— On était des enfants, Soren.
— C’est vrai.
— On ne savait même pas ce que signifiait réellement le mariage.
— C’est également vrai.
— Et tu avais juré que tu deviendrais le plus grand épéiste du royaume avant de m’épouser.
Soren posa une main sur sa poitrine avec une dignité .
— C’est le cas.
— Tu avais aussi promis de m’offrir un château.
— Je travaille encore sur cette partie du projet.
Mira éclata de rire.
Cette fois, son rire fut plus franc. Pendant quelques secondes, elle ne fut plus la jeune femme dont les parents voulaient organiser le mariage. Elle redevint simplement Mira, celle qui avait grandi à ses côtés et qui connaissait ses promesses absurdes aussi bien que ses défauts.
Soren sourit en la voyant rire.
Puis il reprit plus calmement :
— Je sais que c’était une promesse d’enfants. Je ne te demande pas de considérer que nous sommes fiancés parce que nous nous sommes dit ça autrefois.
Mira cessa peu à peu de rire.
— Alors pourquoi m’en parler maintenant ?
Il prit le temps de réfléchir à sa réponse.
— Parce que j’ai l’impression que tout le monde essaie de décider de ton avenir à ta place. Et je voulais que tu te souviennes que tu avais aussi fait cette promesse de ton plein gré. Pas parce que quelqu’un te l’avait imposée. Pas pour régler une dette. Juste parce que nous en avions envie, à l’époque.
Il marqua une pause.
— Je me souviens de cette promesse. Et je ne vais pas prétendre qu’elle ne compte pas pour moi.
Mira le regarda sans répondre.
Soren inspira profondément.
— Si, aujourd’hui ou dans quelques années, tu veux toujours envisager de m’épouser, alors je serai d’accord pour en parler sérieusement. Mais je ne veux pas que tu acceptes parce que tu cherches à échapper à Orsini. Je ne veux pas que tu passes d’un mariage imposé à un autre. Et je ne veux surtout pas que tu te sentes obligée de me répondre ce soir.
Il lui adressa un sourire un peu maladroit.
— Je veux que tu choisisses. Même si ta réponse est différente de celle que j’espère.
Mira sentit sa gorge se serrer légèrement.
Elle ne s’était pas attendue à entendre ces mots de sa bouche.
Soren était impulsif. Il fonçait souvent sans réfléchir, se laissait emporter par sa colère et avait tendance à croire que les problèmes pouvaient se régler en affrontant directement ceux qui les provoquaient.
Mais à cet instant, il ne lui demandait rien.
Il lui laissait simplement la possibilité de choisir.
— Je n’ai jamais oublié cette promesse, murmura-t-elle.
Soren se figea.
— Quoi ?
— Notre promesse. Je ne l’ai jamais oubliée.
Il la regarda, cherchant à comprendre ce qu’elle voulait dire.
Mira baissa les yeux, un peu gênée.
— Je sais que nous étions jeunes. Je sais aussi que beaucoup de choses peuvent changer en grandissant. Mais je me souviens de ce jour-là. Et je me souviens que j’étais heureuse de te le promettre.
Le sourire de Soren revint lentement.
— Donc, si je comprends bien, j’ai toujours une chance si je t’obtiens un château ?
Mira leva les yeux au ciel.
— Tu viens de prononcer un discours presque sérieux, et c’est la seule chose que tu trouves à répondre ?
— Je suis un homme simple.
— Tu es surtout un idiot.
— Un idiot qui se souvient de ses promesses.
Elle secoua la tête, amusée.
Puis son sourire s’effaça légèrement.
— Je ne peux pas te donner une réponse définitive maintenant. Je dois d’abord régler cette histoire avec ma famille. Et j’ai besoin de comprendre ce que je veux réellement pour la suite.
— Alors prends ton temps.
— Tu ne vas pas me presser ?
— Mira, j’ai attendu toutes ces années sans même savoir si tu te souvenais de cette promesse. Je peux bien attendre que tu réfléchisses.
Elle resta silencieuse, touchée malgré elle.
— Merci, Soren.
Il haussa les épaules, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde.
— Ne me remercie pas trop vite. Tu devras quand même m’aider à choisir le château.
Elle rit de nouveau.
Cette fois, lorsqu’elle tendit la main vers lui, ce fut de sa propre initiative.
Soren baissa les yeux vers leurs mains, puis entrelaça doucement ses doigts aux siens.
Aucun d’eux ne parla pendant quelques instants.
Ils n’avaient rien résolu. Les dettes existaient toujours. Le père de Mira risquait de mal réagir à l’intervention du roi, et le comte Orsini n’allait probablement pas renoncer à ses intérêts sans se défendre.
Mais au moins, Mira n’avait plus l’impression d’être seule face à un avenir décidé par d’autres.
Au loin, Elyan revenait vers eux.
Il ralentit légèrement en les apercevant, puis observa leurs mains jointes. Son regard passa de Mira à son frère, avant qu’un sourire discret ne se dessine sur ses lèvres.
— Je vois que vous avez réussi à discuter sans provoquer de catastrophe supplémentaire.
Soren ne lâcha pas la main de Mira.
— Tu es déçu ?
— Un peu. J’avais parié que tu casserais quelque chose avant mon retour.
— Tu me connais mal.
Elyan regarda les dalles de marbre fissurées près de l’entrée du palais.
— Bien sûr.
Mira étouffa un rire.
— Le carrosse est prêt, reprit Elyan. Nous pouvons partir quand vous le souhaitez.
Soren se tourna vers Mira.
— Tu veux que nous te raccompagnions ?
Elle acquiesça.
— Oui. Je préfère ne pas rentrer seule ce soir.
— Alors c’est réglé.
Elyan ne posa aucune question sur leur conversation. Il se contenta de leur ouvrir le passage vers le carrosse.
Avant de monter, Mira se retourna une dernière fois vers le palais. Les lumières de la réception brillaient toujours derrière les fenêtres, et les silhouettes des nobles continuaient de se déplacer dans la grande salle.
Quelques heures plus tôt, elle y était entrée en pensant que son avenir risquait de lui échapper.
Elle en ressortait sans réponse définitive, mais avec la certitude qu’elle pouvait encore défendre ses propres choix.
Et avec une promesse qu’elle croyait depuis longtemps reléguée aux souvenirs de son enfance.
Une promesse que Soren, lui, n’avait jamais oubliée.
Le carrosse s’ébranla.
À l’intérieur, Elyan observait son frère du coin de l’œil, tandis que Mira regardait les lumières de la capitale défiler derrière la vitre.
Les conséquences de leur retour ne faisaient que commencer.
Et pour Soren Valerian, une chose était désormais certaine : personne ne déciderait de l’avenir de Mira sans lui laisser la possibilité de choisir elle-même.