Chapitre 102
La musique continuait de résonner dans la salle de bal.
Les invités riaient, discutaient et échangeaient des politesses, comme si cette soirée n’avait rien de différent des précédentes. Pourtant, au milieu de cette agitation, trois personnes ne prêtaient plus aucune attention à la fête.
Mira se tenait près de son père et du comte Orsini.
Elle aurait voulu disparaître.
Quelques minutes plus tôt, elle avait encore espéré pouvoir traverser cette soirée sans attirer l’attention. Elle ignorait comment elle allait affronter sa famille après ce qui venait de se passer dans le petit salon. Elle ignorait également ce que son père comptait faire si elle refusait définitivement son projet de mariage.
Une chose, cependant, était certaine.
Elle ne voulait pas épouser le comte.
Elle venait de l’apprendre aujourd’hui, et elle avait encore du mal à accepter que ses propres parents aient pu envisager une telle décision sans même lui demander son avis.
— Vous semblez préoccupée, mademoiselle Mira.
La voix du comte la ramena brutalement à la réalité.
Orsini affichait un sourire satisfait. Ses vêtements luxueux, ses bagues et son assurance contrastaient avec la manière dont il la regardait. Il parlait d’elle comme si leur union était déjà décidée.
Mira força ses doigts à se détendre.
— Je suis simplement fatiguée.
— Naturellement. Une soirée aussi importante peut être éprouvante pour une jeune femme de votre âge.
Il rit doucement.
— Mais vous vous habituerez rapidement à votre nouvelle vie.
Mira releva la tête.
— Ma nouvelle vie ?
Son père lui lança un regard d’avertissement.
Orsini, lui, ne remarqua même pas son expression.
— Une fois notre union célébrée, vous n’aurez plus à vous inquiéter des difficultés financières de votre famille. Vous disposerez d’une résidence, de domestiques et de tout le confort nécessaire.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Vous finirez par comprendre que cette union est une chance pour vous.
Mira sentit sa gorge se nouer.
Une chance ?
Il venait de lui annoncer son avenir comme s’il lui présentait les conditions d’un contrat commercial.
Elle n’avait pas choisi cet homme. Elle ne l’aimait pas. Elle ne voulait même pas passer davantage de temps en sa compagnie.
Et pourtant, il parlait déjà de leur mariage.
— Je ne vous ai jamais dit que j’accepterais, murmura-t-elle.
Le sourire du comte ne disparut pas.
— Votre père m’a assuré que vous finiriez par comprendre.
Mira tourna lentement la tête vers son père.
Il évita son regard.
Ce simple geste lui fit plus mal que les paroles du vieil homme.
Son père savait qu’elle refusait.
Il savait qu’elle n’avait pas donné son accord.
Mais il avait tout de même laissé le comte croire que son consentement n’était qu’une formalité.
— Je n’accepterai pas ce mariage, déclara-t-elle.
Cette fois, sa voix était suffisamment forte pour que son père l’entende clairement.
— Mira, pas maintenant, murmura-t-il.
— Quand, alors ? Tu viens de m’annoncer aujourd’hui que tu voulais me marier à cet homme ! Tu ne m’as même pas laissé le temps de comprendre ce qui se passait !
Quelques invités se retournèrent.
Son père serra les dents.
— Baisse la voix.
— Pourquoi ? Tu as honte que les gens apprennent ce que tu essaies de faire ?
Le comte posa son verre sur une table voisine.
Son sourire avait légèrement changé.
— Je vous conseille de vous calmer, mademoiselle. Votre père essaie de sauver votre famille. Vous devriez lui être reconnaissante.
Mira le fixa.
— Et moi, qui essaie de me sauver de cette situation ?
Orsini haussa les épaules.
— Vous êtes jeune. Vous ne comprenez pas encore comment fonctionne le monde.
— Je comprends parfaitement que je ne veux pas vous épouser.
Le vieil homme soupira, comme si elle venait de lui faire perdre un temps précieux.
— Les jeunes femmes de votre génération sont décidément difficiles à satisfaire.
Il tendit la main vers son épaule.
Mira recula aussitôt.
Le geste était minime.
Mais Soren l’avait vu.
À quelques mètres de là, Soren s’était arrêté au milieu d’une conversation.
Il ne connaissait pas les détails de ce qui se passait. Il ne savait pas exactement ce que Mira avait appris aujourd’hui ni jusqu’où sa famille comptait aller.
Mais il venait de la voir reculer devant le comte.
Et il avait vu son père lui ordonner de se taire.
Son expression changea.
— Elyan.
Son frère suivit son regard.
Il observa Mira, son père, puis l’homme âgé qui se tenait devant elle.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Je n’en sais rien.
Soren fronça les sourcils.
— Mira n’a pas l’air d’aller bien.
— Je l’ai remarqué.
— Et ce vieil homme vient d’essayer de la toucher alors qu’elle reculait.
Elyan observa attentivement la scène.
— Allons leur parler.
Soren était déjà en mouvement.
Elyan le suivit sans chercher à le retenir. Il savait que son frère pouvait se montrer impulsif, mais il ne comptait pas laisser la situation dégénérer sans comprendre ce qui se passait.
Ils traversèrent la salle.
Plusieurs jeunes nobles s’écartèrent sur leur passage. Depuis leur arrivée, les fils d’Azaël attiraient les regards, et leur démarche déterminée ne passa pas inaperçue.
Soren s’arrêta à côté de Mira.
— Ça va ?
Elle tourna brusquement la tête.
Lorsqu’elle reconnut son visage, sa détermination vacilla un instant.
— Soren…
Il observa ses yeux, puis son expression.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Mira hésita.
Elle ne savait pas comment expliquer la situation sans provoquer une nouvelle dispute avec son père.
Finalement, elle baissa les yeux.
— Ma famille veut que j’épouse le comte Orsini.
Soren resta silencieux.
Il regarda le vieil homme.
Puis Mira.
— Quoi ?
— Ils ont des problèmes d’argent. Mon père a accepté sa proposition pour sauver notre famille.
Elle inspira difficilement.
— Je viens de l’apprendre aujourd’hui. Je lui ai dit que je refusais, mais…
Sa voix s’éteignit.
Soren n’eut pas besoin qu’elle termine.
Son regard se posa sur le père de Mira.
— Vous avez décidé de la marier sans lui demander son avis ?
L’homme se redressa.
— Cette affaire concerne ma famille.
— C’est elle qui doit épouser cet homme, non ?
— Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton !
Soren ne répondit pas immédiatement.
Il tourna la tête vers Mira.
— Tu veux l’épouser ?
— Non.
La réponse fut immédiate.
Sans hésitation.
Sans la moindre ambiguïté.
Soren reporta son attention sur le comte.
— Vous avez entendu ?
Orsini le dévisagea.
— Je n’ai pas besoin qu’un garçon vienne m’expliquer comment fonctionne un accord entre familles nobles.
— Alors je vais vous expliquer quelque chose de beaucoup plus simple.
Soren s’avança d’un pas.
— Elle ne veut pas vous épouser.
Le comte ricana.
— Vous semblez oublier que nous sommes dans une société où les familles doivent parfois faire des sacrifices.
— Un sacrifice ?
Le sourire de Soren disparut.
— C’est donc ainsi que vous appelez le fait de prendre une jeune femme qui ne veut pas de vous et de prétendre que son avis ne compte pas ?
— Faites attention à vos paroles, jeune homme.
— Pourquoi ? Vous avez peur que quelqu’un entende la vérité ?
Le visage d’Orsini se durcit.
— Savez-vous seulement à qui vous vous adressez ? Je possède des terres dans plusieurs régions du royaume. Des hommes influents me doivent des faveurs. Votre famille n’a aucun intérêt à se faire un ennemi de ma personne.
Soren le regarda quelques secondes.
Puis il éclata d’un rire bref.
Ce rire, pourtant, n’avait rien d’amusé.
— C’est incroyable.
Il secoua lentement la tête.
— Vous êtes incapable de comprendre qu’une personne puisse vous refuser sans que vous essayiez de l’intimider.
Orsini fit un pas vers lui.
— Vous allez immédiatement présenter vos excuses.
— Non.
— Vous osez me répondre ?
— Oui.
Soren désigna Mira d’un mouvement du menton.
— Elle vient de vous dire qu’elle ne voulait pas de ce mariage. Au lieu d’accepter sa réponse, vous continuez à lui parler comme si elle était déjà votre épouse.
Il s’approcha encore.
— Vous êtes un vieux porc.
Le visage du comte se figea.
Quelques nobles cessèrent de parler.
Soren ne leur accorda aucune attention.
— Vous pensez que votre argent vous donne le droit de disposer de la vie des autres. Mais tout ce que vous venez de montrer, c’est que vous êtes un homme méprisable.
Orsini tremblait de colère.
— Espèce de petit insolent !
— Et vous, vous n’êtes qu’un déchet humain qui se cache derrière son titre et sa fortune.
Un silence brutal s’abattit sur le groupe.
Le père de Mira devint livide.
— Soren ! Vous dépassez les limites !
Le jeune homme tourna la tête vers lui.
— Et vous, vous devriez avoir honte.
L’homme resta bouche bée.
— Vous préférez risquer le bonheur de votre propre fille plutôt que de chercher une autre solution à vos problèmes. Et vous osez me dire que c’est moi qui dépasse les limites ?
Mira regardait Soren sans parvenir à prononcer un mot.
Elle ne l’avait jamais vu ainsi.
Il avait toujours eu un tempérament difficile, parfois même provocateur. Mais cette fois, il ne plaisantait pas. Il ne cherchait pas à gagner une dispute.
Il était véritablement en colère.
Et cette colère ne semblait pas près de disparaître.
— Assez !
Orsini leva brusquement la main et saisit Soren par le col.
— Vous allez apprendre à respecter vos aînés !
Soren baissa les yeux vers les doigts agrippés à sa veste.
Pendant une seconde, il ne bougea pas.
Puis il releva lentement la tête.
— Retirez votre main.
— Sinon quoi ?
Soren le fixa.
— Vous ne voulez vraiment pas le savoir.
Orsini resserra sa prise.
— Vous croyez que votre nom vous protège ? Votre père n’est pas ici pour vous sauver !
Le sourire de Soren disparut complètement.
Il saisit le poignet du vieil homme et l’écarta de son col.
Le mouvement fut suffisamment ferme pour obliger Orsini à reculer d’un pas.
Son verre lui échappa des mains et se brisa sur le sol.
Le bruit résonna dans la salle.
Soren lâcha son poignet.
Puis il fit un pas en avant.
— Vous auriez dû vous arrêter à la première occasion.
Quelque chose changea dans l’air.
Au début, ce fut presque imperceptible.
Les flammes des chandeliers vacillèrent. Les conversations les plus proches s’interrompirent. Un frisson parcourut les invités, sans qu’ils puissent en comprendre la raison.
Elyan se raidit.
Il connaissait cette sensation.
— Soren…
Son frère ne répondit pas.
Une pression invisible commençait à se répandre depuis lui.
Elle glissa sur le sol, traversa les groupes de nobles et envahit progressivement la grande salle.
Puis, en une fraction de seconde, elle s’intensifia.
Toute la salle fut écrasée par la présence de Soren.
Les musiciens s’arrêtèrent.
Un chandelier trembla au-dessus de l’estrade.
Les gardes portèrent la main à leurs armes, mais aucun ne parvint à se convaincre de faire un pas.
Plusieurs invités reculèrent instinctivement.
D’autres restèrent figés, incapables de détourner le regard du jeune homme.
Les nobles les plus sensibles à la magie sentirent immédiatement la différence.
Ce n’était pas une simple démonstration destinée à impressionner un adversaire.
La puissance qui émanait de Soren était immense, et pourtant elle ne se déchaînait pas au hasard. Elle semblait obéir à une volonté précise, dirigée vers un seul homme.
Orsini.
Le vieil homme tenta de se redresser.
Ses jambes tremblèrent.
— Qu’est-ce que…
Il n’acheva pas sa phrase.
La pression s’accentua.
Ses genoux cédèrent et il s’effondra sur le marbre, incapable de retrouver son équilibre.
Au même instant, de fines fissures apparurent sous les pieds de Soren.
Elles se propagèrent sur le sol avant de s’arrêter à quelques pas des invités les plus proches.
Soren n’avait pas dégainé Veyron.
Il n’avait prononcé aucune incantation.
Il n’avait même pas élevé la voix.
Il se tenait simplement devant le comte, les yeux fixés sur lui, tandis que sa puissance faisait trembler l’atmosphère de la salle royale.
Le roi se leva.
Pour la première fois depuis l’arrivée des deux frères, son expression ne trahissait plus la moindre amusement.
Il regarda les fissures du sol, puis Soren.
— Personne n’intervient sans mon ordre.
Ses gardes s’immobilisèrent.
Elyan, lui, avança immédiatement.
— Soren. Regarde-moi.
Aucune réaction.
— Soren.
Le jeune blond s’accroupit devant Orsini.
Le vieil homme avait perdu toute son assurance. Il essayait de se relever, mais la pression magique maintenait ses jambes incapables de le porter.
Soren le regarda avec un mépris glacial.
— Alors ? Où est passé votre arrogance ?
Orsini serra les dents.
— Vous… vous allez le payer…
Soren eut un sourire sans joie.
— Toujours des menaces.
Il se redressa.
— Même à genoux, vous êtes incapable de comprendre la situation dans laquelle vous vous trouvez.
Il désigna Mira.
— Regardez-la.
Le comte ne répondit pas.
— Regardez-la !
Cette fois, sa voix claqua dans toute la salle.
Orsini sursauta.
— Cette jeune femme vient de vous dire qu’elle ne voulait pas de vous. Elle vous a refusé clairement. Et vous avez continué à prétendre que votre argent et vos relations suffiraient à la faire changer d’avis.
Soren s’approcha d’un pas.
— Vous ne vouliez pas une épouse. Vous vouliez quelqu’un que vous pourriez obliger à vous obéir.
Il le fixa.
— Vous êtes pathétique.
Orsini tenta une nouvelle fois de se relever.
Soren leva légèrement la main.
La pression se concentra autour des jambes du comte.
Une force invisible les immobilisa, le laissant incapable de se remettre debout. Il poussa un cri de surprise et retomba sur un genou.
Il n’y eut ni sang ni blessure apparente.
Mais, devant toute la noblesse, le comte venait de perdre jusqu’à la possibilité de tenir debout face au jeune homme qu’il avait insulté quelques instants plus tôt.
Soren pencha la tête.
— Vous vouliez imposer votre volonté à Mira ?
Il désigna le sol.
— Restez donc à la place que vous méritez.
Un murmure parcourut la salle.
Le roi ne quittait plus Soren des yeux.
Elyan, lui, sentit que son frère approchait d’une limite dangereuse.
Il posa une main sur son épaule.
— Ça suffit.
Soren tourna lentement la tête.
— Écarte-toi.
— Non.
Leurs regards se croisèrent.
Elyan ne recula pas.
— Tu as fait passer ton message. Tout le monde a compris.
— Pas lui.
Soren désigna Orsini.
— Il pense encore qu’il peut menacer Mira dès que nous aurons le dos tourné.
— Alors nous veillerons à ce que cela n’arrive pas.
— Et s’il recommence ?
— Nous réglerons le problème lorsqu’il se présentera.
Soren serra les mâchoires.
— Tu veux que je le laisse partir après ce qu’il vient de faire ?
— Je veux que tu réfléchisses avant de décider de ce que tu vas lui faire subir.
Elyan marqua une pause.
— Tu es en colère parce qu’il a essayé de décider de la vie de Mira à sa place. Ne commets pas la même erreur en décidant à sa place de ce qui doit lui arriver.
Ces mots firent hésiter Soren.
Il regarda Mira.
Elle n’avait pas quitté la scène des yeux.
Elle semblait encore sous le choc, mais ce n’était pas la puissance de Soren qui retenait toute son attention.
C’était ce qu’il avait fait pour elle.
Personne ne lui avait demandé si elle voulait être sauvée de cette manière.
Personne ne lui avait demandé si elle souhaitait que cette soirée devienne le théâtre d’une confrontation entre deux hommes.
Soren comprit qu’Elyan avait raison sur un point.
Il ne pouvait pas se contenter de punir Orsini.
Il devait aussi s’assurer que Mira puisse choisir elle-même la suite.
Lentement, il baissa la main.
La pression magique diminua.
Les fissures cessèrent de s’étendre.
Les invités retrouvèrent peu à peu leur souffle, tandis que les flammes des chandeliers se stabilisaient.
Mais personne ne reprit la parole.
La puissance de Soren avait laissé une impression que les politesses de la cour ne suffiraient pas à effacer.
— Cela suffit.
La voix du roi résonna dans la salle.
Il descendit les marches de l’estrade, accompagné de ses conseillers.
Les gardes se rapprochèrent du comte, mais attendirent un ordre avant de le toucher.
Le roi s’arrêta devant Soren.
— Jeune Valerian, vous venez de transformer un bal royal en incident majeur.
Soren soutint son regard.
— J’en suis conscient, Votre Majesté.
— Vous avez utilisé votre puissance au milieu de mes invités.
— Oui.
Le roi le fixa quelques secondes.
— Et vous ne semblez pas particulièrement regretter votre décision.
Soren jeta un regard à Orsini.
— Je regrette que cette situation ait été nécessaire. Pas d’avoir empêché cet homme de continuer à intimider Mira.
Un silence suivit.
Le roi se tourna vers le comte.
— Comte Orsini, est-il vrai que vous avez proposé un mariage avec mademoiselle Mira ?
Le vieil homme tenta de retrouver un semblant de dignité.
— Majesté, il s’agit d’un arrangement entre familles. Son père a accepté ma proposition.
— Je ne vous ai pas demandé ce que son père avait accepté. Je vous ai demandé si mademoiselle Mira avait donné son accord.
Orsini hésita.
— Elle est jeune. Elle finira par comprendre les avantages de cette union.
Le roi se raidit.
— Ce n’est toujours pas une réponse.
Il se tourna vers Mira.
— Mademoiselle, souhaitez-vous épouser le comte Orsini ?
Mira sentit tous les regards se poser sur elle.
Son père se tenait à quelques mètres. Il semblait vouloir intervenir, mais la présence du roi l’en empêchait.
Elle inspira profondément.
— Non, Majesté.
Sa voix trembla légèrement.
Elle reprit :
— J’ai appris aujourd’hui que mon père voulait me marier au comte pour régler les difficultés financières de notre famille. Je n’ai jamais accepté cette union. Je ne souhaite pas l’épouser.
Le roi hocha lentement la tête.
— Votre réponse est claire.
Il regarda le père de Mira.
— Une famille peut rencontrer des difficultés financières. Elle peut demander de l’aide, vendre des propriétés ou chercher des alliances. Mais aucune de ces circonstances ne lui donne le droit de considérer sa fille comme une monnaie d’échange.
Le père de Mira baissa la tête.
— Majesté, je voulais seulement préserver notre famille…
— Et vous avez pensé que le prix à payer devait être choisi par votre fille, sans son consentement ?
L’homme ne répondit pas.
Le roi se tourna vers Orsini.
— Quant à vous, le mariage que vous envisagez ne pourra pas se poursuivre contre la volonté de mademoiselle Mira. Je ferai examiner les circonstances de cet arrangement ainsi que les pressions qui ont pu être exercées sur elle.
Il fit signe aux gardes.
— Accompagnez le comte. Un guérisseur vérifiera son état avant que nous poursuivions cet entretien.
Orsini se redressa avec leur aide, le visage déformé par l’humiliation.
Avant de quitter la salle, il lança un regard haineux à Soren.
— Vous venez de vous faire un ennemi.
Soren le fixa.
— Non. Vous venez simplement de découvrir que tout le monde ne vous craint pas.
Les gardes emmenèrent le comte.
Cette fois, personne ne se précipita pour le retenir.
La musique n’avait toujours pas repris lorsque Soren rejoignit Mira.
Il s’arrêta devant elle.
Toute la colère qui avait marqué son visage quelques instants plus tôt avait laissé place à une expression plus calme.
— Tu veux partir ?
Mira le regarda.
— Je crois que je n’ai plus vraiment envie de danser.
Soren hocha la tête.
— Alors nous partons.
Elyan intervint :
— Nous devrions d’abord prévenir le roi.
— Il nous a vus.
— Ce n’est pas ce que je veux dire.
Soren soupira.
— D’accord. Nous allons le prévenir.
Mira laissa échapper un petit rire nerveux.
Puis elle regarda Soren avec sérieux.
— Tu as fait trembler toute la salle.
Il baissa les yeux vers le sol fissuré.
— Oui.
— Et tu as mis le roi dans une situation compliquée.
— Oui.
— Tu viens d’humilier un comte devant toute la noblesse.
Soren réfléchit quelques secondes.
— C’était probablement la partie la plus réussie.
— Soren !
— Quoi ? Je ne vais pas prétendre que je suis désolé de l’avoir vu à genoux.
Elyan se pinça l’arête du nez.
— Je vais finir par regretter d’être venu avec toi.
— Tu dis ça depuis notre enfance.
— Et je ne me suis jamais autant trompé.
Mira rit de nouveau.
Cette fois, son rire était moins fragile.
Puis elle baissa les yeux.
— Merci.
Soren cessa de plaisanter.
— Tu n’as pas à me remercier.
— Si. Tu ne savais même pas ce qui se passait, et tu es quand même venu me demander si j’allais bien.
Elle releva la tête.
— Personne ne m’avait demandé ce que je voulais aujourd’hui. Tout le monde me parlait de ce mariage comme si ma réponse était déjà connue.
Soren resta silencieux.
Mira poursuivit :
— Tu as été le premier à me poser directement la question.
Il la regarda quelques secondes.
— Alors je vais continuer à te la poser.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Quoi ?
— Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?
Mira ne répondit pas tout de suite.
Elle regarda la salle, son père, les invités qui murmuraient déjà entre eux.
Elle savait que les conséquences de cette soirée ne disparaîtraient pas simplement parce que le roi avait suspendu le mariage.
Sa famille devrait répondre de ses actes. Le comte chercherait probablement à préserver sa réputation. Et, dès le lendemain, toute la noblesse discuterait de ce qui venait de se passer.
Mais, pour la première fois depuis l’annonce de son père, elle pouvait envisager une décision qui lui appartenait.
— Je veux sortir d’ici, dit-elle finalement.
Soren lui tendit le bras.
— Alors allons-y.
Mira accepta.
Elyan marcha à leurs côtés, tandis qu’ils se dirigeaient vers les portes de la grande salle.
Sur leur passage, les nobles s’écartèrent.
Certains regardaient Soren avec crainte. D’autres tentaient de dissimuler leur fascination. Plusieurs avaient déjà commencé à murmurer son nom, évoquant la puissance qu’il venait de déployer et l’humiliation infligée au comte Orsini.
Soren n’en avait que faire.
Il n’était pas venu au bal pour impressionner la cour.
Il n’avait pas cherché à devenir le sujet de toutes les conversations.
Mais il ne regrettait pas d’avoir empêché Mira de subir une décision qu’elle n’avait jamais acceptée.
Derrière eux, le roi observait les trois jeunes gens s’éloigner.
Puis son regard se posa sur les fissures du marbre.
— Faites réparer le sol avant la prochaine réception, ordonna-t-il à un conseiller.
L’homme acquiesça précipitamment.
Le roi resta silencieux un instant.
Il avait accueilli Elyan et Soren comme deux jeunes nobles revenant dans leur royaume.
Il venait de découvrir que leur retour aurait des conséquences bien plus importantes qu’une simple apparition au bal.
Et, au milieu de la salle, tandis que les invités échangeaient leurs premières suppositions, une certitude s’imposait déjà.
Soren Valerian n’avait pas besoin de dégainer son épée pour mettre un comte à genoux.