Chapitre 101
Le 31 décembre était enfin arrivé.
Dans tout le royaume, cette date avait une signification particulière pour les jeunes qui atteignaient dix-huit ans au cours de l’année. Pour eux, cette journée marquait officiellement leur entrée dans le monde des adultes. Ils pouvaient désormais hériter de certains titres, prendre des responsabilités au sein de leur famille, intégrer des institutions réservées aux adultes et, pour les familles nobles, commencer à participer pleinement aux affaires de la cour.
Chaque année, le roi organisait donc un grand bal au château royal.
La tradition existait depuis plusieurs générations. Elle ne concernait pas une seule famille, ni même quelques héritiers privilégiés. Des jeunes venus de toutes les régions du royaume y étaient invités, accompagnés de leurs proches lorsque leur rang ou leur situation le permettait.
Certains rêvaient d’y rencontrer des personnes influentes.
D’autres espéraient y trouver des alliés pour leur avenir.
Pour beaucoup, il s’agissait simplement d’une occasion de célébrer une étape importante de leur vie.
Mais, pour la noblesse, le bal représentait également une opportunité politique.
Un mariage pouvait y être envisagé.
Une alliance pouvait y naître.
Une famille en difficulté pouvait tenter de se rapprocher d’une maison plus puissante.
Et un jeune héritier pouvait, en une seule soirée, attirer l’attention de personnes capables de changer son avenir.
Cette année-là, le château royal avait été préparé avec un soin particulier.
Les grandes portes avaient été décorées de compositions florales. Des lustres illuminaient les couloirs, tandis que des serviteurs installaient les dernières tables dans les salles adjacentes à la grande salle de bal.
Les musiciens accordaient leurs instruments.
Les gardes vérifiaient les entrées.
Les domestiques circulaient entre les cuisines et les salons, apportant les derniers plats destinés aux invités.
Tout devait être parfait.
Car le roi lui-même assisterait à la cérémonie.
Et, comme chaque année, une annonce officielle présenterait les jeunes adultes devant la cour.
Personne ne savait encore que cette édition du bal allait être différente des précédentes.
Pas à cause du roi.
Pas à cause d’un changement dans la tradition.
Mais à cause de deux jeunes hommes que le royaume croyait toujours absents.
Au domaine de Valerian, la matinée avait commencé dans une agitation inhabituelle.
Dans une chambre située à l’étage, Soren se tenait devant un miroir.
Il portait une chemise sombre et un pantalon élégant, mais sa veste reposait encore sur le lit.
Il examinait son reflet avec un sérieux presque comique.
Puis il tourna la tête.
— Elyan !
Aucune réponse.
Il attendit quelques secondes.
— Elyan !
Depuis la chambre voisine, son frère répondit calmement :
— Quoi ?
— Tu viens voir ?
— Non.
Soren fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais déjà ce que tu veux.
— Tu n’en sais rien !
— Tu veux me demander si tu es élégant.
Soren resta silencieux.
Puis il lança :
— Bon, alors viens quand même !
Un soupir lui répondit.
Quelques secondes plus tard, Elyan apparut dans l’encadrement de la porte.
Il portait une tenue noire aux lignes sobres, rehaussée de détails argentés. Ses cheveux noirs avaient été soigneusement arrangés, sans qu’il paraisse avoir passé beaucoup de temps devant le miroir.
Un petit étui rigide, destiné à son grimoire, reposait près de ses affaires.
Il observa son frère.
Soren avait choisi une tenue noire également, mais les broderies rouge sombre de sa veste donnaient à l’ensemble une apparence plus audacieuse. Ses cheveux blonds, habituellement indisciplinés, avaient été coiffés avec suffisamment de soin pour qu’on puisse reconnaître les efforts fournis.
Veyron reposait dans son fourreau, fixé à sa ceinture.
Soren avait insisté pour l’emporter.
Le duc Valerian avait d’abord refusé, mais il finit par céder sous l’insistance de son petit-fils.
Soren avait promis.
Tout le monde savait que cette promesse ne l’empêcherait pas de discuter si quelqu’un le provoquait.
Elyan l’observa quelques secondes.
— Tu as l’air d’un noble.
Soren sourit.
— Je suis un noble.
— Tu as surtout l’air de quelqu’un qui va essayer de provoquer une bagarre avant le dessert.
Le sourire de Soren disparut.
— Je ne fais pas ça !
— Tu as déjà demandé à papa combien de personnes tu pourrais battre pendant un banquet.
— C’était une question théorique.
— Bien sûr.
Soren attrapa sa veste.
— Et toi, tu as passé combien de temps à choisir tes vêtements ?
— Cinq minutes.
— Menteur.
Elyan haussa les épaules.
— Tu poses des questions dont tu connais déjà les réponses.
Soren enfila sa veste.
— Je veux simplement être sûr.
Elyan se dirigea vers la porte.
— Alors sois sûr d’une chose : si tu provoques un incident ce soir, je te laisserai te débrouiller.
Soren le suivit.
— Tu ne ferais pas ça.
Elyan se retourna.
— Essaie pour voir.
Soren réfléchit.
Puis il sourit.
— D’accord. Je vais être sage.
Elyan le fixa.
— Tu viens de me faire peur.
Dans le salon principal, Elia n’était pas présente. La place qu’elle aurait autrefois occupée dans ces préparatifs appartenait désormais aux souvenirs de la famille.
Azaël, lui, n’était pas non plus au domaine.
Il se trouvait toujours à la Tour des Heures avec Kaelros, poursuivant ses propres recherches sur les prophéties et les événements qui menaçaient le futur de ses fils.
Il avait laissé Elyan et Soren décider eux-mêmes s’ils souhaitaient assister au bal.
Ils avaient accepté.
Le royaume ignorait leur retour. Seuls les membres de leur famille et quelques personnes de confiance connaissaient la vérité.
Valerian avait donc fait préparer un carrosse discret, sans emblème particulier permettant de les identifier de loin.
Adrian, qui était venu leur rendre visite avant leur départ, les attendait dans le hall.
Lorsqu’il aperçut les jumeaux, il s’arrêta.
Puis un sourire apparut sur son visage.
— Eh bien.
Soren leva le menton.
— Quoi ?
Adrian le regarda de haut en bas.
— Je me demande encore comment deux enfants aussi insupportables ont pu devenir aussi présentables.
Elyan répondit sans hésiter :
— C’est parce qu’on ne vit pas avec nous-mêmes.
Adrian éclata de rire.
Soren lui lança un regard indigné.
— Tu es censé être de mon côté !
— Je suis du côté de la vérité.
— Traître.
Adrian s’approcha de Soren et ajusta légèrement le col de sa veste.
— Plus sérieusement, vous êtes très bien habillés.
Soren se redressa.
— Je sais.
Elyan soupira.
— Il attendait ce compliment depuis le petit-déjeuner.
Adrian sourit.
— Je m’en doutais.
Il observa ensuite le fourreau de Veyron.
— Tu es certain de vouloir l’emporter ?
Soren posa une main sur la garde.
— Oui.
— Tu sais que tu ne dois pas la dégainer ?
— Oui.
— Même si quelqu’un t’insulte ?
Soren réfléchit.
— Ça dépend de l’insulte.
Elyan ferma les yeux.
Adrian éclata de rire.
— Je préfère encore te poser la question à toi.
Il regarda Elyan.
— Tu vas le surveiller ?
— Je vais essayer.
— Ce n’est pas très rassurant.
— Je n’ai jamais prétendu que c’était facile.
Valerian entra à son tour.
Son regard passa sur les deux garçons.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il hocha la tête, visiblement satisfait.
— Vous êtes prêts.
Soren sourit.
— Depuis longtemps.
Valerian le fixa.
— Ce soir, vous représentez notre famille. Vous n’êtes pas obligés de parler à tout le monde, mais vous devez rester polis.
Elyan acquiesça.
Soren fit de même.
Le duc poursuivit :
— Il y aura des nobles de toutes les régions. Certaines familles chercheront à vous connaître. D’autres voudront simplement observer les nouveaux adultes de la noblesse.
Soren fronça les sourcils.
— Et si je n’ai pas envie de leur parler ?
— Tu leur répondras poliment, puis tu t’éloigneras.
— Et si quelqu’un insiste ?
Valerian regarda son petit-fils.
— Tu trouveras une manière de refuser sans l’humilier.
Soren sembla réfléchir sérieusement.
— Ça a l’air compliqué.
Elyan répondit :
— C’est parce que tu compliques tout.
— Je ne t’ai rien demandé.
— Je sais.
Valerian secoua la tête.
— Je commence à comprendre pourquoi votre père a parfois besoin de patience.
Adrian sourit.
— Parfois ?
Le duc lui lança un regard.
— N’en rajoute pas.
Les deux garçons échangèrent un sourire.
Puis Valerian se dirigea vers la porte.
— Le carrosse vous attend.
Soren inspira profondément.
— Alors allons-y.
Elyan prit son grimoire.
— Allons-y.
Le château royal était déjà illuminé lorsque les premières voitures arrivèrent devant l’entrée principale.
Des gardes en uniforme accueillaient les familles.
Les carrosses s’alignaient le long de l’allée, tandis que les invités descendaient sous le regard attentif des serviteurs.
Les jeunes adultes entraient progressivement dans le château.
Certains étaient accompagnés de leurs parents.
D’autres arrivaient avec leurs frères et sœurs.
Quelques-uns semblaient parfaitement à l’aise, habitués depuis leur enfance aux réceptions de la noblesse.
D’autres dissimulaient mal leur nervosité.
Pour eux, cette soirée représentait leur première véritable apparition publique en tant qu’adultes.
Dans la grande salle, les conversations se mêlaient au son des instruments.
Le roi était installé sur une estrade, entouré de plusieurs membres de la famille royale et de ses conseillers.
À proximité se trouvait le maître de cérémonie, chargé de présenter officiellement les jeunes gens atteignant la majorité cette année-là.
La tradition voulait que chaque participant soit annoncé à son entrée dans la salle principale, puis invité à rejoindre les autres jeunes adultes.
Les noms les plus connus suscitaient parfois quelques applaudissements.
Les héritiers de grandes familles étaient souvent observés avec une attention particulière.
Mais le bal ne se limitait pas aux héritiers les plus puissants.
Des familles moins connues étaient également présentes, heureuses de voir leurs enfants franchir cette étape.
Parmi elles se trouvait la famille de Mira.
Mira se tenait dans un petit salon attenant à la salle de bal.
Elle portait une robe élégante aux tons sombres, avec quelques détails rouges qui rappelaient ses goûts habituels.
Ses cheveux roux avaient été attachés avec soin.
Elle avait accepté de venir.
Elle avait même fait l’effort de se préparer correctement.
Mais elle n’avait aucune envie d’être là.
Son père se tenait près de la fenêtre.
Sa mère, assise à quelques mètres, gardait les mains croisées sur ses genoux.
Ils avaient tous les deux le visage fermé.
Mira les regarda tour à tour.
— Vous comptez me dire pourquoi nous sommes arrivés si tôt ?
Son père ne répondit pas immédiatement.
Il vérifia une dernière fois les documents qu’il tenait.
Puis il les rangea dans une pochette.
— Nous devons parler de ton avenir.
Mira sentit immédiatement une tension lui traverser la poitrine.
— Mon avenir ?
Sa mère baissa les yeux.
Son père poursuivit :
— Notre situation financière est devenue difficile.
Mira resta silencieuse.
Elle savait que les affaires de la famille n’allaient pas bien.
Depuis plusieurs mois, certaines dépenses avaient été réduites. Des propriétés avaient été mises en vente et plusieurs employés avaient quitté le domaine.
Mais elle ignorait l’ampleur des difficultés.
— À quel point ? demanda-t-elle.
Son père serra la mâchoire.
— Assez pour que nous ne puissions plus maintenir notre position actuelle très longtemps.
Mira le regarda.
— Alors vendez des terres.
— Nous en avons déjà vendu.
— Réduisez les dépenses.
— Nous l’avons fait.
— Demandez de l’aide à une autre famille.
Son père détourna les yeux.
Mira comprit qu’il avait déjà envisagé cette possibilité.
— Qui ?
Il ne répondit pas.
— Père. Qui ?
Il finit par prononcer un nom.
Celui d’un homme riche, connu à la cour pour posséder de nombreuses propriétés et entretenir des relations avec plusieurs grandes familles.
Mira fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’il vient faire dans nos affaires ?
Son père prit une inspiration.
— Il a proposé de nous aider.
Mira ne répondit pas.
— En échange de quoi ?
Le silence de sa mère lui donna la réponse avant même que son père ne parle.
Mira recula légèrement.
— Non.
Son père releva les yeux.
— Écoute-moi jusqu’au bout.
— Non.
— Mira.
— Je sais ce que tu vas dire.
Sa voix était calme, mais son regard était devenu dur.
— Tu veux que je l’épouse.
Son père resta silencieux.
Mira eut un rire bref, incrédule.
— Il pourrait être mon grand-père.
— Il possède les moyens de sauver notre famille.
— Alors épouse-le toi-même !
Sa mère se leva brusquement.
— Mira !
Mira se tourna vers elle.
— Quoi ? Vous voulez que je fasse semblant de ne pas comprendre ?
Sa mère avait les yeux brillants.
— Nous essayons de trouver une solution.
— En me vendant ?
Le mot tomba dans la pièce.
Son père se redressa.
— Ce n’est pas une vente.
Mira le fixa.
— Vous recevez son argent. Il obtient ma main. Comment appelles-tu ça ?
Il ne répondit pas.
Mira sentit ses mains trembler légèrement.
Elle les serra pour reprendre le contrôle.
— Je ne l’épouserai pas.
Son père s’approcha.
— Tu ne comprends pas ce que nous risquons de perdre.
— Et vous ne comprenez pas ce que vous me demandez de sacrifier.
— C’est temporaire.
Mira le regarda avec incrédulité.
— Un mariage est temporaire, maintenant ?
Il détourna les yeux.
Elle comprit alors que la décision avait déjà été prise sans elle.
Son père n’était pas venu lui demander son avis.
Il était venu lui annoncer ce qu’il attendait d’elle.
Mira recula d’un pas.
— Vous avez décidé avant même de m’en parler.
Sa mère murmura :
— Nous n’avions pas le choix.
Mira la regarda.
— Moi, si.
Elle se dirigea vers la porte.
Son père l’interpella.
— Où vas-tu ?
Mira s’arrêta sans se retourner.
— À ce bal.
Elle ouvrit la porte.
— Puisque vous avez décidé de faire de moi un objet d’échange, autant que je profite de ma dernière soirée avant que vous essayiez de me vendre à quelqu’un.
Elle sortit.
Sa mère porta une main à sa bouche.
Son père resta immobile.
Pour la première fois depuis le début de la conversation, il sembla mesurer ce qu’il venait de faire.
Mais il ne la rappela pas.
Dans un autre salon, Liora attendait également l’ouverture officielle du bal.
Elle portait une robe bleue élégante, ornée de détails argentés.
Ses cheveux châtains avaient été coiffés en deux tresses délicates, comme autrefois, mais son apparence avait changé.
Elle n’était plus la petite fille qui s’asseyait près d’Elyan pour lui demander de raconter des histoires.
Elle était devenue une jeune femme.
Pourtant, lorsqu’elle entendit le nom d’Elyan dans une conversation, elle se retourna immédiatement.
— Pardon ?
Une amie la regarda.
— Je disais que les Valerian n’étaient pas encore arrivés.
Liora resta silencieuse.
— Les Valerian ?
— Oui. La famille du duc.
Elle baissa les yeux.
Depuis des mois, elle n’avait plus vu Elyan.
Ils avaient échangé quelques messages, mais rien qui lui permette de savoir s’il serait présent ce soir.
Elle ignorait même s’il était revenu dans le royaume.
La plupart des gens pensaient encore qu’Azaël et sa famille se trouvaient loin de la capitale.
Certains prétendaient qu’ils avaient quitté le royaume.
D’autres disaient qu’ils voyageaient.
Personne ne connaissait la vérité.
Liora regarda les portes de la salle.
Elle se força à sourire.
Elle était venue pour célébrer sa majorité.
Pas pour attendre quelqu’un.
Du moins, c’était ce qu’elle essayait de se répéter.
Le maître de cérémonie prit finalement place devant les grandes portes.
Un silence progressif se répandit dans la salle.
La musique diminua.
Le roi se leva.
— Mesdames et messieurs, bienvenue au bal annuel de la majorité.
Des applaudissements retentirent.
Le roi poursuivit :
— Cette soirée marque une étape importante pour les jeunes qui atteignent aujourd’hui l’âge adulte. Nous célébrons leur avenir, leurs efforts et la place qu’ils prendront désormais dans notre royaume.
Il regarda l’assemblée.
— Que cette soirée soit l’occasion de nouvelles amitiés, de nouvelles alliances et, surtout, de choix qui leur appartiendront.
Le discours fut accueilli par des applaudissements plus nourris.
Le maître de cérémonie leva ensuite un rouleau.
— Nous allons maintenant procéder à la présentation officielle des jeunes adultes de cette année.
Les portes s’ouvrirent.
Les premiers participants entrèrent, accompagnés de leurs familles.
Les noms furent annoncés les uns après les autres.
Certains jeunes nobles avançaient avec assurance.
D’autres rougissaient sous les regards.
Des applaudissements ponctuaient les présentations.
La cérémonie suivait son cours.
Parmi les participants, Mira fut appelée.
Elle entra dans la salle sans sourire.
Son nom fut annoncé, suivi de celui de sa famille.
Quelques invités applaudirent poliment.
Elle s’inclina devant le roi, puis rejoignit les autres jeunes adultes.
Son regard se posa brièvement sur les portes.
Toujours personne.
Elle détourna les yeux.
Elle n’avait aucune raison d’espérer voir Soren.
Pas ce soir.
Pas après tous ces mois sans nouvelles.
Elle inspira profondément.
Puis elle se força à regarder devant elle.
La présentation continua.
Les noms s’enchaînèrent.
La salle se remplit progressivement.
Liora fut appelée à son tour.
Elle entra sous les applaudissements de sa famille et rejoignit les autres participants.
Son regard balaya instinctivement la salle.
Elle ne vit pas Elyan.
Elle baissa les yeux.
Puis releva la tête.
La cérémonie n’était pas terminée.
Il restait encore quelques noms.
À l’extérieur du château, un carrosse venait de s’arrêter.
Les chevaux soufflaient doucement dans l’air froid de décembre.
Un domestique s’approcha pour ouvrir la porte.
Elyan descendit le premier.
Sa tenue noire, rehaussée de broderies argentées, soulignait sa silhouette élancée. Ses cheveux noirs étaient soigneusement arrangés, et son regard calme semblait observer chaque détail de l’entrée du château.
Il portait son grimoire dans un étui discret, fixé à sa ceinture.
Soren descendit ensuite.
Sa veste noire était ornée de détails rouge sombre.
Ses cheveux blonds étaient coiffés en arrière, mais quelques mèches avaient déjà échappé à leur place.
Veyron reposait dans son fourreau à sa ceinture.
Il n’avait pas besoin de parler pour attirer l’attention.
Sa posture était droite.
Son regard était vif.
Et son calme apparent contrastait avec l’énergie qu’il semblait contenir.
Les deux frères restèrent quelques secondes devant les grandes portes.
Soren regarda son frère.
— Tu es prêt ?
Elyan ajusta légèrement sa manche.
— Oui.
Soren sourit.
— Alors allons-y.
Elyan regarda les portes.
— Nous sommes en retard.
— Nous arrivons au bon moment.
Elyan soupira.
— Tu dis toujours ça.
— Parce que c’est souvent vrai.
Ils avancèrent.
Les gardes les reconnurent après quelques secondes.
Leurs expressions changèrent.
L’un d’eux se redressa brusquement.
— Messieurs…
Elyan hocha légèrement la tête.
— Bonsoir.
Le garde hésita.
— Votre arrivée n’était pas…
Soren le regarda.
— Annoncée ?
Le garde acquiesça.
Elyan répondit calmement :
— Nous sommes ici pour le bal de la majorité. Rien de plus.
Les deux gardes échangèrent un regard.
Puis l’un d’eux ouvrit les portes.
La lumière du château se déversa sur les marches.
Soren inspira profondément.
— Ça fait longtemps.
Elyan acquiesça.
— Oui.
Ils franchirent ensemble l’entrée.
À l’intérieur, le maître de cérémonie consultait la fin de sa liste.
La plupart des participants avaient déjà été présentés.
Le roi était assis de nouveau.
Les conversations commençaient à reprendre entre les annonces.
Puis un garde s’approcha discrètement du maître de cérémonie.
Il lui murmura quelques mots.
Le maître de cérémonie releva brusquement les yeux.
— Ils sont arrivés ?
Le garde acquiesça.
Le maître de cérémonie regarda la liste.
Il semblait hésiter.
Puis il se redressa.
Il fit signe aux musiciens de s’arrêter.
Les dernières conversations s’éteignirent progressivement.
Le roi releva les yeux.
— Que se passe-t-il ?
Le maître de cérémonie s’inclina.
— Majesté, deux participants viennent d’arriver.
Le roi fronça légèrement les sourcils.
— Alors annoncez-les.
Le maître de cérémonie hésita une seconde.
Puis il déroula complètement son parchemin.
Sa voix s’éleva dans la salle.
— Elyan Valerian !
Un silence immédiat suivit.
Plusieurs nobles se retournèrent.
Certains reconnurent le nom.
D’autres cherchèrent à comprendre pourquoi l’annonce avait provoqué une telle réaction.
Le maître de cérémonie poursuivit :
— Soren Valerian !
Les portes s’ouvrirent.
Les deux frères apparurent dans l’encadrement.
Et, pendant quelques secondes, la salle sembla oublier de respirer.
Ils étaient arrivés en dernier.
Mais ce n’était pas leur retard qui attirait les regards.
C’était leur présence.
Elyan avançait calmement.
Il ne cherchait pas à attirer l’attention.
Il n’en avait pas besoin.
Son regard parcourait la salle avec une précision tranquille, comme s’il remarquait les détails que les autres ignoraient.
Soren marchait à côté de lui.
Son allure était plus directe.
Son visage restait calme, mais son regard ne se détournait pas facilement.
Les broderies rouges de sa veste semblaient presque noires sous les lumières du château.
Veyron reposait à sa ceinture.
Les deux frères ne se ressemblaient pas.
Et pourtant, quelque chose dans leur présence donnait l’impression qu’ils avançaient au même rythme.
Leurs pas étaient parfaitement synchronisés.
Leur posture exprimait une assurance qui ne venait pas de leur rang.
Elle venait de ce qu’ils avaient traversé.
Les conversations s’éteignirent complètement.
Un noble murmura :
— Les fils d’Azaël…
Une femme près de lui se retourna.
— Ils étaient donc revenus ?
Un autre invité fronça les sourcils.
— Depuis quand ?
Personne ne répondit.
Le roi s’était levé.
Son regard ne quittait pas les deux frères.
Il connaissait leur famille.
Il savait ce qu’Azaël représentait.
Mais il ignorait qu’Elyan et Soren étaient revenus dans le royaume.
Et, à en juger par leur présence, ils n’étaient plus les enfants qu’il avait autrefois aperçus.
Elyan s’arrêta à quelques mètres de l’estrade.
Soren fit de même.
Les deux frères s’inclinèrent devant le roi.
— Votre Majesté.
Le roi les observa quelques secondes.
Puis il répondit :
— Elyan. Soren.
Il descendit une marche.
— Je ne m’attendais pas à vous voir ce soir.
Elyan releva les yeux.
— Nous sommes revenus récemment.
Soren ajouta :
— Nous voulions assister au bal.
Le roi regarda leurs tenues.
Puis leurs visages.
— Vous avez beaucoup grandi.
Soren esquissa un sourire.
— On nous le dit souvent.
Elyan lui donna un léger coup de coude.
Le roi eut un petit rire.
Puis il fit un geste en direction de la salle.
— Soyez les bienvenus. Cette soirée vous appartient autant qu’aux autres jeunes adultes présents.
Elyan s’inclina légèrement.
— Merci, Votre Majesté.
Les deux frères rejoignirent ensuite les autres participants.
Mais leurs arrivées avaient déjà changé l’atmosphère de la salle.
Les conversations reprirent progressivement.
Cette fois, pourtant, elles tournaient autour d’eux.
Certains nobles cherchaient à savoir où ils avaient été.
D’autres tentaient de deviner pourquoi ils étaient revenus sans annonce officielle.
Quelques jeunes adultes les observaient avec admiration.
D’autres avec méfiance.
Soren ne semblait pas s’en soucier.
Elyan non plus.
Ils n’étaient pas venus pour impressionner la cour.
Ils étaient venus assister au bal.
Et pourtant, leur simple présence suffisait à attirer l’attention de toute la salle.
Liora fut la première à les voir de près.
Elle était restée près d’une colonne, à l’écart du groupe de jeunes adultes.
Lorsqu’elle aperçut Elyan, elle resta immobile.
Pendant une seconde, elle crut avoir mal vu.
Puis leurs regards se croisèrent.
Elyan s’arrêta.
Son expression changea légèrement.
— Liora.
Elle s’approcha lentement.
— Tu es revenu.
— Oui.
Elle le regarda quelques secondes.
— Tu aurais pu prévenir.
Elyan baissa légèrement les yeux.
— Je sais.
Liora inspira profondément.
Elle avait imaginé leurs retrouvailles plusieurs fois.
Mais elle n’avait jamais imaginé qu’il reviendrait ainsi, au milieu d’un bal royal, après des mois de silence.
— Tu as changé.
Elyan sourit légèrement.
— Toi aussi.
Liora détourna les yeux une seconde.
Puis elle le regarda de nouveau.
— Tu comptes repartir ?
Elyan répondit sans hésiter :
— Pas ce soir.
Elle eut un petit rire.
— Ce n’est pas exactement une réponse.
— C’est celle que je peux te donner maintenant.
Liora le fixa.
Puis un sourire apparut sur son visage.
— Alors tu vas devoir m’en donner une meilleure plus tard.
Elyan hocha la tête.
— D’accord.
À quelques mètres, Soren venait d’apercevoir Mira.
Elle se tenait près d’une fenêtre.
Elle avait entendu son nom être annoncé.
Elle l’avait vu entrer.
Et pourtant, elle n’avait pas bougé.
Soren s’approcha.
— Mira.
Elle tourna la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla.
Puis Mira répondit :
— Tu es revenu.
Soren hocha la tête.
— Oui.
Elle regarda son épée.
Puis son visage.
— Tu as l’air différent.
Soren sourit légèrement.
— J’ai grandi.
Mira ne sourit pas.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Soren perdit peu à peu son sourire.
Il comprit que quelque chose n’allait pas.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Mira détourna les yeux.
— Rien.
Soren la connaissait suffisamment pour reconnaître ce mensonge.
— Mira.
Elle serra les doigts.
Puis elle murmura :
— Je ne peux pas t’expliquer ici.
Soren resta silencieux quelques secondes.
— Alors on trouvera un endroit où tu pourras.
Mira releva les yeux vers lui.
Elle semblait sur le point de parler.
Mais une voix retentit derrière elle.
— Mira.
Son père venait d’apparaître à quelques mètres.
Il portait une tenue noble impeccable.
Son expression était sévère.
Il regarda Soren.
Puis sa fille.
— Nous devons parler.
Mira se raidit immédiatement.
Soren remarqua son changement d’attitude.
— Il y a un problème ?
Le père de Mira le regarda froidement.
— Cela ne vous concerne pas.
Soren ne répondit pas.
Mais il ne s’éloigna pas non plus.
Mira baissa la tête.
— J’arrive.
Son père s’éloigna.
Elle regarda Soren une dernière fois.
— Je suis désolée.
Soren fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Mira ne répondit pas.
Elle le laissa seul.
Soren la suivit du regard.
Pour la première fois depuis son entrée dans le château, son expression n’avait plus rien de détendu.
Il avait reconnu la peur dans les yeux de Mira.
Et il savait qu’elle ne lui aurait pas caché quelque chose d’aussi important sans raison.
La musique reprit.
Les jeunes adultes commencèrent à se rassembler pour la première danse.
Le maître de cérémonie annonça les couples qui ouvriraient le bal.
Elyan resta près de Liora.
Soren, lui, ne quittait plus Mira des yeux.
Elle se trouvait maintenant près de son père et d’un homme âgé.
L’homme portait une tenue luxueuse.
Une grosse bague ornait sa main.
Son sourire était poli, mais son regard semblait calculer la valeur de tout ce qu’il observait.
Il posa une main sur l’épaule de Mira.
Elle se raidit immédiatement.
Soren fit un pas en avant.
Elyan le remarqua.
— Soren.
— Regarde.
Elyan suivit son regard.
Son expression changea légèrement.
Il observa l’homme.
Puis Mira.
Puis le père de Mira.
Il comprit que la situation était grave.
— Ne fais rien ici, murmura Elyan.
Soren serra les poings.
— Il la touche comme si elle lui appartenait.
— Je sais.
— Et elle a peur.
Elyan resta silencieux.
Il avait remarqué la même chose.
— On doit comprendre ce qui se passe avant d’agir.
Soren détourna les yeux une seconde.
Puis il hocha la tête.
— D’accord.
Mais il ne pouvait pas s’empêcher de regarder Mira.
L’homme âgé se pencha vers elle.
Elle recula légèrement.
Son père posa une main dans son dos pour la maintenir près de lui.
Soren sentit une colère froide monter en lui.
Il avait appris à contrôler son pouvoir.
Il avait appris à ne pas dégainer Veyron pour la moindre provocation.
Mais voir Mira dans cette situation réveillait quelque chose qu’il avait du mal à contenir.
Il regarda son frère.
— Elyan.
— Oui ?
— Je veux savoir ce qu’ils lui font.
Elyan hocha lentement la tête.
— Alors nous allons le découvrir.
Les deux frères se déplacèrent dans la salle.
Ils ne couraient pas.
Ils ne provoquaient personne.
Mais leur décision était prise.
Le bal annuel de la majorité venait à peine de commencer.
Et pour Soren, cette soirée ne serait bientôt plus une simple célébration.
Parce que, derrière les sourires et les alliances de la noblesse, quelqu’un était en train de décider de l’avenir de Mira sans lui demander son avis.
Et Soren n’avait aucune intention de laisser cette décision se prendre dans le silence.