Chapitre 100
Le silence était retombé sur la plaine.
Azaël regardait toujours la fine coupure sur son bras.
Une goutte de sang avait quitté sa peau et était tombée sur la terre.
Puis une deuxième.
En face de lui, Soren tenait encore Veyron.
Elyan, lui, était à genoux, son grimoire ouvert devant lui.
Pendant quelques secondes, aucun des deux frères ne parla.
Ils avaient réussi.
Le test qu’Azaël leur avait imposé depuis le début venait enfin de prendre fin.
Soren fut le premier à sourire.
— On l’a fait.
Azaël releva les yeux vers lui.
— Oui.
Elyan se redressa lentement.
Il regarda la coupure.
— Tu saignes vraiment.
Azaël regarda son bras.
— J’avais remarqué.
Soren rangea Veyron.
— Alors le portail ?
Azaël hocha la tête.
— Le portail.
Kaelros s’avança.
Il regarda ses deux petits-fils, puis Azaël.
— Vous êtes prêts à rentrer ?
Soren répondit immédiatement :
— Oui.
Elyan, lui, prit quelques secondes avant de répondre.
— Oui.
Kaelros leva une main.
L’espace devant eux se mit à vibrer.
Une ligne lumineuse apparut dans l’air.
Elle s’élargit progressivement jusqu’à former un portail.
De l’autre côté se dessinait un paysage familier.
Un immense domaine.
Des jardins.
Une grande demeure.
Elyan reconnut immédiatement l’endroit.
— Le domaine de grand-père.
Soren s’approcha.
— On est vraiment revenus.
Azaël resta derrière eux.
Il regardait ses fils.
Il savait qu’il devait les laisser partir.
C’était précisément le but de ce test.
Il ne voulait pas qu’ils restent éternellement dépendants de lui.
Soren se retourna.
— Tu viens ?
Azaël secoua la tête.
Le sourire du garçon disparut légèrement.
— Tu restes ici ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai encore des choses à régler dans la Tour des Heures.
Soren fronça les sourcils.
— Mais tu avais promis qu’on pourrait rentrer si on réussissait.
— Et vous pouvez rentrer.
— Mais toi aussi.
Azaël sourit légèrement.
— Je sais.
Elyan comprit.
— Tu veux qu’on rentre sans toi.
— Pour l’instant.
Elyan regarda son père attentivement.
— Tu vas revenir ?
Azaël hocha la tête.
— Oui.
— Quand ?
Azaël resta silencieux quelques secondes.
— Je ne sais pas.
Soren soupira.
— J’aime pas cette réponse.
Azaël eut un léger rire.
— Je sais.
Il s’approcha de lui.
— Mais cette fois, ce n’est pas une guerre.
Soren releva les yeux.
— Alors pourquoi rester ?
— Parce que certaines choses doivent être comprises avant que je puisse partir.
Elyan regarda la Tour des Heures.
— La prophétie ?
Azaël ne répondit pas immédiatement.
Ce silence suffisait.
Elyan hocha lentement la tête.
— D’accord.
Soren, lui, ne semblait pas entièrement satisfait.
Il regarda son père.
— Tu reviendras vraiment ?
Azaël posa une main sur son épaule.
— Oui.
Soren resta silencieux.
Puis il serra brièvement son père dans ses bras.
— Alors dépêche-toi.
Azaël ferma les yeux.
— Je ferai de mon mieux.
Soren recula.
Elyan s’approcha à son tour.
Il ne parla pas immédiatement.
Il regarda simplement son père.
Puis il dit :
— Je vais avoir beaucoup de questions quand tu reviendras.
Azaël sourit.
— Je m’y attends.
— Et je veux les réponses.
— Tu les auras.
Elyan prit son père dans ses bras.
— À bientôt.
— À bientôt, mon fils.
Elyan recula.
Kaelros s’approcha du portail.
— Je reste ici.
Soren le regarda.
— Tu ne viens pas non plus ?
— Non.
— Pourquoi ?
Kaelros sourit.
— Parce que ton père n’est pas encore débarrassé de moi.
Azaël leva les yeux.
— Malheureusement.
Soren éclata de rire.
Elyan sourit.
Kaelros regarda ses petits-fils.
— Allez. Votre famille vous attend.
Les deux frères se tournèrent vers le portail.
Soren posa une main sur la garde de Veyron.
Elyan serra son grimoire contre lui.
Puis ils franchirent ensemble la lumière.
Avant de disparaître complètement, Soren se retourna.
— Papa !
Azaël releva les yeux.
— Quoi ?
— On se revoit bientôt !
Azaël sourit.
— Oui.
Le portail se referma.
La plaine retrouva son silence.
Azaël resta quelques secondes immobile.
Puis il regarda son bras.
La coupure commençait déjà à disparaître.
Kaelros s’approcha.
— Tu es certain de les laisser rentrer seuls ?
— Oui.
— Ils ont changé.
— C’est justement pour ça.
Kaelros resta silencieux.
Azaël regarda la Tour des Heures.
— Ils doivent maintenant apprendre à vivre sans que je sois constamment derrière eux.
— Et toi ?
Azaël eut un léger sourire.
— Moi, j’ai encore des réponses à chercher.
Ils retournèrent ensemble vers la Tour.
De l’autre côté du portail, Elyan et Soren arrivèrent directement dans le jardin du domaine de Valerian.
La lumière disparut derrière eux.
Soren regarda immédiatement autour de lui.
Les arbres.
Les allées.
La grande demeure.
Tout était familier.
Pourtant, après leur absence, le domaine semblait différent.
Plus petit.
Plus calme.
Soren inspira profondément.
— Ça m’avait manqué.
Elyan hocha la tête.
— Moi aussi.
Ils avancèrent lentement vers la maison.
Ils connaissaient parfaitement les lieux.
Ils n’avaient pas besoin de demander leur chemin.
Ils avaient grandi ici.
Ils avaient couru dans ces jardins.
Ils avaient passé des après-midi entiers dans la bibliothèque.
Ils avaient mangé à cette même table avec toute leur famille.
Soren regarda un arbre.
— Il était plus petit avant.
Elyan sourit.
— Nous aussi.
— Pas autant que lui.
— Tu crois ?
— Oui.
Elyan allait répondre lorsqu’une voix retentit derrière eux.
— Elyan ?
Les deux frères se retournèrent.
Adrian venait de sortir de la maison.
Il resta figé quelques secondes.
Puis son visage s’illumina.
— Vous êtes revenus.
Soren sourit.
— Salut, tonton.
Adrian descendit rapidement les marches.
Il les prit tous les deux dans ses bras.
— Vous avez grandi.
Soren protesta :
— Tu dis ça à chaque fois.
— Parce que c’est toujours vrai.
Elyan sourit.
— Ça faisait longtemps.
Adrian les regarda attentivement.
— Beaucoup trop longtemps.
Son regard passa derrière eux.
Puis il fronça légèrement les sourcils.
— Où est Azaël ?
Soren répondit :
— Il est resté dans la Tour des Heures.
Adrian resta silencieux.
— Il ne vient pas ?
— Non.
— Pourquoi ?
Elyan répondit calmement :
— Il a encore des choses à régler là-bas.
Adrian soupira.
Il semblait déçu, mais il ne posa pas davantage de questions.
— Au moins, vous êtes là.
Soren sourit.
— Oui.
Une voix retentit derrière Adrian.
— Qui est là ?
Elena apparut dans l’encadrement de la porte.
Lorsqu’elle aperçut ses petits-fils, elle resta immobile.
Puis elle descendit rapidement les marches.
— Mes garçons…
Elle les prit immédiatement dans ses bras.
Soren sourit.
— Bonjour, grand-mère.
Elyan la serra doucement.
— Tu nous as manqué.
Elena ferma brièvement les yeux.
— Vous aussi.
Elle recula et les observa.
— Regardez-vous…
Elle posa une main sur la joue de Soren.
Puis sur celle d’Elyan.
— Vous avez tellement grandi.
Soren sourit.
— On a beaucoup travaillé.
Elena regarda son épée.
— Je vois ça.
Elyan montra son grimoire.
— Moi aussi.
Elena rit.
— Évidemment.
Valerian ne tarda pas à apparaître.
Lorsqu’il vit les deux garçons, son expression changea immédiatement.
— Mes petits-fils.
Soren s’avança.
— Bonjour, grand-père.
Valerian posa une main sur son épaule.
— Vous voilà enfin.
Elyan s’approcha.
— Bonjour.
Valerian les observa longuement.
— Vous avez changé.
Soren sourit.
— En bien ?
— Je l’espère.
Adrian intervint :
— Soren est toujours aussi bruyant.
— Hé !
Elyan ajouta :
— Et toujours aussi impatient.
— Traître.
Valerian éclata de rire.
— Au moins, certaines choses n’ont pas changé.
Il regarda autour de lui.
— Où est votre père ?
Elyan répondit :
— Il est resté dans la Tour des Heures.
Valerian fronça légèrement les sourcils.
— Il reviendra ?
Soren répondit sans hésiter :
— Oui.
Valerian regarda son petit-fils.
Il entendit la certitude dans sa voix.
— Alors je lui fais confiance.
Soren sourit.
Une voix plus petite retentit alors dans le couloir.
— Ils sont vraiment revenus ?
Aelys apparut.
Il avait grandi depuis la dernière fois.
Lorsqu’il vit Elyan et Soren, son visage s’illumina.
— Mes cousins !
Il courut vers eux.
Soren s’accroupit.
— Salut, Aelys.
Aelys lui sauta presque dessus.
— Vous étiez où ?
— Très loin.
— Dans la Tour des Heures ?
Elyan le regarda avec surprise.
— Comment tu sais ?
Aelys haussa les épaules.
— J’ai entendu grand-père en parler.
Soren sourit.
— Alors tu sais déjà beaucoup de choses.
Aelys regarda Veyron.
— Tu as toujours ton épée ?
— Oui.
— Elle est vraie ?
— Oui.
Aelys ouvrit de grands yeux.
— Tu peux me montrer ?
Elyan répondit immédiatement :
— Non.
Aelys se tourna vers lui.
— Pourquoi ?
— Parce que Soren va finir par vouloir faire une démonstration.
Soren protesta :
— Je sais me contrôler.
Adrian éclata de rire.
— C’est probablement la phrase la moins crédible de la journée.
Soren croisa les bras.
— Je peux me contrôler.
Valerian sourit.
— Nous allons vérifier cela plus tard.
Le repas du midi fut particulièrement animé.
Toute la famille était réunie.
Adrian et Lyanna étaient là.
Aelys racontait à Soren tout ce qu’il avait fait pendant leur absence.
Elyan écoutait tout en mangeant.
— Tu as encore cassé la fontaine ? demanda-t-il.
Aelys baissa les yeux.
— Un peu.
Soren éclata de rire.
— Comment tu as fait ?
— J’ai couru trop vite.
Elyan hocha la tête.
— Je comprends.
Adrian regarda son fils.
— Ce n’est pas une excuse.
Soren répondit :
— Moi, je trouve que c’est une bonne excuse.
Lyanna secoua la tête.
— Évidemment que tu le défends.
Soren sourit.
— C’est mon cousin.
Elyan regarda son frère.
— Tu viens de le rencontrer à nouveau depuis quelques minutes et tu le défends déjà.
— C’est ça, la famille.
Valerian sourit.
— Exactement.
Pendant quelques minutes, la conversation resta légère.
Puis Elena demanda :
— Alors, qu’est-ce que vous avez fait pendant tout ce temps ?
Soren regarda Elyan.
Elyan répondit :
— On a beaucoup voyagé.
— Où ?
— Dans plusieurs mondes.
Elena sourit légèrement.
— Je ne suis même pas sûre de vouloir comprendre.
Soren intervint :
— On a rencontré des dieux.
Aelys ouvrit de grands yeux.
— Des vrais ?
— Oui.
— Ils sont comment ?
Soren réfléchit.
— Certains sont bizarres.
Elyan ajouta :
— Très bizarres.
Adrian regarda les deux garçons.
— Et vous avez combattu ?
Soren sourit.
— Un peu.
Valerian posa sa fourchette.
— « Un peu » ?
Elyan regarda son frère.
— Il simplifie.
Soren haussa les épaules.
— Ça dépend de ce qu’on appelle combattre.
Adrian éclata de rire.
— Vous êtes vraiment les fils d’Azaël.
L’après-midi, Elyan retrouva la bibliothèque.
Il entra seul.
Pendant quelques secondes, il ne bougea pas.
Les étagères lui avaient manqué.
Il passa lentement devant les livres.
Certains étaient exactement là où il les avait laissés.
D’autres avaient été déplacés.
Il en prit un.
Puis un autre.
Finalement, il s’installa près de la fenêtre.
Quelques minutes plus tard, Soren entra.
— Je savais que tu serais ici.
Elyan leva les yeux.
— Évidemment.
Soren s’assit en face de lui.
— Tu vas lire tout l’après-midi ?
— Probablement.
— On vient de revenir.
— Je sais.
— Et tu lis.
— Oui.
Soren soupira.
— Tu ne changeras jamais.
Elyan sourit.
— Toi non plus.
Soren regarda le livre.
— Tu penses encore à la Tour ?
Elyan referma doucement l’ouvrage.
— Oui.
— À papa ?
— Oui.
Soren resta silencieux.
— Moi aussi.
Elyan regarda son frère.
— Il va revenir.
— Je sais.
Soren baissa les yeux.
— Mais j’aurais préféré qu’il soit là.
Elyan hocha lentement la tête.
— Moi aussi.
Ils restèrent silencieux quelques secondes.
Puis Soren se leva.
— Viens.
— Où ?
— Aelys veut nous montrer quelque chose.
Elyan soupira.
— Encore ?
— Oui.
— Alors allons-y.
Le soir venu, toute la famille se retrouva autour de la table.
Le repas était plus calme que celui du midi.
Soren racontait déjà son arrivée.
Elyan avait un livre posé près de lui.
Aelys était assis entre Adrian et Lyanna.
Valerian observa ses deux petits-fils.
— Demain est un jour important.
Soren releva les yeux.
— Pourquoi ?
Elena sourit.
— Vous le savez très bien.
Elyan réfléchit.
Puis son expression changea.
— Le trente et un décembre.
Valerian hocha la tête.
— Exactement.
Adrian sourit.
— Et cette année sera particulière.
Soren fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Lyanna répondit :
— Parce que vous allez avoir dix-huit ans.
Soren resta silencieux.
Puis il regarda Elyan.
— Dix-huit.
Elyan hocha la tête.
— Oui.
Valerian reprit :
— Un grand bal aura lieu demain soir.
Soren haussa un sourcil.
— Un bal ?
— Oui.
— Avec des nobles ?
— Beaucoup.
Soren regarda son épée.
— Je ne peux pas venir avec ça ?
Adrian éclata de rire.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est un bal.
Soren soupira.
— Encore un événement où je ne peux pas m’entraîner.
Elyan sourit.
— Tu survivras.
Soren le regarda.
— Et toi, tu vas faire quoi ?
— Lire.
— Pendant un bal ?
— Peut-être.
Soren secoua la tête.
— Tu es impossible.
Valerian sourit.
— Vous aurez tous les deux quelque chose à faire.
Il regarda Elyan.
— Et vous reverrez probablement certains de vos amis.
Elyan releva les yeux.
Il pensa immédiatement à Liora.
Soren eut exactement la même réaction.
— Mira sera là ? demanda-t-il.
Adrian sourit.
— Sa famille a été invitée.
Soren essaya de cacher son sourire.
Elyan le remarqua.
— Tu souris.
— Non.
— Si.
— Tais-toi.
Tout le monde éclata de rire.
Plus tard dans la soirée, les deux frères se retrouvèrent dans leur chambre.
Soren était assis sur son lit.
Elyan préparait déjà quelques vêtements.
— Tu comptes vraiment mettre ça ?
Soren regarda la tenue.
— Oui.
— C’est trop simple.
— Je m’en fiche.
Elyan soupira.
— C’est un bal de majorité.
— Je sais.
— Alors fais un effort.
Soren réfléchit.
— D’accord.
Il se leva.
— Mais je veux garder Veyron.
— Tu ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que papa n’est pas là pour te défendre.
Soren sourit.
— Tu pourrais le faire.
Elyan le regarda.
— Non.
— Traître.
Elyan éclata de rire.
Puis le silence revint.
Soren regarda la fenêtre.
— Tu crois que papa sera là demain ?
Elyan resta silencieux.
Il savait que non.
— Non.
Soren baissa légèrement la tête.
— Dommage.
Elyan s’approcha.
— Mais il nous a laissés rentrer.
— Oui.
— Il nous fait confiance.
Soren hocha la tête.
— Alors profitons de demain.
Elyan sourit.
— Oui.
Ils restèrent quelques secondes silencieux.
Puis Soren demanda :
— Tu vas parler à Liora ?
Elyan rougit légèrement.
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Parce que je sais que tu veux lui parler.
— Et toi, tu vas parler à Mira.
Soren devint légèrement rouge.
— Peut-être.
Elyan sourit.
— Alors on est quittes.
Soren lui lança un coussin.
Elyan l’esquiva.
— Hé !
— Tu parles trop.
— C’est toi qui viens de commencer.
Les deux garçons se mirent à rire.
Et pendant quelques minutes, ils oublièrent complètement la Tour des Heures, les prophéties et tout ce qui les attendait.
Demain, ils auraient dix-huit ans.
Demain, ils entreraient officiellement dans une nouvelle partie de leur vie.
Et, pour une fois, ils avaient simplement envie de profiter de la soirée.
Très loin de là, sur une autre planète, Azaël regardait les aiguilles de la Tour des Heures avancer.
Il savait que ses fils avaient retrouvé leur famille.
Il savait aussi que demain serait important.
Il ferma les yeux.
— Dix-huit ans…
Un léger sourire apparut sur son visage.
— Profitez-en.
Puis il regarda de nouveau l’immense horloge.
Le temps continuait d’avancer.
Et demain…
tout allait changer.