Chapitre 10
La journée avait commencé normalement.
Azaël s'était réveillé avant Elia et avait passé quelques minutes devant la fenêtre, à regarder le village s'animer peu à peu. Depuis quelque temps, il avait pris l'habitude d'observer cette routine qui lui était autrefois totalement étrangère.
Les mêmes habitants sortaient de chez eux.
Les mêmes marchands installaient leurs étals.
Les mêmes enfants couraient dans les rues.
Rien d'extraordinaire.
Et pourtant, Azaël trouvait quelque chose d'apaisant dans cette répétition.
— Tu comptes rester devant cette fenêtre toute la matinée ?
Il se retourna.
Elia venait d'entrer dans la pièce.
— Je réfléchissais.
— À quoi ?
— À rien de particulier.
Elle soupira.
— Encore cette réponse.
Azaël sourit.
— Elle fonctionne pourtant.
— Pas avec moi.
Elle lui tendit une tasse.
— Tiens.
Azaël la prit.
— Du thé ?
— Tu commences à reconnaître les choses.
— Je progresse.
Elia s'installa en face de lui.
— J'ai quelque chose à te proposer ce soir.
— Quoi ?
— Aller à la taverne.
Azaël haussa un sourcil.
— Pourquoi ?
— Parce que tu passes trop de temps à la maison.
— Je pensais que tu aimais ma compagnie.
— C'est justement pour ça que je t'emmène dehors.
Azaël eut un léger rire.
— D'accord.
La journée passa rapidement.
Ils s'occupèrent de quelques tâches dans le village, firent quelques courses et discutèrent avec plusieurs habitants. Azaël commençait réellement à connaître les lieux.
Il connaissait maintenant les rues principales.
Les commerçants le reconnaissaient.
Certains habitants venaient même lui parler lorsqu'ils le croisaient.
Il n'était plus vraiment un étranger.
Le soir venu, Elia se changea avant de quitter la maison.
Azaël l'attendait dehors.
Lorsqu'elle sortit, il la regarda quelques secondes.
— Quoi ? demanda-t-elle.
— Rien.
— Tu me regardes depuis dix secondes.
— Je réfléchissais.
— Encore ?
Azaël détourna les yeux.
— Tu es jolie.
Elia resta silencieuse un instant.
Puis elle sourit.
— Merci.
Ils partirent ensemble.
La taverne était déjà animée lorsqu'ils arrivèrent.
De la lumière s'échappait par les fenêtres et plusieurs voix se mélangeaient derrière la porte.
Lorsqu'ils entrèrent, une odeur de nourriture, de bière et de bois humide envahit immédiatement leurs sens.
Azaël observa la salle.
Des villageois étaient installés autour des tables. Certains discutaient bruyamment, tandis que d'autres jouaient aux cartes.
Elia lui indiqua une table dans un coin.
— Là-bas.
Ils s'installèrent.
Azaël regarda autour de lui avec curiosité.
— Tu viens souvent ici ?
— De temps en temps.
— Avec qui ?
— Des amis.
— Je n'en ai jamais entendu parler.
Elia sourit.
— Tu ne sais pas tout sur moi.
— C'est vrai.
Un serveur vint prendre leur commande.
Quelques minutes plus tard, ils commencèrent à manger.
Azaël appréciait particulièrement cette atmosphère.
Il y avait du bruit.
Des conversations.
Des rires.
Des gens qui ne se souciaient absolument pas de lui.
Après des siècles passés dans des endroits où chaque geste avait une importance, cette banalité lui plaisait.
Puis trois soldats entrèrent.
Azaël les remarqua immédiatement.
Leurs armures étaient différentes de celles qu'il avait vues quelques jours plus tôt, mais le symbole du royaume était toujours présent.
Ils s'installèrent à quelques tables de distance.
Au début, Azaël ne leur accorda aucune attention.
Jusqu'à ce qu'il entende l'un d'eux parler à Elia.
— Hé, mademoiselle.
Elia ne répondit pas.
Le soldat recommença.
— Je te parle.
Elle tourna légèrement la tête.
— Oui ?
— Tu es seule ?
Azaël continua de manger.
Elia désigna calmement la personne assise en face d'elle.
— Non.
Le soldat regarda Azaël.
Il éclata de rire.
— Lui ?
Ses deux compagnons rirent à leur tour.
Azaël leva simplement les yeux.
— Il y a un problème ?
— Aucun.
Le soldat se leva.
Il s'approcha de leur table.
— Je voulais juste discuter avec elle.
Elia secoua la tête.
— Je ne suis pas intéressée.
— Tu pourrais faire un effort.
— Elle vient de te répondre.
La voix d'Azaël était calme.
Le soldat le fixa.
— Je ne t'ai pas parlé.
— Pourtant, je t'ai répondu.
Quelques personnes dans la taverne commencèrent à regarder dans leur direction.
Le soldat posa une main sur la table.
— Écoute, étranger. Je ne cherche pas les problèmes.
Azaël le regarda quelques secondes.
— Alors retourne t'asseoir.
Le soldat sourit.
— Tu te prends pour qui ?
Azaël ne répondit pas.
L'homme attrapa soudain le bras d'Elia.
Tout changea.
Azaël se leva.
Il attrapa le poignet du soldat avant qu'il puisse faire un autre mouvement.
— Lâche-la.
Le soldat essaya de se dégager.
Impossible.
Son sourire disparut.
— Qu'est-ce que...
Azaël serra légèrement.
Le soldat grimaça.
— J'ai dit de la lâcher.
L'homme finit par relâcher Elia.
Mais son autre main partit immédiatement vers le visage d'Azaël.
Le coup n'atteignit jamais sa cible.
Azaël l'esquiva d'un mouvement presque imperceptible.
Puis son poing s'enfonça dans le ventre du soldat.
Le bruit fut sec.
L'homme quitta presque le sol avant de s'écraser contre une table.
Le silence tomba dans la taverne.
Azaël resta debout.
Il regarda sa main.
Comme s'il venait lui-même de se rappeler qu'il avait frappé quelqu'un.
— Azaël...
Elia s'était levée.
— Ça va ?
Il se tourna vers elle.
— Oui.
Derrière lui, le soldat se releva difficilement.
— Attrapez-le !
Ses deux compagnons se levèrent.
Azaël soupira.
— Vous devriez vraiment partir.
Le premier soldat fonça sur lui.
Azaël fit un pas de côté.
Il attrapa son bras, utilisa son élan et le projeta directement au sol.
Le deuxième arriva aussitôt.
Cette fois, Azaël ne bougea presque pas.
Il bloqua le coup d'une seule main.
Le soldat tenta de le repousser.
Azaël le fixa.
Puis il lui donna un coup de genou dans le ventre.
L'homme se plia en deux.
Azaël l'attrapa par le col et le jeta contre le mur.
La table trembla sous l'impact.
Les conversations avaient cessé.
Personne n'osait intervenir.
Le premier soldat tenta de se relever une nouvelle fois.
Azaël se retourna vers lui.
— Tu veux continuer ?
L'homme resta immobile.
Il regarda ses compagnons.
Puis Azaël.
Il comprit.
— Non.
Azaël s'approcha.
— Alors écoute bien.
Le soldat ne répondit pas.
— Tu peux être soldat, avoir une armure et porter le symbole de ton royaume. Ça ne te donne pas le droit de toucher quelqu'un qui t'a demandé de partir.
Le soldat baissa les yeux.
— Compris.
— Bien.
Azaël le relâcha.
Les trois hommes quittèrent rapidement la taverne.
La porte se referma derrière eux.
Un silence étrange resta dans la salle.
Puis quelqu'un murmura :
— Il vient de battre trois soldats...
Azaël se rassit tranquillement.
Elia le regardait.
— Quoi ?
— Tu viens vraiment de faire ça ?
— Ils t'ont touchée.
— Je sais.
— Alors voilà.
Elle croisa les bras.
— Tu aurais pu éviter de les frapper.
Azaël réfléchit.
— Peut-être.
— Azaël.
— D'accord.
Il soupira.
— J'aurais pu.
Elia le fixa quelques secondes.
Puis elle finit par sourire.
— Tu es impossible.
— On me l'a déjà dit.
Elle se rassit.
Mais son regard resta posé sur lui.
— Tu t'es battu comme si tu faisais ça tous les jours.
Azaël détourna légèrement les yeux.
— J'ai eu l'occasion d'apprendre deux ou trois choses.
— Où ça ?
Il resta silencieux.
— Azaël ?
— Je ne sais pas.
Elia fronça les sourcils.
— Comment ça, tu ne sais pas ?
Azaël regarda sa main.
Il connaissait la réponse.
Il avait combattu des êtres dont aucun humain de ce monde ne pouvait même imaginer l'existence.
Mais il ne pouvait pas lui dire.
Pas encore.
— J'ai simplement beaucoup vécu.
Elia le regarda longuement.
Puis elle accepta cette réponse.
Pour cette fois.
Ils quittèrent finalement la taverne un peu plus tard.
La rue était calme.
Elia marchait à côté d'Azaël sans parler.
Après quelques minutes, elle finit par demander :
— Tu regrettes ?
— Quoi ?
— D'être venu ici.
Azaël la regarda.
— Non.
— Même après ce soir ?
Il secoua la tête.
— Surtout pas.
Elia sourit.
Ils continuèrent leur chemin.
Azaël leva les yeux vers le ciel.
Les étoiles étaient visibles entre les toits.
Pendant un instant, il ressentit de nouveau cette étrange présence.
Lointaine.
Silencieuse.
Mais différente.
Comme si quelque chose avait assisté à la scène.
Comme si quelqu'un venait de comprendre qu'il ne serait pas aussi facile de le pousser hors de ce village.
Azaël s'arrêta.
Elia fit quelques pas avant de remarquer qu'il ne suivait plus.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Il regarda autour de lui.
Rien.
La rue était vide.
La sensation disparut.
— Rien.
Elia soupira.
— Tu recommences avec tes « rien ».
Azaël sourit.
— Je sais.
Ils reprirent leur chemin.
Derrière eux, la taverne avait déjà recommencé à faire du bruit.
Mais quelque chose avait changé.
Pour la première fois depuis son arrivée, Azaël venait de montrer une partie de ce qu'il était réellement capable de faire.
Et quelque part, loin du village, cette démonstration n'était peut-être pas passée inaperçue.