Chapitre 3
Lake consacrait la plupart de son temps à voyager avec son père. Le jeune homme savait que son père menait des affaires avec de nombreuses personnes mais Lake n’avait pu en rencontrer que certaines, lorsqu’il s’agissait d’un client spécial, Jakol laissait son fils à l’extérieur. Lake ne se posait pas vraiment de questions car il faisait confiance à son père, quand il voudra qu’il s’implique dans son travail, Lake était sûr qu’il lui dirait.
Grâce à son paternel, il avait découvert une multitude d’endroits magnifiques et rencontré un tas de gens. Et malgré toutes ses découvertes, il n’avait parcouru que Valésia ! Il avait hâte de parcourir le monde.
Quand ils revenaient à Drómos, son père passait la plupart de son temps avec Elgad, un montagnard et meilleur ami de son père. Lake, quant à lui, partait rejoindre ses amis Charles et Jyn. À tous les quatre, ils étaient les personnes les plus chères à ses yeux.
Son père et lui voyageaient ensemble depuis maintenant deux ans. Depuis ses seize ans, Lake avait le droit d’accompagner son père. Ils avaient visité Valésia de long en large. Le jeune homme avait même visité la capitale, Ilénia.
Les grandes rues propres, les gens en habits sophistiqués côtoyant les simples ouvriers, les commerces remplis de marchandises exotiques et le vacarme des gens occupés, la fumée des forges tournant à plein régime, les soldats de la Légion avec leurs beaux plastrons luisants et leurs capes blanches. C’était ce qu’on appelait une grande ville.
Mais il avait aussi vu les quartiers pauvres, sombres et sales, comme prisonniers de la ville.
Selon son père, cela n’avait pas toujours été comme ça ou en tout cas dans une moindre mesure. Depuis la disparition d’un des cinq Gardiens, il y a précisément deux ans, le monde entier était aux abois. Il s’était déroulé beaucoup de choses et énormément de gens avaient perdu tout ce qu’ils avaient.
C’était une réaction logique après ce que le Gardien avait décrété. La fin du monde, rien que ça. Mais en plus de créer de panique générale, il avait laissé le continent tout entier dans le noir sans expliquer la raison de son départ.
Si n’importe qui d’autre avait dit cela, on l’aurait traité de fou, les gens auraient rigolé puis seraient repartis vaquer à leurs occupations. Sauf que l’homme qui annonçait la fin du monde était un des cinq Gardiens. C'est-à-dire une des personnes les plus sages et les plus puissantes du monde. Qui d’autre pourrait-on prendre plus au sérieux ?
Tout ça donnait un mal de crâne à Lake, il était trop jeune pour penser aux grands problèmes du monde.
C’est pourquoi, quand ils rentraient chez eux à Drómos, le calme et le silence lui permettaient de se détendre après plusieurs mois parcourant les villes tumultueuses et leurs complots politiques.
Cette année par contre, ils n’avaient pas pu partir en raison de l’hiver incroyablement violent qui avait touché le pays. Les routes étaient devenues impraticables et il avait neigé des jours durant.
À cause de cela, ils avaient été bloqués tout l’hiver à Alves, la ville la plus proche de l’autre côté des montagnes où se situait leur village.
Maintenant que la neige avait fondu et que la température remontait, ils avaient pu se mettre en route.
Cet été, son père lui avait promis qu’ils iraient visiter Vertex, la plus grande ville du continent et également le lieu de la fondation de la Morale. En Valésia on disait que c’était la plus belle ville du monde. Lake voulait confirmer ça de ses propres yeux.
Ceci dit, rien ne pressait pour ce voyage, ils venaient à peine d’arriver, il désirait passer le plus de temps possible avec ses amis avant de repartir.
Il chassa ses pensées distraites car pour l’instant il avait du gibier à traquer.
Ils traversèrent la forêt, les oiseaux sortaient de leur torpeur, on pouvait entendre leur chant, il y avait un léger vent qui passait entre les arbres et faisait bouger harmonieusement les feuilles de la végétation. La forêt était dense et plus on montait le versant, plus la progression devenait compliquée. Mais c’était aussi au fond de la forêt que se cachait le gibier le plus intéressant.
Ils finirent par arriver sur un lieu de passage, reconnaissable aux feuilles écrasées et le semblant de sentier qui se dessinait entre les arbres touffus.
—Il y a plus d’empreintes que l’année dernière. lui dit son père. On va pouvoir poser quelques collets pour les lapins. Ensuite on attendra et si on est chanceux, on pourra peut-être même avoir un sanglier.
—Regarde père, il y a des empreintes de cerf ! déclara Lake.
Jakol tourna la tête vers le sentier et regarda attentivement les traces dans la terre.
—Oui, tu as raison. Bien vu.
Ils partirent en silence sur le sentier puis dans les fourrés sur les côtés, ils commencèrent à mettre en place les collets. Ils revinrent ensuite vers leur cachette et s’allongèrent attendant que du gibier se montre.
Le vent était léger mais frais. Il soufflait entre les arbres en sifflant, Luke sentait la rosée qui mouillait son manteau et l’herbe haute qui recouvrait ses jambes, à côté de lui, son père scrutait le chemin.
Voilà seize ans maintenant qu’il s’était installé dans cette forêt. Il était auparavant soldat pour le royaume de Valésia. Il servait en tant que capitaine de la garde à Ilénia. C’est là-bas qu’il avait rencontré Layca, sa mère. Et c’est également en cet endroit qu’elle était morte d’un accident à cheval deux ans plus tard.
C’est après la mort de sa mère que son père est parti s’installer ici alors que Lake venait d’avoir deux ans.
Il ne se souvenait pas de grand-chose sinon le chagrin de son père qui avait mis plusieurs années à s’atténuer mais sans jamais disparaître, finissant seulement enfoui au fond de lui. Malgré le peu d’années qu’avait passé ses deux parents ensemble, ils s’étaient aimés d’un amour authentique et passionné, l’affection que témoignait son père pour lui en était la preuve.
Lake n’avait jamais demandé d’informations sur sa mère sachant que cela ferait remonter la tristesse de son père. Tout ce que voulait Jakol désormais, c'était de vivre une vie paisible avec lui. Mais Lake voyait bien que son père pensait toujours par moment à sa défunte épouse, le jeune garçon le savait lorsqu’il se mettait à regarder dans le vide d’un air mélancolique comme s’il était revenu des années plus tôt. Ou lorsqu’il se mettait à sangloter le soir dans sa chambre quand il contemplait une petite boîte, cachée au fond de sa commode de vêtements.
Son père ne devait pas se douter que Lake avait déjà fouillé ce meuble et trouvé la boîte noire ornée d’or, celle-ci contenant uniquement une bague avec le nom de sa mère sur l’intérieur de l’anneau.
Lake ne pouvait pas véritablement réconforter son père ni partager sa souffrance car il n’avait jamais ressenti un amour aussi fort pour quelqu’un, tout ce qu’il pouvait se contenter de faire, c’était de rester aux côtés de lui et partager sa vie. Sa présence était à la fois un réconfort pour Jakol car il était l’héritage laissé par sa femme mais aussi un cruel rappel de l’absence de Layca à leurs côtés.
Il aurait aimé connaître sa mère, mais le fait de ne l’avoir justement jamais connue faisait qu’il ne pouvait pas ressentir le manque de l’avoir perdue. Plus jeune, il regardait avec envie les jeunes de son âge accompagnés de leur mère, il désirait connaître le même sentiment que ses amis, avoir une présence maternelle à ses côtés, aujourd’hui ce sentiment n’existait plus en lui, il avait accepté le fait qu’il ne pourrait jamais le connaître un jour et que l’amour de son père lui suffisait amplement.
Les voyages avaient permis à son père de changer d’air et de voir le monde sous un autre angle que ce qu’il vivait dans la capitale. Pour Lake, son enfance avait été joyeuse, entourée des enfants de Drómos où il avait rencontré Jyn et Charles ainsi que le reste des villageois. Il avait peu vu son père mais à chaque fois que celui-ci revenait, il avait toujours un petit cadeau à la main, s'assurant de l’éducation de Lake et profitaient de quelques semaines entre père et fils.
Lorsque Jakol repartait, le cœur du jeune Lake se serrait mais en gardant la confiance que son père reviendrait toujours. Il savait depuis longtemps que son père ne partait pas loin de lui par envie mais par nécessité.