Chapitre 26
Chapitre 26
Aldaïr avançait dans la capitale de Valdim. Situé au Nord du continent, le pays était isolé des grandes nations du Sud grâce à un énorme marécage faisant office de barrière naturelle. Le passage par voie terrestre était donc plutôt fastidieux, il avait mis cinq jours à cheval depuis Drual pour arriver jusqu’à la capitale.
Il sortit de ses pensées et se concentra sur la route devant lui. Il avait passé la muraille et déposé sa monture dans les écuries d’une auberge quelconque.
À présent, il devait se rendre dans l’épicerie La Bonne Fortune.
Il n’avait aucun mal à avancer dans les rues bondées car les gens autour de lui le regardaient soit avec prudence soit avec respect, tous s’écartant pour lui laisser la voie libre.
C’était évident qu’avec son manteau et sa cape reconnaissables, les gens avaient bien compris qui il était.
La cité extérieure était toujours aussi bruyante, remplie d'activités. Il y avait les cris des marchands, le clapotis de l’eau des canaux faisant son chemin à travers toute la cité pour se jeter dans l’océan. En levant les yeux on pouvait voir passer les mouettes virevoltant entre les bâtiments et les câbles descendant et remontant des marchandises depuis le port.
Aldaïr ne pouvait qu’apprécier cette ville, après tout, il était né ici. Cependant, il n’avait pas toujours aimé la capitale, l’allure de Valdim avait bien changé ces dernières années.
Auparavant, les rues étaient sales, remplies de coupe-bourse et de gens mourant de faim, la misère remplissant les rues.
Le Marcheur était à l’époque le fils d’un brillant épéiste et membre d’une maison noble mineure.
Aldaïr n’avait jamais connu lui-même la pauvreté et tous les vices qui l’accompagnent mais son père s’était assuré qu’il puisse comprendre son sens et ne jamais se sentir au-dessus de personnes pour qui le destin n’avait pas souri.
Son géniteur, Lamett Fidussos était ce qu’on appelait un « homme d’honneur ». Malgré sa situation privilégiée, il aimait aider les gens dans le besoin. La raison de cette compassion venait du fait qu’il était lui aussi issu d’une famille pauvre, c’est grâce à ses talents d'épéiste qu’il avait su sortir de la misère. Il possédait une épée fabuleuse, forgée par le plus grand forgeron de Valdim et infusée du pouvoir de toute la vie d’un Utilisateur, c’était une lame brillante d’une pureté absolue. Le pouvoir qu’elle contenait lui permettait de ne jamais rouiller et de garder son tranchant.
C’était sûrement la plus belle lame du royaume, même les grandes maisons ne pouvaient se vanter d’avoir une plus belle arme.
Et elle était à la hauteur du talent de Lamett, gagnant d’innombrables tournois, il accumula assez d’argent pour devenir une des personnes les plus riches du pays.
Chaque semaine, il distribuait de l’argent dans les quartiers les plus malfamés de la capitale, donnant même du travail à certains. C’était ainsi que deux prostituées, trois mendiants et un ancien drogué devinrent leurs domestiques et leur jardinier.
Au départ, l’enfat qu’était Aldaïr se méfiait de tous ces gens mais comme lui avait dit son père, ils n’avaient jamais souhaité leur sort, ils voulaient une vie confortable qui leur assurait un lendemain, comme tout le monde.
Le Marcheur se souvenait très bien de ce qu’il lui avait dit à ce moment là : « Mon fils, tu vois ces gens autour de nous ? Ils ont l’air misérables et sans espoir n’est-ce pas ? Et pourtant ces gens sont pareils que toi et moi, les esprits des Cinq Gardiens ne leur ont simplement pas donné la même chance qu’à nous. »
« Pour quelles raisons ? Je n’en sais rien et cela ne dépend pas de nous. Ce qui dépend de nous, c’est que nous avons la possibilité d’aider ces gens. Alors ne crois-tu pas qu’il est juste de vouloir les aider ? Une société ne fonctionne pas qu’avec de riches nobles vautrés dans leurs palais. C’est le sang et la sueur du peuple qui fait fonctionner cette société. Ce n’est pas parce que nous avons plus d’argent ou de pouvoir qu’eux que nous leur sommes supérieurs. La chance, voilà la seule chose qui nous a permis de profiter de cette vie. Si nous étions à leur place, nous les supplierions pour de l’aide, alors il est normal de les aider. Tu comprends, fils ? »
Son père croyait en la justice et le destin, il pensait que les riches et les chanceux devaient aider les pauvres et les malchanceux car c’était le devoir que leur avait confié les Gardiens. C’était sa vision de la justice. Pourtant, sa mère disait qu’il était trop naïf et gentil pour ce monde et que ça n’apporterait que le malheur à notre maison.
Mais son père ne l’avait jamais écouté, de son point de vue il était là pour aider ces gens, ils n’avaient donc aucune raison de lui faire du mal.
Malheureusement les événements donnèrent raison à la mère d’Aldaïr. Un jour, alors que Lamett se rendait seul dans le quartier le plus malfamé de la ville, une dizaine de sans-abri armés de couteaux avaient voulu le détrousser. Son père, en tant qu’épéiste fabuleux, aurait pu se débarrasser de ces malfrats sans problème mais celui-ci n’avait même pas dégainé son épée. Tentant d’expliquer qu’il voulait les aider, il avait essayé de raisonner les malheureux, mais ceux-ci, poignardèrent Lamett des dizaines de fois pour ensuite le détrousser.
C’est ainsi que prit fin la vie de Lamett, seul dans une ruelle, trempant dans une flaque de boue et de sang à moitié nu, son fourreau vide.
Les gardes le découvrirent plusieurs heures après son décès et rapportèrent son cadavre à sa mère.
Aldaïr avait dix-neuf ans à l’époque. Sa mère l’avait emmenée dans leur domaine à la campagne, loin des souvenirs de son père. Mais le Marcheur n’avait rien oublié. Il voulait retrouver ceux qui avaient tué son père, comprendre la raison de leurs actes et récupérer l’épée de son père. S’entraînant avec les meilleurs épéistes du pays, les amis de son père. Il avait vite découvert qu’il possédait les mêmes talents que son paternel.
À la fin de sa formation, il partit en quête de sa vengeance, il retrouva assez facilement les assassins de son père. Ils étaient tous déjà morts de maladies ou de faim après avoir dilapidé l’argent qu’ils avaient volé. Il récupéra l’épée sur le corps du dernier, il n’eut même pas l’occasion de le tuer car l’imbécile s’était tranché lui-même les veines par accident sur le coupant de la lame inaltérable. Il avait connu une mort aussi pathétique que sa vie.
Le jeune homme comprit que ce n’était pas en faisant de la charité qu’il changerait la vie de ces gens. Si son père agissait avec douceur et calme, lui mènerait un mouvement qui changera la société en profondeur afin que plus personne ne devienne comme les assassins de Lamett.
Après cette résolution, Aldaïr décida de porter l’épée de son père. Pour garder une trace de lui, pour se souvenir de la personne qu’était son géniteur et pour ne jamais reproduire la même erreur que Lamett.
En portant cette épée, Aldaïr pourrait lui montrer qu’il avait eu tort.
Cela faisait un moment qu’il marchait et il approchait du second mur d’enceinte. Et justement, le commerce se trouvait contre ce mur. Cela faisait des décennies que la cité n’avait pas été attaquée, le mur protégeant la cité intérieure n’était plus qu’une séparation entre la noblesse et la populace. Aujourd’hui, la muraille était couverte de bâtiments.
Il s’arrêta sur le perron du petit commerce, observa un instant la façade puis passa le pas de la porte.
Un homme jeune et de petite taille l’accueillit. L’homme souriait et affichait un air jovial. Une façade de sa profession, bien entendu.
Cet homme s’appelait Ben Caralk et c’était un agent de l’Organisation.
—Bonjour maître Aldaïr. Que désirez-vous ?
—Voir la collection de figurines. répondit le Marcheur.
Le petit homme acquiesça et demanda à son client de le suivre dans l’arrière-boutique, il s’arrêta devant une armoire qu’il poussa sur la côté dévoilant des rails en dessous de celle-ci et une ouverture dans le mur en bois derrière le meuble.
Cependant au lieu de faire face à la muraille de la cité intérieure, c’était une grille qui se trouvait là, dévoilant un petit tunnel qui traversait la muraille.
Ben se mit sur le côté et invita le Marcheur à traverser. Ce dernier le remercia d’un signe de tête et avança.
Il attrapa un des barreaux de la grille et poussa. Il traversa le tunnel en quelques pas, la muraille faisant à peine trois mètres d’épaisseur.
Il tomba face à une autre grille. Deux gardes se trouvaient derrière. Aldaïr les appela et ils lui ouvrirent la grille. De l’autre côté, il y avait une boutique similaire. Cela dit, plus élégante que celle de la cité extérieure.
Il avait l’habitude de passer par ici, il s’agissait du passage construit par ses compagnons. Même si les Marcheurs étaient connus comme un groupe de guerriers dans le pays, leurs déplacements restaient secrets.
En sortant de la boutique, l’air marin emplit ses narines et la lumière du Soleil se reflétant sur l’océan éclairait les bâtiments blancs de la cité intérieure. L’étendue d’eau se trouvait en contrebas, cette partie de la capitale avait été bâtie à flanc de falaise, la ville était ordonnée en plusieurs étages comme des marches qui descendaient vers l’océan.
Cette cité à l'architecture si particulière était le noyau du changement qu’attendait Aldaïr depuis si longtemps.