Chapitre 21
Théor entra dans la salle de classe avec plusieurs feuilles à la main.
— Surprise, surprise !
Kaël releva immédiatement la tête.
— Oh non, Pitié...
Théor posa les feuilles sur son bureau.
— Si si, aujourd’hui, vous allez passer un examen.
Quelques élèves commencèrent à protester.
— Pas de panique. Il s’agit simplement d’un exercice de traduction dans la langue du Premier Royaume.
Kaël regarda Théor avec méfiance.
— Ça ne me rassure pas du tout...
Théor sourit et commença à distribuer les feuilles.
— Vous aurez une heure. Prenez votre temps et traduisez le texte le plus fidèlement possible.
Sur la feuille, les élèves découvrirent le texte suivant :
De tempore et studio
Multi homines putant tempus suum pretiosum esse atque ideo diligenter eligunt quid in vita sua faciant. Alii discunt, alii laborant, alii quaerunt res novas cognoscere. Omnis enim homo, si sapienter cogitat, scire debet quo tempore utatur.
Sed interdum homo in re parva multum temporis consumit, quamquam ipsa res parum utilis esse potest. Tamen, si semel coepit, difficile est desinere, quia semper vult scire quid postea futurum sit.
Ita etiam qui hunc textum legit fortasse putat se aliquid magni momenti inventurum esse. Fortasse credit ultimam sententiam aliquam sapientiam antiquam continere, aut consilium quod ad vitam suam pertinere possit.
Sed fortasse res multo simplicior est.
Nam si iam complures sententias interpretatus es, aliquid certe animadvertisti: nihil novi didicisti. Nihil occultum hic invenies. Nihil de regibus antiquis, nihil de bellis, nihil de magia, nihil de philosophia.
Tantum verba Latina sunt, et tu ea omnia diligenter convertere conaris.
Et tamen pergis.
Cur?
Quia iam tantum temporis huic textui dedisti ut nunc difficile sit omittere. Forsitan putas proximum verbum aliquid magni momenti revelaturum esse. Forsitan etiam nunc cogitas: « Si tantum paulo amplius interpretor, tandem intellegam cur hunc textum mihi dederit. »
Sed non est ita.
Veritas est multo simplicior.
Hoc ipsum textum usque ad finem interpretari non est opus utile. Non est magna doctrina. Non est mysterium. Est tantum textus qui tuam patientiam temptat.
Tu modo tempus tuum consumis ut hanc scripturam usque ad finem legas. Fortasse iam intellegis me te ridere. Fortasse etiam irasceris. Sed tamen pergis, quia vis scire quid in ultima sententia scriptum sit.
Et si adhuc pergis, quamvis iam suspiceris te tempus tuum perdere, tum fortasse vere nihil aliud agere habes.
Itaque, lector diligens, gratias tibi ago quod usque huc pervenisti.
Nunc satis est.
Quae igitur ultima sententia dicenda est? Videamus...
Am stram gram, pic et pic et colégram. Vade retro, Satanas!
Et librum claude.
Une heure plus tard, Théor regarda l’horloge.
— Bien, le temps est écoulé. Vous pouvez poser vos crayons.
Les cinq élèves arrêtèrent d’écrire.
Théor passa entre les tables et récupéra les copies une par une.
Lorsqu’il arriva devant Kaël, il jeta un coup d’œil à sa feuille immaculée.
— Tu n’as pas beaucoup écrit.
— J’ai eu un peu de mal avec tous les passages...
— Je vois.
Théor prit la copie et continua son tour.
Puis, il retourna à son bureau.
— Voilà, c’est terminé. Je corrigerai vos copies et je vous donnerai vos résultats au prochain cours.
Les élèves commencèrent à ranger leurs affaires.
— Vous pensez que ce sera noté sévèrement ? demanda Lyria.
— Comme toujours, répondit Théor. Une bonne traduction demande de la précision.
Kaël soupira.
Théor regarda les cinq copies qu’il venait de récupérer.
— En tout cas, vous avez presque tous travaillé sérieusement.
Les élèves se levèrent et commencèrent à quitter la salle.
Théor les regarda partir.
— À demain.
— À demain, monsieur ! répondirent-ils.
Lorsque la porte se referma, Théor se retrouva seul dans la salle.
Il prit les copies et les regarda quelques secondes.
— Bon...
Il s’assit à son bureau, ouvrit la première copie et attrapa son stylo.
— Voyons ce que ça donne.
Dans le couloir de la bibliothèque.
— Je sens que je vais encore avoir une bille. Mais bon, c'est pas grave, ça sert pas à tuer des monstres marins, les langues anciennes, dit Kaël.
— Malgré ta collection de billes, tu as encore ton boulard, rigola Léo.
— HaHa, très drôle…
***
Théor était assis face à Fiona, Armand et Léo. Après plusieurs semaines d’expériences, il avait enfin suffisamment d’informations pour faire le bilan.
— Nous avons pu déterminer une nouvelle capacité liée au pouvoir de Léo. Il est capable de contrôler la créature qu’il a créée.
Fiona regarda son fils avec attention.
— De quelle manière ?
— Léo peut influencer directement son comportement en fonction de ce qu’il souhaite lui faire faire. Il peut, par exemple, lui demander de se déplacer à un endroit précis ou d’utiliser ses propres capacités magiques.
Armand réfléchit quelques secondes.
— Donc Léo ne contrôle pas directement sa magie ?
— Non. Le lombric utilise ses propres particules magiques. Léo agit uniquement sur la créature elle-même par l’intermédiaire de leur connexion spirituelle.
Théor marqua une courte pause avant de poursuivre.
— Nous avons également pu déterminer la portée de cette connexion. Elle reste active jusqu’à trois kilomètres et huit cents mètres autour de Léo. Au-delà de cette distance, la connexion spirituelle avec le lombric disparaît complètement.
Fiona acquiesça lentement.
— Trois kilomètres huit cents mètres…
— C’est la distance maximale que nous avons pu mesurer lors de nos expériences. À partir de là, Léo ne peut plus ressentir le lombric ni influencer son comportement. Voilà pour le bilan.
Fiona regarda Théor avec inquiétude.
— Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait concernant l'A.I.S. ?
Théor réfléchit quelques secondes avant de répondre.
— Pour commencer, nous devons limiter les expériences pratiques avec Léo. Plus il utilisera son pouvoir, plus nous risquons de laisser des traces ou d'attirer l'attention. Les quelques créatures qu'il créera seront de petite taille . Elles devront également être enfermées, comme ce ver, afin d'éviter qu'elles ne s'échappent ou qu'elles ne se fassent attaquer.
Armand acquiesça.
— Alors comment va-t-il continuer à progresser ?
— Principalement avec de la théorie. Il doit d'abord acquérir davantage de connaissances avant de reprendre les expériences pratiques. Nous pouvons notamment étudier l'anatomie animale afin qu'il comprenne mieux la structure et le fonctionnement des organismes vivants.
Théor regarda Léo.
— Tu pourras donc continuer à apprendre et à développer tes connaissances, mais nous éviterons de créer de nouveaux êtres vivants tant que ce ne sera pas nécessaire.
Léo réfléchit un instant.
— Donc je vais surtout étudier ?
— Exactement. Ce sera probablement beaucoup plus utile que de multiplier les expériences.
Fiona sembla légèrement rassurée.
— Tant que ça permet de réduire les risques pour Léo, ça me convient.
Elle resta cependant pensive quelques secondes avant de reprendre.
— Il y a quand même quelque chose qui m'inquiète.
Théor la regarda.
— Quoi donc ?
— Quand Léo aura dix-huit ans, étant donné qu'il sera considéré comme un adulte, il devra avoir obligatoirement une carte d'identité indiquant sa particule magique et son rang de puissance, non ?
— Oui.
— Alors comment est-ce qu'on fera ?
Armand réfléchit quelques secondes.
— On pourrait peut-être le déclarer non-mage.
Théor secoua la tête.
— Impossible. Les agents administratifs de l’A.R.C. utilisent le Détecton. Ils sauraient immédiatement que Léo possède de la magie.
— L’A.R.C. ? demanda Léo.
— L’Agence de Renseignement Céleste. Ces services sont divisés en plusieurs branches, chacune spécialisée dans un domaine particulier.
— Alors, il faudra forcément déclarer une particule ? demanda Fiona.
— Oui, mais nous avons encore dix ans pour réfléchir à la manière de procéder.
Théor réfléchit quelques secondes avant de poursuivre.
— S'ils lui demandent de montrer ce qu'il sait faire, nous pourrons peut-être nous appuyer sur le vieux grimoire que je vous ai montré lorsque nous nous sommes rencontrés.
Armand releva la tête.
— C'est une bonne idée !
— Oui. Il décrit une magie dont certaines propriétés correspondent à celles que Léo peut manifester. Il indique notamment qu'elle peut absorber l'eau et servir de combustible pour le feu.
Fiona réfléchit un instant.
— Vous pensez donc qu'on pourrait le présenter comme référence ?
— C'est une possibilité. Cela nous permettrait de fournir des informations sur cette magie sans révéler tout ce que Léo est réellement capable de faire.
Armand comprit immédiatement.
— Et surtout, ils ne doivent pas découvrir qu'il peut créer des êtres vivants.
Théor acquiesça.
— Exactement. Personne ne doit être au courant de cette capacité.
Tous savaient désormais ce qu'il leur restait à faire : préserver le secret de Léo.