Chapitre 13
Chapitre 13
La salle de classe était inhabituellement calme.
Théor se tenait devant le tableau, un vieux grimoire posé sur le bureau. Léo, Lyria, Névan, Kaël et Naëlys étaient installés face à lui.
Kaël leva la main.
— Monsieur Théor ?
— Oui, Kaël ?
— On fait quoi aujourd’hui ?
Théor désigna le vieux grimoire.
— De l’histoire.
Kaël laissa immédiatement retomber sa main.
— Ah.
Léo étouffa un rire.
— Tu pensais qu’on allait faire quoi ?
— Je sais pas… quelque chose de plus intéressant.
— L’histoire est intéressante, répondit Théor.
— C’est ce que disent tous les professeurs d’histoire.
Théor soupira.
— Très bien. Je vais essayer de te convaincre. Je vais essayer de faire le plus court et le plus clair possible. D’autant plus que le fait de connaître l’histoire de son monde peut éviter de refaire les mêmes erreurs.
Il se retourna vers le tableau et écrivit :
L’HISTOIRE DE MÉIA
— Pour commencer, il faut établir un point de départ. Dans les archives historiques, l’an 0 correspond à la fondation du Royaume d’Arkhéa, considéré comme le premier royaume connu de Méia.
Il écrivit :
AN 0 — FONDATION DU PREMIER ROYAUME
— À partir de cette époque commence ce que nous considérons comme l’histoire connue de Méia.
— Et avant ? demanda Lyria.
— Nous possédons quelques traces, mais elles sont beaucoup plus difficiles à interpréter. Les sources sont rares et souvent incomplètes.
Névan leva la main.
— Donc l’histoire commence vraiment à l’an 0 ?
— Disons plutôt que c’est à partir de cette période que nos connaissances deviennent suffisamment fiables pour établir une chronologie.
Théor traça ensuite une longue ligne sur le tableau.
— Pendant près de mille cinq cents ans, les civilisations de Méia se développèrent progressivement. Des royaumes apparurent, des peuples se rencontrèrent, des guerres éclatèrent et les connaissances magiques progressèrent.
Il inscrivit :
0 → 1500
Kaël leva la main.
— Donc il ne s’est rien passé d’important pendant mille cinq cents ans ?
Théor le regarda.
— Je n’ai pas dit ça.
— Ah.
— Nous n’allons simplement pas étudier ces mille cinq cents ans en détail aujourd’hui.
— Ah.
Théor poursuivit :
— Pour simplifier énormément, cette période fut relativement stable par rapport à ce qui allait suivre. Puisque vers l’an 1500, un événement bouleversa complètement le monde.
Théor entoura la date 1500.
Son expression devint plus sérieuse.
Les élèves se turent.
— À partir de cette période, d’étranges créatures appelées démons commencèrent à apparaître progressivement aux quatre coins de Méia. Leur nombre augmenta progressivement. Vers l’an 1550, les archives recensent 666 démons apparus sur Méia. Bien que je ne sois pas expert en la matière, certains étaient faibles, mais d’autres étaient extrêmement dangereux et leurs capacités magiques étaient comparables, voire supérieures selon certaines sources, à celles des dragons. Les dragons posent moins de problèmes puisqu’ils passent la plupart du temps à dormir et qu’ils sont très territoriaux. De plus, ils ne quittent presque jamais leur territoire puisqu'ils se reproduisent principalement par parthénogenèse.
— Les démons venaient d’où ? demanda Lyria.
Théor referma légèrement le grimoire.
Le silence s’installa quelques secondes.
— La théorie officielle est qu’ils seraient venus d’une autre dimension.
Névan leva la main.
— Une autre dimension existe vraiment ?
— C’est une théorie.
Kaël intervint :
— Ils se sont peut-être trompés de chemin ?
Léo dit en regardant Kaël :
— Comme toi en te trompant de salle de classe.
— Ça va, c’était que deux fois.
Théor le regarda.
— Si j’étais toi, Kaël, je ne dirais pas ta théorie à un historien.
— D’accord.
Théor allait reprendre son cours lorsqu’un souvenir lui revint soudainement.
L’illustration du vieux grimoire : un homme debout, entouré de cette même étrange poudre blanche que celle de Léo.
Il connaissait maintenant suffisamment le pouvoir de l’enfant pour savoir que cette poudre n’était pas simplement une matière étrange. Léo pouvait s’en servir pour produire de la matière organique.
Puis Théor repensa à la date approximative de l’illustration.
Attends… Elle correspondait à peu près à cette période…
C’était justement l’époque où les premiers démons étaient apparus.
Théor resta silencieux un instant.
Et s’il les avait créés lui-même ?
L’idée lui parut étrange.
Mais comment ? Comment aurait-il pu créer de véritables créatures alors que Léo en est encore incapable ?
Théor fronça légèrement les sourcils.
Une autre question lui vint alors à l’esprit.
Ça voudrait dire que cette théorie de l’AIS serait fausse ? Se pourrait-il qu’ils connaissent la vérité, mais qu’ils choisissent volontairement de la dissimuler ? Mais, dans ce cas… pour quelles raisons?
Il resta pensif quelques secondes.
— Mmmh…
Je ne sais pas trop… Et puis, de toute façon, on verra bien si Léo y arrive dans le futur.
Théor reprit finalement son cours, sans rien laisser paraître.
Il inscrivit :
1500 → 1666
— Les premières méthodes de lutte contre les démons reposaient principalement sur les connaissances magiques et militaires déjà existantes. Certains furent éliminés au cours de cette période, mais face à l’ampleur de la menace, les différents royaumes comprirent qu’ils ne pourraient pas agir seuls.
Il poursuivit :
— Après plus d’un siècle de lutte, en l’an 1666, la plupart des pays du monde créèrent donc une organisation internationale destinée à coordonner leurs recherches sur le développement technologique et leur lutte contre les démons. Elle permit notamment de centraliser une partie des connaissances magiques et de faire travailler les différents pays ensemble.
Lyria leva la main.
— Et cette organisation existe encore ?
— Oui. Mais elle n’avait pas encore le nom d’AIS à cette époque.
Kaël leva la main à son tour.
— C’est elle qui a inventé l’ingénierie magique ?
— Pas exactement. Ses travaux ont cependant largement contribué à son développement. L’ingénierie magique devint progressivement une discipline majeure, utilisant de manière organisée les connaissances magiques et les technologies pour créer des outils, des armes, des protections et différents dispositifs.
Théor inscrivit ensuite :
VERS 1700 → 1800
— À partir de l’an 1700, les royaumes réussirent à éliminer la quasi-totalité des 666 démons, à l’exception des 33 les plus puissants, qui seront nommés plus tard « les Grands Démons ». Grâce aux nouveaux systèmes de scellement développés au cours du siècle précédent, ces Grands Démons purent finalement être enfermés dans des dimensions artificielles spécialement conçues pour les contenir.
Kaël leva la main.
— Ça devait être cool.
— C’était surtout nécessaire.
Théor entoura la date suivante :
1800
— En 1800, le dernier des 33 Grands Démons fut finalement scellé. Ce fut la fin de l’ère de domination des démons.
Névan leva la main.
— Donc ils sont toujours vivants ?
— Je suppose que oui.
Léo ouvrit de grands yeux.
— Attendez… Vous voulez dire qu’il existe encore des endroits où des démons sont enfermés ?
— Oui.
— Et ils sont toujours surveillés ?
— Heureusement.
Théor désigna les trois lettres qu’il avait inscrites au tableau.
AIS
Puis il ajouta :
AUTORITÉ INTERNATIONALE DES SCEAUX
— C’est notamment à cette époque que l’organisation internationale prit progressivement la forme que nous connaissons aujourd’hui. Elle devint l’Autorité Internationale des Sceaux, ou AIS, une organisation internationale indépendante spécialisée dans la gestion des systèmes de scellement et des dimensions artificielles où sont enfermés les Grands Démons.
Naëlys leva la main.
— Mais… c’est un gouvernement ?
— Non. L’AIS ne dirige aucun pays et ne possède pas de territoire au sens politique du terme. Elle est indépendante des gouvernements.
Lyria fronça les sourcils.
— Alors pourquoi les gouvernements la laissent-ils faire ?
— Parce que les sceaux ont été conçus par cette organisation, qu’ils sont extrêmement complexes et nécessitent des connaissances et des compétences spécialisées que personne d’autre ne maîtrise suffisamment. Une erreur dans leur entretien pourrait avoir des conséquences catastrophiques.
Théor regarda ses élèves.
— Imaginez qu’un sceau mal entretenu permette à un Grand Démon de s’échapper.
Théor poursuivit :
— Les différents États collaborent donc avec l’AIS et lui permettent d’accéder aux sites concernés. Ils peuvent notamment participer à la surveillance et à la sécurité des lieux.
— Mais les sceaux appartiennent à qui ? demanda Lyria.
— Les infrastructures de scellement sont sous la responsabilité de l’AIS. Les territoires sur lesquels elles se trouvent restent, eux, sous la souveraineté des États concernés.
Il marqua une courte pause.
— Certaines dimensions artificielles se trouvent donc sur le territoire de différents pays, mais leur emplacement exact est gardé secret.
Névan demanda :
— Et qui peut donner des ordres à l’AIS ?
— Aucun gouvernement.
Léo leva la main.
— Donc même un roi ne peut pas décider d’ouvrir un sceau ?
— Non.
— Et s’il veut aller voir un démon ?
Théor referma lentement son grimoire.
— Il doit obtenir l’autorisation de l’AIS.
— Et s’il refuse ?
— Il reste chez lui.
Quelques élèves éclatèrent de rire.
Théor attendit que le calme revienne avant de se tourner vers la suite de la chronologie.
— Après le scellement du dernier des Grands Démons, en 1800, Méia entra dans une longue période de reconstruction. Pendant les cent cinquante années qui suivirent, aucun événement majeur ne bouleversa l’histoire du monde. L’humanité consacra surtout cette période à se remettre des siècles de conflits contre les démons, à reconstruire les régions dévastées et à retrouver progressivement une vie plus stable.
Théor marqua une courte pause.
— Beaucoup plus tard, en 1950, un philosophe et théoricien politique nommé Phaésia publia plusieurs ouvrages qui allaient profondément influencer l’histoire de Méia.
Il écrivit le nom au tableau :
Phaésia — 1950
— Phaésia défendait l’idée que les frontières et la division du monde en plusieurs États étaient à l’origine de nombreux conflits. Selon lui, l’humanité ne pourrait véritablement vivre en paix qu’en étant réunie au sein d’un seul et même pays. Après sa mort, ses idées continuèrent à se diffuser et furent interprétées de différentes manières. Certains de ses disciples défendirent une unification progressive et pacifique des peuples, tandis que d’autres adoptèrent une vision beaucoup plus radicale. Au fil des décennies, cette idéologie se développa dans plusieurs pays.
Naëlys intervint immédiatement :
— Mais Phaésia est un pays, non ?
— Oui. L’Union de Phaésia est un pays qui existe toujours aujourd’hui sur le continent est. Il a adopté cette idéologie et porte le nom du célèbre philosophe.
Théor prit soin de préciser :
— Mais les idéologistes de Phaésia désignent un mouvement beaucoup plus large, présent dans différents pays. Leur objectif est d’infiltrer les États, de renverser leurs gouvernements et d'en prendre le pouvoir afin de les réunir à terme au sein d’un seul pays.
Théor écrivit alors la devise de Phaésia au tableau :
Un seul monde. Un seul pays.
Un silence tomba dans la salle.
Théor écrivit ensuite :
2000
Le visage de Théor changea légèrement.
— Puis, en 2000, un coup d’État conçu par ces idéologistes de Phaésia eut lieu dans le Royaume de Mignonia, qui fait actuellement partie de l’Alliance Céleste.
— Et ils ont réussi à prendre le pouvoir ? demanda Léo.
Théor acquiesça.
— Oui. Mais leur prise de pouvoir provoqua de nombreuses réactions à travers la région. La situation dégénéra rapidement et finit par déclencher une guerre.
Il écrivit :
2000 — 2010
— Ce qui suivit fut une guerre majeure : la Grande Guerre. Ces dix années furent marquées par des affrontements entre les forces favorables à cette idéologie et celles qui s’y opposaient. Puis, en 2010, la coalition menée par le Royaume de Senvily réussit à mettre fin à la guerre et à en sortir victorieuse.
Théor traça une dernière ligne.
— Mais cette coalition ne se dissolut pas après la fin du conflit.
Il écrivit :
ALLIANCE CÉLESTE

— Les pays qui la composaient décidèrent de rester unis afin de préserver la paix et leur coopération, et de faire face ainsi à toutes sortes de menaces. Aujourd’hui, nous sommes en 2026. Les démons sont toujours enfermés, les sceaux sont surveillés et l’Alliance Céleste joue désormais un rôle majeur dans les affaires internationales de Méia.
Léo réfléchit un instant.
— Donc… l’histoire continue encore ?
Théor resta silencieux une seconde avant de sourire.
— Exactement.
Il posa sa craie et se retourna vers la classe.
— C’est probablement la chose la plus importante à retenir aujourd’hui. L’histoire n’est pas seulement une liste de dates dans un vieux livre. Elle explique pourquoi notre monde est devenu ce qu’il est. Chaque événement a laissé des conséquences qui existent encore aujourd’hui.
Kaël leva timidement la main.
— Donc… tout ça s’est passé en seulement deux mille ans ?
— Environ.
Kaël regarda son cahier.
Puis le tableau.
Puis son cahier à nouveau.
— J’ai mal au cerveau.
— C’est parce que tu viens de l’utiliser pendant quarante minutes, répondit Névan.
Toute la classe éclata de rire.
Même Théor sourit.
La sonnerie retentit quelques secondes plus tard.
Les élèves commencèrent à ranger leurs affaires.