Chapitre 83
Traduction: Moonkissed
L’intro démarra, cristalline et féerique, comme le son d’une petite bille de verre roulant sur un immense xylophone.
Dans la version originale, c’était précisément à ce moment-là que les membres de Muse, en jupes longues en tulle transparent fendues jusqu’à l’excès, faisaient onduler leurs hanches d’un air brûlant, affichant sans détour leur concept sexy.
Mais Yuseong, Dohun et Hanbin ne cherchèrent pas une seule seconde à reprendre cette image.
Ils relevèrent simplement la tête, lentement, avec un regard lointain, presque nostalgique, chacun tourné vers l’avant.
Et au centre, face au public, Yuseong lâcha la première phrase d’une voix basse, étrange, chargée de mystère.
“You are my paradise.”
C’était presque du récit, comme une ligne chuchotée au bord d’un conte.
Puis, toujours à genoux, les trois exécutèrent une chorégraphie courte en ne faisant vivre que le haut du corps: paumes qui balaient le sol, bras qui fendent l’air, gestes nets et symboliques.
Quand l’instrumental se tendit soudain, comme si la musique se mettait à courir, ils donnèrent une impulsion et se relevèrent d’un seul coup, leurs mouvements rythmés évoquant une errance, des regards jetés partout, comme s’ils cherchaient une sortie dans un labyrinthe invisible.
“Dans un brouillard sombre, je m’étais perdu, je tournais en rond…
Quand je ne voyais plus rien… c’est toi qui es apparue devant moi.”
Yuseong posa l’intro d’une voix douce et propre.
Et là, la différence se sentit immédiatement.
Parce que, grâce à l’arrangement qu’il avait fait lui-même, le synthé aigu de l’original avait disparu, remplacé par une basse plus lourde, plus profonde. Sa voix s’y fondait avec une évidence troublante.
Dans la salle, les gens commencèrent à réagir, “tiens donc”.
« Hein…? Ils ont vraiment réarrangé ça, non ? »
« Grave. C’est pas une simple cover. »
« La vibe est totalement différente… la choré, le concept… ça me fait même plus penser à l’original. Mais… c’est trop bien. »
Même Cheon Ingyu, qui se moquait encore une minute plus tôt, effaça son rictus. Il fronça légèrement les sourcils et se mit à suivre la scène avec une attention crispée.
Ils ont carrément rearrangé le morceau…? Directement ? Non… l’agence a dû s’en charger. Un trainee d’un petit label ne peut pas faire ça, impossible.
Pendant que la salle basculait lentement de “c’est quoi ce délire” à “attends…”, les trois garçons enchaînaient déjà une danse parfaitement au cordeau.
Leurs articulations travaillaient à plein régime: certains mouvements frappaient avec puissance, d’autres glissaient en ligne, souples, élégants. Le contraste était maîtrisé, la respiration de la choré parfaite.
Et surtout… on sentait des années d’habitude ensemble.
Déplacements, transitions, échanges de positions, timbres, intentions: tout s’emboîtait comme un mécanisme précis.
Quand le premier couplet, porté par Yuseong et Hanbin, se termina, Dohun prit le centre.
Il posa ce regard froid qui collait à son image, fronça légèrement les sourcils, et lâcha un rap écrit par lui-même, savoureux, propre, incisif.
“Toi, tu m’as sauvé d’une vie sombre comme la nuit…
J’étais une fleur qui se fanait, puis j’ai bu ton eau et j’ai refleuri…
Tu as rallumé tout ce que j’étais, tu es mon Paradise… sans toi je redeviens hopeless.”
Dans le public, les murmures reprirent, mais cette fois, fascinés.
« Attends… y avait un rap dans l’original ? »
« Je crois pas… ils l’ont ajouté. C’est eux qui l’ont écrit ? »
« Si c’est pas l’agence et que c’est vraiment eux… c’est pas un petit label qu’on peut mépriser, là. »
Le deuxième couplet monta encore d’un cran.
Le “killing part” que Yuseong avait porté au premier couplet passa à Hanbin, qui envoya une note haute, pure, presque translucide.
Yuseong, légèrement plus bas, posa des harmonies qui épaississaient l’émotion, et soudain tout ce qu’ils avaient construit jusque-là éclata comme une vague.
En même temps, l’arrangement se gonfla.
Des couches d’instruments vinrent se superposer, élargissant le son, rendant l’espace immense.
Le public fut happé, comme si la scène venait de devenir le dernier plan d’un film de fantasy: grandiose, tragique, lumineux.
Et quand la musique s’éteignit enfin, la salle explosa.
Applaudissements furieux. Cris. Sifflements. Des “wow” qui se mélangeaient aux hurlements.
« Putain… c’était la meilleure scène spéciale d’aujourd’hui. Va falloir secouer nos trainees, là. »
« Je te jure. On comprend pourquoi ils étaient des enfants prodiges. J’ai eu des frissons. »
Les employés de JN et de KYP se regardaient, cherchant la réaction de leurs PDG.
Park Jeongnam, Go Yeongpyo, et même les autres lineups se forcèrent à applaudir en gardant une face “professionnelle”.
Cheon Ingyu, lui, se mordit la lèvre.
Ce n’était pas une scène notée, pas une scène évaluée.
Mais la réaction du public suffisait.
Il venait de sentir, brutalement, qu’ils avaient perdu.
Ils ont osé faire ça avec cette chanson… Très bien. On va voir. Une victoire trop facile, ça n’a jamais été drôle. À la prochaine, je les écrase. Là, ce sera noté. Et je ne pardonnerai rien.
Au premier rang, les candidats, eux, étaient carrément debout, bouche ouverte, en train d’applaudir comme au concert.
« Wa… on n’est même pas dans le même monde. Ils sont pro, c’est n’importe quoi. »
« L’arrangement est malade. Jamais j’aurais imaginé ce morceau comme ça… »
Parmi eux, Taehha restait coincé dans l’écho de la scène, comme si la musique lui tournait encore dans la cage thoracique.
Il suivait la chaîne YouTube de Yuseong depuis longtemps, mais il y avait un gouffre entre regarder une vidéo de cover en salle de répétition… et recevoir un live comme celui-là en plein visage.
La présence, la lumière, l’air qui vibrait, les regards, la danse et la voix au même instant: il avait l’impression d’avoir été avalé.
Ce n’est même plus “ils sont bons”. C’est… comme si la scène dévorait ceux qui regardent.
Dans son esprit, sans s’en rendre compte, il s’imagina sur cette scène, au milieu d’eux, à chanter et danser.
Et un mince sourire lui échappa.
Sur scène, Yuseong, Dohun et Hanbin relâchèrent enfin leur pose finale. La clameur était si forte qu’elle semblait pousser contre leur poitrine.
Ils s’inclinèrent, essoufflés, échangèrent un regard. Un regard qui disait: on l’a fait.
Kim Juseong, visiblement piqué par la curiosité, posa une question hors script.
« Wow… c’était vraiment une scène “paradise”. Mais dites, à l’oreille, on sent des différences avec l’original. Vous avez fait un arrangement spécial ? »
Hanbin répondit naturellement, comme prévu.
« Oui. Comme on n’a pas la même tessiture ni… le même genre, on s’est dit que reprendre la version des sunbaenim de Muse telle quelle serait difficile. Alors on a fait un arrangement adapté à nos voix. »
Yuseong ajouta, sourire propre, ton léger.
« Et dans l’original, il n’y a pas de rap. On a voulu ajouter un charme plus “masculin”, donc notre membre Dohun hyung a écrit un rap et on l’a intégré. On ne sait pas si on paraît plus cool, mais… on espère que ça a plu. »
La salle répondit en hurlant.
« C’ÉTAIT TROP BIEN !!! »
Kim Juseong rit.
« Merci ! Eh bien, avec un arrangement, un rap original et une chorégraphie repensée, vous avez clairement touché en plein cœur. Sur ce, on va conclure les scènes spéciales des trois lineups. Merci aux trois équipes pour ces performances incroyables ! »
Ils descendirent de scène, encore électrisés.
Dohun chuchota, la voix un peu tremblante de joie.
« …T’as pas l’impression que les cris et les applaudissements étaient les plus forts après nous ? »
« Si. Moi aussi je l’ai senti. »
« Pareil. Vous avez assuré, les gars. »
Ils rejoignirent leurs places avec des sourires grands comme des néons.
Et sur le chemin, Yuseong croisa le regard de Cheon Ingyu.
Il essayait de faire comme si de rien n’était… mais son expression froissée trahissait une chose.
Il venait d’avaler sa défaite.
Après cette scène spéciale en mode étincelles, le Round 2 se déroula de façon beaucoup plus “sage” en comparaison.
Des A avec des B et des C, des équipes construites pour équilibrer: au final, les niveaux se ressemblaient souvent.
Ce qui faisait la différence, c’était surtout:
– les équipes avec une vraie cohésion, capables de masquer les faiblesses,
– ou celles où l’amélioration depuis le round précédent sautait aux yeux.
L’équipe de Taehha faisait clairement partie du premier groupe.
Une scène propre, sans gras inutile.
Taehha, en leader, main dancer et lead vocal, attirait l’œil aux moments clés, plaçait les points forts au centre, et donnait de la structure au groupe.
Le main vocal, un peu faible en danse au départ, avait visiblement progressé grâce à lui.
Les membres en support ne cherchaient pas à voler la lumière: ils faisaient leur part, exactement comme il fallait.
Les juges donnèrent alors ce verdict:
« Chaque membre a reçu un rôle à la mesure de ses capacités, et l’a exécuté parfaitement. De ce point de vue, Jin Taehha a vraiment bien mené son équipe. Il a tenu le centre comme un as, et il a stabilisé le groupe. »
« Oui. Dans ce genre d’audition, ne pas être trop gourmand et choisir la stabilité, ce n’est pas facile. Mais c’était le bon choix. La scène était agréable à regarder. »
« Ce n’était pas la performance la plus “explosive”, mais l’équilibre et la cohésion étaient très solides. Et au passage, Taehha… tu as beaucoup progressé en chant. Dans le VCR, on voit que tu as énormément travaillé, et aujourd’hui ça se sent. »
« Merci. »
Après l’évaluation de l’équipe de Taehha, ce fut au tour de l’équipe de Dael.
Pendant qu’ils se plaçaient, le VCR montra leur parcours.
On y voyait Dael rester souvent seul après les autres, s’entraîner encore et encore, comme s’il essayait de rattraper le temps à mains nues.
Song Juheon PD semblait vouloir lui offrir une vraie “story de progression”.
Quand le VCR se termina, Dael monta sur scène, tendu à craquer.
Yuseong, voulant lui donner ne serait-ce qu’un petit appui, activa l’appli de pancarte lumineuse sur son téléphone et leva bien haut le message:
“JUNG DAEL, FIGHTING”
Le regard de Dael, qui errait sans trouver où se poser, capta enfin ces mots.
Et, comme si on venait de lui remettre un fil conducteur dans le brouillard, il esquissa un mince sourire…
…et hocha la tête.