Chapitre 65
Icar
Je regardai le corps d'Utu disparaître derrière les portes de l'infirmerie de campagne, un poids sourd logé quelque part dans ma poitrine que je n'eus pas le temps d'examiner davantage.
Mon propre nom fut annoncé moins d'une heure plus tard.
« A-T67, Icar, section du Lieutenant Lorencee, contre R-V22, Ravik, section du Lieutenant Beltero ! »
Je descendis dans l'arène encore habité par ce que je venais de voir, le visage d'Utu couvert de sang, Kia murmurant quelque chose que personne n'avait entendu. Je ne m'étais jamais vraiment inquiété pour un membre de ma section en plein combat, pas de cette façon précise, et cette sensation nouvelle me dérangeait presque autant que le combat que j'allais moi-même devoir livrer.
Ravik m'attendait déjà, les avant-bras couverts de petites cavités circulaires d'où dépassaient déjà, en position d'attente, des dizaines de pointes métalliques fines.
« Grêle », annonça-t-il, un sourire confiant aux lèvres. « J'espère que t'as de bons réflexes. »
Le drapeau s'abaissa, et Ravik libéra sa première salve, des dizaines de projectiles jaillissant simultanément dans toutes les directions utiles, une pluie de métal qui n'avait aucun angle mort évident.
J'activai mon Art par réflexe, mes yeux s'allumant de cette lueur bleutée familière, les trajectoires se dessinant devant moi en flèches lumineuses. J'en déviai une dizaine sans difficulté, redirigeant chaque vecteur avec cette même économie de geste qui avait fait ma réputation depuis des années.
Mais la seconde salve arriva avant que j'aie fini de traiter la première, puis une troisième, le nombre de trajectoires simultanées dépassant, pour la première fois depuis longtemps, ce que je pouvais raisonnablement gérer une par une.
Une pointe m'entailla l'épaule. Une deuxième, la cuisse.
« Intéressant », murmurai-je, plus pour moi-même que pour Ravik, en reculant pour gagner un instant de réflexion.
Je repensai, sans le vouloir, à Utu, à Jisok, à la façon dont Kia et sa création avaient fini par le submerger non pas par la force brute, mais par le nombre de menaces simultanées. Rediriger un vecteur à la fois ne suffirait pas ici. Il fallait que je pense plus grand.
Je fermai les yeux une fraction de seconde, cherchant dans mon propre Art quelque chose que je n'avais jamais eu besoin de faire jusque-là, non pas dévier une trajectoire après l'autre, mais créer un point unique, un puits vers lequel chaque vecteur environnant serait irrésistiblement attiré, avant de tout relâcher en une seule divergence simultanée.
Ravik libéra sa troisième salve, la plus dense jusque-là, une trentaine de pointes convergeant vers moi de tous les côtés à la fois.
Je levai la main, et une sphère bleutée, dense et compacte, se matérialisa devant moi, chaque trajectoire environnante se courbant soudain vers elle comme aspirée par un poids invisible, les pointes métalliques ralentissant, changeant de direction, s'agglutinant toutes vers ce même point central.
Puis, dans un mouvement net, je refermai le poing.
La sphère explosa en une divergence parfaite, chaque projectile absorbé repartant dans une direction radicalement opposée à celle qu'il avait suivie jusque-là, la totalité de la salve de Ravik se retournant contre lui dans un même instant.
Ravik n'eut pas le temps de réagir. Les pointes le criblèrent de toutes parts, le faisant chuter d'un coup, incapable de continuer.
L'arbitre leva le drapeau presque immédiatement.
Je restai debout un moment, observant mes propres mains avec une attention nouvelle, comme si je venais de découvrir quelque chose d'important sur ma propre capacité, quelque chose qu'un combat plus facile ne m'aurait jamais forcé à trouver.
En remontant vers les gradins, je repensai à Runska. C'était la seule personne, dans tout ce tournoi, que je redoutais vraiment, la seule dont j'avais déjà vu la puissance réelle de mes propres yeux, en mission, des mois plus tôt, bien avant qu'Irmana ne devienne un lieu que quiconque connaissait. Je me souvenais précisément de ce dont Runska était capable quand personne ne le retenait.
Puis je chassai la pensée, presque aussi vite qu'elle était venue.
Ça ne servait à rien de m'en faire à l'avance. J'allais gagner. C'était aussi simple que ça.
Utu
Je me réveillai dans une lumière blanche et diffuse, mon corps entier enveloppé de bandages, chaque respiration tirant sur une douleur sourde quelque part entre mes côtes.
Kia était assise à côté de mon lit, les mains jointes sur ses genoux, le visage marqué par une fatigue qui n'avait pas grand-chose à voir avec le simple épuisement physique.
« Hey », dit-elle doucement, en me voyant ouvrir les yeux.
« Hey », répétai-je, la voix rauque.
Un silence s'installa entre nous, moins lourd que celui des derniers jours, mais chargé malgré tout de tout ce qui restait encore à dire.
« Je suis désolée », dit-elle finalement, le regard baissé vers ses propres mains. « J'ai peut-être été trop loin. Je voulais te prouver quelque chose, je crois, et j'ai un peu perdu le contrôle en le faisant. »
« Non. »
Elle releva les yeux, surprise par la fermeté soudaine dans ma voix.
« Tu m'as pas fait de mal que je méritais pas, d'une certaine façon », dis-je, cherchant mes mots malgré la douleur qui rendait chaque phrase plus difficile que la précédente. « L'autre soir, j'ai pas vraiment menti, techniquement. On est pas ensemble, officiellement. Mais j'ai dit ça comme si c'était rien, comme si t'étais juste quelqu'un dont je suis proche, et j'ai vu ta tête quand je l'ai dit. Je savais que c'était pas rien pour toi. C'était pas rien pour moi non plus. J'ai juste eu peur de le dire correctement, alors j'ai choisi la version qui faisait le moins mal sur le moment, sauf que c'est celle qui t'en a fait le plus. »
Kia resta silencieuse, n'osant visiblement pas m'interrompre.
« J'ai peur », continuai-je, la voix plus basse. « De ce que ça veut dire, de le dire à voix haute, devant tout le monde. De ce que l'Empire pourrait en faire, un jour, si jamais ça devenait un levier de plus contre nous. J'ai peur de te perdre d'une façon que je pourrais pas contrôler. Alors j'ai préféré minimiser, et te faire du mal à la place, ce qui est probablement la pire décision que j'ai jamais prise. »
« Utu... »
« Laisse-moi finir. » Je pris une inspiration, chaque mot pesant plus lourd que le précédent. « Je veux être avec toi. Pas juste proche. Pas juste des Ruezi passés ensemble à marcher sans but. Je veux que ce soit réel, officiellement, pour de vrai, même si ça fait peur, même si je sais pas ce que ça va nous coûter un jour. »
Kia resta silencieuse un long moment, ses yeux brillants de quelque chose qu'elle ne cherchait plus à cacher.
« T'as choisi un sacré moment pour dire ça », dit-elle finalement, un rire tremblant se mêlant à sa voix. « Après m'être pris une droite en pleine tête. »
« Le moment s'est jamais présenté avant. »
Elle se pencha vers moi, sans prévenir, et posa ses lèvres sur les miennes, un instant bref, à peine plus qu'un souffle, mais suffisant pour que tout le reste de la pièce cesse d'exister une seconde entière.
Je sentis mon visage s'embraser d'un coup, une chaleur idiote qui n'avait rien à voir avec la fièvre ou les bandages, et je restai muet, incapable de produire le moindre mot cohérent.
Kia se redressa, un petit sourire aux lèvres, visiblement très satisfaite de l'effet produit.
« On en reparlera quand tu seras un peu moins rouge », dit-elle, se levant pour partir, son sourire ne faiblissant pas d'un pouce en se dirigeant vers la sortie. « Repose-toi, abruti. »
Dehors, le tournoi continuait sans moi, mais pour la première fois depuis des jours, je ne ressentis rien d'autre qu'un calme profond, malgré la douleur, malgré les bandages, malgré tout ce qu'il restait encore à affronter.