Chapitre 64
« Soixante-six combattants ! » L'annonceur laissa le chiffre résonner un instant à travers l'arène bondée, sa voix amplifiée portée par un enthousiasme qui n'avait rien de feint. « Trente-trois duels aujourd'hui, mesdames et messieurs, avant que ce tournoi ne descende sous la barre symbolique des cinquante noms ! »
Le rugissement qui suivit fit vibrer les gradins entiers, des soldats debout, tapant leurs armes contre leurs boucliers dans un tumulte qui n'avait cessé de croître, jour après jour, à mesure que le nombre de combattants restants s'amenuisait et que chaque duel prenait, par la force des choses, un poids qu'il n'avait pas au premier tour.
Je retrouvai mon nom sur la liste projetée un peu avant midi, associé à un autre que j'avais espéré, sans jamais oser me l'avouer complètement, ne jamais avoir à lire à cet endroit précis.
Kia.
Je la rejoignis dans la galerie d'attente, mes bandages encore visibles sous ma manche, la fatigue du combat contre Belzin pas tout à fait effacée malgré une nuit de sommeil.
« Kia. »
Elle finissait d'ajuster une sangle sur son avant-bras, sans lever les yeux vers moi tout de suite.
« On devrait parler, avant. » Je cherchai mes mots, conscient que ceux que j'avais en tête depuis deux jours ne sortiraient probablement pas correctement dans une galerie de pierre, quelques minutes avant qu'on soit censés se battre. « De l'autre soir. De ce que j'ai dit. »
« Concentre-toi, Utu. » Elle finit par lever les yeux vers moi, et il n'y avait rien de froid dans son regard, seulement une détermination que je ne lui connaissais pas dans ce contexte précis. « Je vais pas y aller molo avec toi. »
« Attends, quoi. »
« Tu m'as entendue. » Un sourire passa sur ses lèvres, bref, presque cruel dans sa sincérité. « On réglera le reste après. »
Je sentis quelque chose se resserrer dans mon estomac, une nervosité qui n'avait pourtant rien à voir avec la peur ordinaire d'un combat. J'avais affronté Parisse, Aly, Valkan, Belzin. J'avais couru à quatre-vingts kilomètres à l'heure devant toute une cour impériale sans vraiment paniquer. Mais quelque chose dans le ton de Kia, cette petite phrase presque anodine, réussit à me glacer d'une façon dont ni Runska ni ses pics de pierre n'étaient jamais parvenus à m'approcher.
L'annonceur présenta le duel un instant plus tard, sa voix amplifiée résonnant à travers toute l'arène.
« G-R49, Utu, section du Lieutenant Lorencee, contre F-M10, Kia, section du Lieutenant Lorencee ! »
Le drapeau s'abaissa.
Jisok se matérialisa avant même que j'aie eu le temps de décrocher ma lance-faux, une silhouette monstrueuse et translucide, son corps trop long pour ses propres membres, une lame fine jaillissant déjà de son bras au moment où il se jetait sur moi.
Je densifiai le double tranchant de ma lance-faux d'un geste réflexe et interceptai le premier coup de justesse, sentant l'impact remonter dans mes deux bras avec une violence qui n'avait rien à voir avec ce que Belzin m'avait fait subir la veille. Jisok recula, puis frappa de nouveau, encore et encore, un déluge de coups d'une rapidité qui rendait toute tentative de contre-attaque impossible, m'obligeant à rester sur la défensive complète, ma lame densifiée absorbant chaque assaut sans jamais avoir l'occasion de riposter.
Ce fut au milieu de ce déluge que Kia frappa.
Je ne la vis presque pas venir, tout mon attention accaparée par Jisok, et son poing me cueillit en pleine mâchoire, un direct d'une puissance que je n'aurais jamais associée à sa carrure, m'envoyant tituber en arrière.
« C'est un deux contre un », dis-je, crachant un peu de sang, plus pour moi-même que pour elle.
« Toujours été le cas », dit Kia, sans la moindre trace de moquerie dans la voix. « T'avais juste jamais eu à l'affronter directement. »
Elle n'avait pas tort. Kia seule était déjà, sur bien des points, l'un des combattants les plus redoutables de tout le tournoi. Kia et Jisok ensemble, synchronisés depuis des années d'entraînement commun, formaient quelque chose que je ne savais pas comment aborder correctement.
Jisok revint à la charge, sa lame décrivant des arcs trop rapides pour que je puisse espérer les dévier proprement, et je me résignai à les stopper net plutôt qu'à chercher la finesse d'une parade, ma lance-faux densifiée encaissant chaque impact avec un choc sourd qui remontait jusque dans mes épaules. Kia profita de chaque instant où mon attention se rivait sur Jisok pour glisser un coup, un genou dans les côtes, un direct au visage, jamais assez pour conclure, mais assez pour que je sente mon corps s'épuiser bien plus vite que lors de n'importe lequel de mes précédents combats.
Je réussis, au bout de plusieurs échanges, à placer un coup, ma lance-faux trouvant l'avant-bras de Kia dans un instant où Jisok reculait pour reprendre position, une entaille nette s'ouvrant sur sa peau.
Elle ne broncha presque pas. Azap se matérialisa contre elle presque instantanément, une silhouette liquide et changeante qui referma la plaie en quelques secondes à peine, sans que Kia n'ait besoin d'y penser plus qu'à respirer, la conversation entre nous ne s'interrompant même pas.
« Tu vas devoir faire mieux que ça », dit-elle.
Les gradins hurlaient à chaque échange, un tumulte que je n'entendais plus qu'en périphérie, tout mon monde réduit à Jisok, à Kia, et à la fatigue qui s'accumulait plus vite que je ne parvenais à la repousser.
Ce fut Jisok qui referma le piège. Sa forme entière se déforma d'un coup, ses membres démesurés s'enroulant autour de moi comme des tentacules plutôt que des bras, une masse translucide et froide qui engloutit tout mon torse et mes deux bras en un seul mouvement, me soulevant littéralement du sol, immobilisé de la tête aux pieds contre son propre corps difforme. Je me débattis, mais autant essayer de me défaire d'un mur.
L'espace d'un instant qui aurait dû être négligeable suffit amplement à Kia.
Son poing me cueillit en pleine tête, toute la puissance de son corps concentrée dans un seul geste, et je décollai littéralement du sol, mon corps traversant plusieurs mètres d'arène avant de retomber lourdement sur le sable, du sang coulant déjà de mon nez et d'une entaille ouverte au-dessus de l'œil.
Icar
Dans les gradins, à quelques rangées de la loge impériale, je sentis ma propre mâchoire se contracter.
« Elle y va vraiment pas doucement », dit Saijy, encore un peu voûté sur sa civière improvisée, son propre corps toujours marqué par son affrontement contre Runska.
« C'est Kia », dis-je, sans quitter l'arène des yeux, ma voix plus tendue que je ne l'aurais voulu. « Elle fait jamais rien à moitié. »
« Ça va aller, pour Utu ? » dit Mika, ses mains crispées sur ses genoux.
Personne ne répondit tout de suite.
Delion se pencha en avant, les traits tendus. Valkan, à côté de lui, avait cessé tout commentaire depuis plusieurs minutes, chose suffisamment rare pour que ça vaille d'être remarqué, et je ne pus m'empêcher d'y trouver, malgré moi, une forme de réconfort étrange à voir que je n'étais pas le seul à ressentir ça.
Un peu plus loin, dans la loge impériale, je vis Voycho se redresser sur son siège, son regard passant de l'arène à son père, l'Empereur, dont l'expression habituellement fermée trahissait, pour une fois, quelque chose qui ressemblait à une surprise sincère.
« Je savais pas qu'elle avait ça en elle », murmura Voycho, assez fort pour que Sayo, derrière lui, l'entende, et assez fort, aussi, pour que je l'entende moi-même.
Personne, dans les gradins, ne semblait avoir prévu un combat de cette intensité. Moi non plus, si j'étais honnête. Je connaissais Kia depuis toujours, ou presque, et pourtant quelque chose dans la façon dont elle se battait ce jour-là me rappelait que je ne savais peut-être pas tout d'elle, pas plus que je ne savais tout d'Utu, ou de moi-même.
Utu
Je me relevai, chancelant, le goût métallique du sang plein la bouche, et repris ma garde malgré tout.
« Encore debout ? » dit Kia, un respect sincère perçant sous la détermination froide de sa voix.
« J'ai pas vraiment le choix. »
Le combat reprit, et je parvins, quelques échanges plus tard, à intercepter enfin l'un des assauts de Kia elle-même, ma lance-faux densifiée arrêtant net son poing avant qu'il n'atteigne son but, un moment de résistance pure où je crus, l'espace d'une seconde, avoir enfin trouvé un rythme.
Ce fut précisément ce moment que Jisok choisit pour frapper.
Sa main se referma autour de ma cheville, et avant que je comprenne ce qui se passait, il me souleva et me projeta de toutes ses forces à travers l'arène, mon corps heurtant la paroi extérieure avec un fracas sourd qui m'arracha tout l'air des poumons d'un coup.
Je glissai au sol, la vision trouble, une douleur diffuse irradiant depuis mon dos et mon crâne, incapable, pendant plusieurs secondes, de faire autre chose que respirer.
L'arbitre s'approcha, une main levée, prêt à interrompre le combat sur-le-champ.
« Ça va », croassai-je, me forçant à me redresser sur un coude malgré le vertige. « Ça va, je peux continuer. »
Ce n'était pas vrai. Mais l'arbitre hésita, cherchant dans mon regard une confirmation qu'il ne trouva qu'à moitié, avant de finalement reculer et de laisser le combat reprendre.
Je me relevai une nouvelle fois, plus lentement cette fois, chaque mouvement m'arrachant une grimace que je ne cherchai plus à cacher.
Jisok revint à l'assaut, et cette fois, je changeai d'approche, cessant de chercher à dévier ou à stopper chacun de ses coups pour observer, à la place, le rythme exact de sa synchronisation avec Kia, cette même lecture du Core que j'avais développée contre Parisse et contre Aly, appliquée non plus à un seul adversaire mais à deux entités agissant comme une seule.
Je compris, avec une clarté presque douloureuse, que Jisok était le vrai problème. Kia seule, je pouvais espérer l'épuiser, la ralentir, trouver une ouverture. Kia et Jisok ensemble, je ne faisais que reculer, que perdre du terrain, que saigner un peu plus à chaque échange.
Il fallait que j'élimine Jisok. Même si ça ne suffirait probablement pas à me donner la victoire.
Jisok bondit de nouveau, et Kia avec lui, une attaque coordonnée, la créature visant mon flanc pendant que Kia fondait sur mon côté opposé, exactement le genre de tenaille qui m'avait déjà coûté cher plusieurs fois dans ce combat.
Cette fois, je vis venir la synchronisation avant qu'elle ne se referme complètement.
Je densifiai ma lance-faux au maximum de ce que je pouvais y injecter, et plutôt que de reculer, je m'avançai dans l'espace laissé entre les deux attaques, ma lame décrivant un arc précis qui trouva Jisok en plein élan, tranchant la créature translucide en deux d'un seul mouvement.
Un cri, pas vraiment humain, résonna à travers l'arène, et Jisok se dissipa d'un coup, sa forme entière se désintégrant en volutes qui s'évanouirent avant même de toucher le sol.
Kia chancela, un contrecoup visible la traversant tout entière, le souffle coupé l'espace d'une seconde, une main se plaquant contre sa propre poitrine.
Mais le coup de Kia, celui qu'elle avait lancé en même temps que Jisok, celui que je n'avais pas eu le temps d'esquiver en me consacrant entièrement à la créature, me percuta en plein flanc au même instant, m'arrachant un cri que je ne parvins pas à retenir.
Je m'effondrai à genoux, un bras pressé contre mes côtes, le sang coulant librement le long de mon visage, de mon flanc, de mon avant-bras.
Jisok n'était pas détruit pour de bon, je le savais, juste vidé, dissipé, hors de portée pour le reste du combat, quelque chose que Kia ne pourrait pas réinvoquer avant son prochain duel, le temps que son Core reconstitue assez de réserve. Mais pour l'instant, ça revenait au même. Je n'avais pas gagné pour autant.
Kia se redressa, encore un peu tremblante du contrecoup, mais bien plus intacte que moi. Quelques hématomes. Une entaille refermée sur son bras. Rien de comparable à l'état dans lequel je me trouvais.
« C'est du corps à corps, maintenant », dit-elle, s'avançant vers moi.
Je le savais déjà. Et je savais aussi, avec une certitude froide qui n'avait rien de rassurant, que c'était exactement le terrain où j'avais le moins de chances, blessé comme je l'étais.
Le reste du combat ne dura pas longtemps.
Je me battis du mieux que je pus, densifiant ce qu'il me restait de force dans mes poings, mais Kia avait toujours été rapide, précise, et je n'étais plus, à ce stade, qu'une version ralentie et saignante de moi-même. Elle esquiva mon premier coup sans difficulté, répondit par un enchaînement que je ne parvins qu'à moitié à parer, et me plaça un genou dans le ventre qui me coupa le souffle une seconde fois.
Je tentai de me redresser, ma vision commençant à se brouiller sur les bords, et Kia hésita, l'espace d'un instant, quelque chose dans son expression trahissant un doute que sa voix n'avait jamais montré.
« Utu. »
« Ça va », mentis-je, ma propre voix à peine audible.
L'arbitre, sur sa plateforme, leva une main, prêt à interrompre le combat.
« Tout va bien », répétai-je, plus fort cette fois, refusant de céder, même si chaque partie de mon corps hurlait le contraire.
L'arbitre hésita, puis baissa lentement la main, laissant le combat continuer.
Kia reprit sa garde, et je vis, dans ses yeux, qu'elle avait pris une décision.
Le dernier coup arriva plus vite que je ne pus le voir, un crochet qui me cueillit en pleine tempe, et le monde entier bascula d'un coup dans le noir avant même que je touche le sable.
Kia avait gagné.
L'arène entière explosa, un rugissement d'ovation qui fit trembler les gradins, des milliers de voix scandant son nom à l'unisson, puis celui d'Icar, de Saijy, de Voycho, un tumulte de joie et d'excitation qui contrastait durement avec le corps immobile étendu au centre du sable.
Je ne vis rien de tout ça. Je restai inconscient, le visage couvert de sang, tandis que les instructeurs de soin se précipitaient déjà vers moi.
Kia les devança, à peine tenue debout par ses propres jambes, épuisée par le contrecoup de Jisok autant que par le combat lui-même, et s'agenouilla à côté de moi avant que quiconque n'ait eu le temps de l'en empêcher.
Elle posa ses mains sur mon visage, sur mon flanc, canalisant le peu de Core qu'il lui restait pour stabiliser le pire de mes blessures avant même l'arrivée des soigneurs officiels, ses propres mains tremblant sous l'effort.
« Espèce d'idiot », murmura-t-elle, si bas que personne, dans tout ce vacarme, ne put jamais l'entendre correctement, une phrase entière noyée dans le bruit avant de se terminer, seule et distincte, par ce dernier mot. « ...abruti. »
Les instructeurs officiels arrivèrent presque aussitôt, l'écartant doucement pour prendre le relais, et Kia se laissa faire, à bout de forces elle-même, regardant les brancardiers m'emporter hors de l'arène sans jamais détourner les yeux.
Mon tournoi s'arrêtait là.