Chapitre 66
Le tournoi n'avait pas attendu que je sois sur pied pour continuer.
Deux tours entiers s'étaient déroulés pendant que je récupérais à l'infirmerie de campagne, et ce fut Valkan, venu me rendre visite avec une pomme volée au réfectoire qu'il grignotait sans la moindre gêne, qui m'en fit le résumé le plus complet.
« Trente-trois, ça se divisait pas non plus », dit-il, la bouche à moitié pleine. « Un bye de plus. Et puis y'a eu un truc plutôt logique en fait, dans l'un des duels du premier tour après ton élimination. Les deux combattants ont déclaré forfait en même temps. »
« Comment ça, en même temps ? »
« Aucun des deux avait suffisamment récupéré du tour précédent. » Valkan haussa les épaules. « Genre, vraiment pas récupéré. Les instructeurs de soin ont dit qu'ils tenaient à peine debout tous les deux. Ils sont montés dans la fosse, se sont regardés, et ont abandonné en même temps plutôt que de risquer d'aggraver ce qu'ils avaient déjà. Ursa a validé le double forfait sans discuter. »
Je hochai la tête, sans grande surprise, pensant à mon propre corps encore couvert de bandages, à quel point le tournoi devait finir par broyer tout le monde, tôt ou tard, indépendamment de qui gagnait quoi.
« Résultat », continua Valkan, « il reste huit. Icar est passé, sans surprise. Kia aussi. » Il eut un sourire en coin qui ne me disait rien qui vaille. « Elle t'a pas trop achevé, on dirait, vu comment elle traîne encore dans les parages. »
Je sentis mes joues chauffer d'un coup, un réflexe que je ne parvins pas à maîtriser à temps, et Valkan, loin de laisser passer l'occasion, éclata d'un rire qui attira l'attention de deux instructeurs de soin à l'autre bout de la tente.
« Oh, c'est vrai. » Il agita sa pomme dans ma direction, un sourire immense aux lèvres. « J'ai entendu dire qu'il s'était passé un truc, à l'infirmerie. »
« De qui tu tiens ça. »
« Icar. » Il prit une dernière bouchée avant de jeter le trognon dans un coin. « Il était venu te voir, apparemment, juste avant. Il a vu toute la scène depuis l'entrée sans que ni toi ni Kia le remarquiez, et il a filé sans un mot. Il me l'a raconté hier soir, avec cette tête qu'il fait quand il sait pas s'il doit rire ou faire style qu'il a rien vu. »
« Donc c'est juste vous deux qui savez. »
« Juste nous deux. » Valkan haussa les sourcils, un sourire malicieux aux lèvres. « Pour l'instant. »
Je n'eus pas le temps de répondre avant qu'il ne s'éclipse, encore hilare, me laissant seul avec mes pensées et une chaleur persistante que je n'arrivais toujours pas à faire redescendre complètement.
Kia vint me voir en fin d'après-midi, une nouvelle entaille pansée sur son épaule, souvenir visible de son propre duel du tour précédent.
Elle s'assit sur le bord de mon lit sans un mot, et je sentis mon cœur s'accélérer d'une façon qui n'avait plus grand-chose à voir avec mes blessures.
« Alors », dit-elle finalement, un sourire qu'elle ne cherchait absolument pas à réprimer. « Il paraît qu'Icar nous a vus. »
« Ouais. Valkan me l'a dit ce matin. »
« Génial. » Elle leva les yeux au ciel, mais sans réelle contrariété dans la voix. « Autant pour garder ça pour nous. »
« Ça te dérange ? »
« Non. » Je pris une inspiration, décidant qu'il n'y avait plus vraiment de raison de continuer à jouer les timides après tout ce qui venait de se passer. « J'ai... apprécié. L'autre jour. Le truc que t'as fait. »
Kia cligna des yeux, visiblement pas préparée à ce que je le dise aussi directement, et je vis, avec une satisfaction que je ne cherchai pas à cacher non plus, ses propres joues s'empourprer d'un coup.
« Oh. » Elle détourna brièvement le regard, quelque chose de rare chez elle. « Je pensais pas que tu... enfin, je veux dire, c'était surtout pour te clouer le bec, mais si t'as... enfin. C'est bien. C'est vraiment bien. »
« T'es en train de bafouiller. »
« Je bafouille pas. »
« Un peu, si. »
« Tais-toi, Utu. »
Je souris, malgré la douleur qui tirait encore sur mes côtes à chaque mouvement un peu trop brusque, et Kia finit par laisser échapper un petit rire gêné, secouant la tête comme pour chasser sa propre confusion.
« Bref », dit-elle, retrouvant une contenance approximative. « Huit restants. Demain, l'Empereur veut faire une grande cérémonie pour ce qu'il reste du tournoi. Tirage au sort en direct, discours, tout le tralala. »
« Tu es contre qui ? »
« Fileon. » Son sourire s'effaça légèrement. « Celui qui a battu Mika. »
Je ne dis rien à ça, mais je sentis une inquiétude sourde s'installer quelque part dans ma poitrine, un écho de ce que j'avais moi-même ressenti en apprenant que je devrais affronter Belzin.
Le lendemain matin, l'arène centrale était plus pleine que je ne l'avais jamais vue, chaque gradin occupé jusqu'au dernier siège, des soldats venus de tous les continents de Vénus massés côte à côte, et, pour la première fois depuis le début du tournoi, une portion entière réservée aux combattants déjà éliminés, dont je faisais désormais partie.
Je m'installai avec le reste du groupe, Saijy encore un peu voûté, Delion silencieux, Mika serrée contre son épaule sans que ni l'un ni l'autre ne cherche plus à le dissimuler, Valkan grignotant déjà quelque chose d'autre volé au réfectoire.
Les huit derniers combattants furent appelés un par un dans l'arène, chacun accueilli par une ovation qui montait un peu plus fort à chaque nom.
Icar. Kia. Runska. Un garçon plus jeune d'apparence que je ne connaissais que de vue, présenté comme Zéphyr, onzième de la section de Dalah, dont l'appel provoqua, quelque part dans les gradins des lieutenants, un éclat de rire que je devinai sans peine venir de Dalah lui-même. Et quatre autres noms que je n'avais jamais eu l'occasion de croiser directement, Zalteba de la section de Monila, Balaclea de la section de Poricule, Canila de la section de Veriel, et Fileon, dont le regard croisa celui de Kia un instant avant de se détourner, poli mais sans la moindre trace de faiblesse.
L'annonceur laissa le silence s'installer un moment, une tension théâtrale qu'il maîtrisait visiblement à la perfection après des semaines de pratique.
« Huit combattants ! » Sa voix roula à travers l'arène entière, amplifiée jusqu'aux gradins les plus hauts. « Issus de plus de trois mille cinq cents participants au départ de ce tournoi ! Aujourd'hui, mesdames et messieurs, nous allons déterminer, devant vous, en direct, les quatre duels qui nous mèneront jusqu'au vainqueur ! »
Un dispositif holographique s'éleva au centre de l'arène, huit sphères lumineuses tournoyant lentement les unes autour des autres, chacune marquée du nom d'un des combattants restants.
« Que le sort décide ! »
Les sphères s'accélérèrent d'un coup, un tourbillon de lumière qui arracha un cri collectif aux gradins entiers, avant de ralentir progressivement et de se figer, deux par deux, dans un arrangement final que l'annonceur énonça avec un plaisir manifeste.
« Runska, de la section de Rask, contre Zalteba, de la section de Monila ! »
Un rugissement salua l'annonce.
« Icar, de la section du Lieutenant Lorencee, contre Balaclea, de la section de Poricule ! »
Un second, tout aussi assourdissant.
« Zéphyr, de la section de Dalah, contre Canila, de la section de Veriel ! »
Je vis, du coin de l'œil, Dalah se lever d'un bond dans la tribune des lieutenants, hurlant quelque chose d'incompréhensible mais visiblement ravi.
« Et enfin. » L'annonceur marqua une pause délibérée, laissant la tension monter un peu plus. « Kia, de la section du Lieutenant Lorencee, contre Fileon, de la section du Lieutenant Serin ! »
L'ovation qui suivit dura presque une minute entière, la foule scandant déjà des noms, des paris s'échangeant à voix haute entre les rangs, avant qu'un silence différent, plus solennel, ne s'installe progressivement à mesure que l'Empereur Solvan IV se levait de son propre siège, dans la loge impériale.
Il s'avança jusqu'au bord de la loge, sa silhouette dominant l'arène entière, et le silence qui tomba alors n'avait plus rien de celui, tendu et bruyant, des moments précédents.
« Enfants du projet Perfection. » Sa voix, amplifiée à son tour, portait sans effort jusqu'aux confins de l'arène. « Vous êtes trois mille cinq cent huit à être venus jusqu'à Irmana. Huit d'entre vous se tiennent aujourd'hui devant moi, prêts à disputer les derniers duels de ce tournoi. »
Il laissa le silence peser un instant.
« Mais je ne veux pas que les huit qui restent pensent, ne serait-ce qu'un instant, que ce sont les seuls à mériter d'être ici. » Son regard balaya lentement les gradins, s'attardant sur la section réservée aux éliminés. « Chacun d'entre vous, quel que soit le tour où vous avez quitté cette compétition, a rendu à cet Empire quelque chose que ni l'or ni les armes ne peuvent acheter. Une démonstration, devant cette garnison rassemblée depuis tous les continents de Vénus, de ce que quinze années de dévouement peuvent produire. »
Un murmure d'approbation parcourut les gradins militaires.
« À la garnison ici présente. » Il se tourna légèrement, s'adressant maintenant aux rangs de soldats qui occupaient la majorité des tribunes. « Vous avez été témoins, ces dernières semaines, de combats qu'aucun manuel militaire n'aurait su prédire correctement. Je sais que certains d'entre vous repartiront de Irmana avec des questions. Sur ce que le projet est devenu. Sur ce qu'il devient. » Il marqua une pause, choisissant visiblement ses mots avec soin. « Je ne prétendrai pas y répondre aujourd'hui. Mais je vous demande de vous rappeler, en repartant, que chacun de ces enfants s'est battu, encore et encore, pour un Empire qui continue de leur devoir davantage qu'il ne leur a jamais rendu. »
Je sentis quelque chose se resserrer dans ma poitrine, un mélange de fierté et d'un malaise que je ne parvenais pas tout à fait à nommer, en écoutant ces mots résonner à travers l'arène.
« Aux huit qui restent. » L'Empereur se retourna enfin vers le centre de l'arène, où les huit combattants attendaient, immobiles. « Cent cinquante ans, aujourd'hui, que je porte cette couronne. Je ne pouvais rêver meilleure façon de les marquer que par ce que vous m'avez montré ces dernières semaines. Battez-vous bien. L'Empire entier vous regarde. »
Il se rassit, et l'ovation qui suivit sembla vouloir faire trembler les fondations mêmes du stade antique, des milliers de voix scandant des noms, des poings frappant contre des boucliers, un vacarme qui ne retomba que lentement, par vagues, à mesure que l'annonceur reprenait la parole pour détailler l'ordre des duels à venir.
Je regardai Kia, debout au centre de l'arène parmi les sept autres, son regard cherchant et trouvant le mien dans la foule, un sourire bref passant sur son visage avant qu'elle ne se retourne vers Fileon, son prochain adversaire.
Huit noms. Quatre duels. Et quelque part au bout de tout ça, un seul vainqueur, un vœu, et une audience avec l'homme qui venait de nous parler comme si nous étions à la fois ses soldats les plus précieux et une dette qu'il n'avait toujours pas fini de payer.