Chapitre 63
Le duel de Saijy, ce même après-midi, tourna beaucoup plus court.
« Il va tenter de le finir d'un coup », murmura Icar, alors qu'on s'installait dans les gradins pour assister au combat contre Runska. « Je le connais. Il déteste laisser un combat s'éterniser contre quelqu'un d'aussi dangereux. »
Il avait raison. Dès que le drapeau s'abaissa, Saijy claqua des mains une fois, sans la moindre retenue, une onde de choc concentrée et brutale visant directement le torse de Runska, le genre de coup qui avait envoyé un adversaire s'encastrer dans un mur du stade quelques jours plus tôt.
Runska ne tenta pas de s'écarter par ses propres jambes. Il plaqua une main contre le sol de l'arène derrière lui, ancrant instantanément son propre bras à la pierre, et se servit de cette prise fixe comme d'un point d'ancrage pour s'arracher tout entier hors de l'axe de tir, un mouvement brutal et disloqué qui n'avait plus rien d'une esquive ordinaire, son corps entier tiré de côté avec une violence que ses propres muscles n'auraient jamais pu produire seuls. L'onde de choc frappa dans le vide qu'il venait d'abandonner, fissurant la paroi lointaine de l'arène plutôt que son propre corps.
« Il a raté », dit Valkan, incrédule.
Runska ne perdit pas de temps. Il posa une main à plat sur le sol, et l'onde silencieuse familière se propagea instantanément sous les pieds de Saijy, la roche se hérissant en pointes acérées avant même qu'il n'ait eu le temps de réagir au fait que son propre coup n'avait pas suffi.
Saijy hurla en s'effondrant, une pointe lui traversant la cuisse, une autre lui entaillant le flanc au passage, le sang s'étalant rapidement sur le sable clair de l'arène.
L'arbitre se précipita, levant le drapeau presque au même instant que les instructeurs de soin, mettant fin au combat avant qu'il ne s'aggrave davantage.
« Il a essayé de le finir tout de suite », dit Icar, la voix sombre, en regardant Saijy se faire emporter hors de l'arène, conscient mais visiblement en douleur. « Contre quelqu'un comme Runska, ça pardonne pas. »
Personne ne trouva grand-chose à ajouter à ça.
Le duel d'Icar, en fin de journée, se révéla, contre toute attente, beaucoup moins simple que ce à quoi tout le monde s'était préparé.
Son adversaire, dixième de la section de Rask, un garçon aussi maladroit qu'il semblait mal à l'aise sur ses propres appuis, possédait un Art baptisé Bourbier, capable de transformer le sol autour de lui en une boue épaisse et instable, avalant les appuis, ralentissant chaque mouvement, corrodant même le métal des armes qui s'y attardaient trop longtemps.
« Il contrôle pas grand-chose », observa Zarian, les yeux plissés, en regardant le garçon trébucher sur sa propre boue dès les premières secondes du combat. « Regarde. Il vient de perdre l'équilibre sur son propre terrain. »
Icar, en bas dans l'arène, dévia son premier assaut avec l'aisance habituelle de son Vecteur, redirigeant la trajectoire du garçon vers le sol plutôt que vers lui-même. Mais le garçon, en tombant, s'enfonça dans sa propre boue d'une façon qui n'avait rien de calculé, et le mouvement erratique de son corps happé par la matière visqueuse rendit sa trajectoire suivante presque impossible à anticiper, un bras qui partait dans une direction imprévue simplement parce que le sol lui-même refusait de coopérer avec ses intentions.
Icar hésita, une fraction de seconde à peine, mais suffisante pour que je la remarque depuis les gradins, cette même immobilité particulière qui trahissait chez lui une information contredisant quelque chose qu'il tenait pour acquis.
« Son Vecteur marche sur les trajectoires prévisibles », dit Kia, penchée en avant, la première chose qu'elle m'adressait presque directement depuis deux jours, même si elle s'adressait en réalité à tout le groupe plutôt qu'à moi seul. « Le chaos, ça se prédit pas. »
Le garçon se releva, glissa de nouveau, évitant par pur accident un coup qu'Icar avait pourtant parfaitement calculé pour le toucher, la boue elle-même semblant décider, à sa place, où son corps finirait par atterrir. Icar rectifia, ajusta, rectifia encore, chaque nouvelle tentative rendue plus difficile par un adversaire dont les propres erreurs se transformaient, presque systématiquement, en parades accidentelles.
« Il le sauve sans le vouloir », dit Saijy depuis la civière où on l'avait installé en bordure des gradins, encore grimaçant de douleur mais visiblement décidé à ne pas manquer la suite du combat. « C'est le combat le plus bizarre que j'ai jamais vu. »
Ça dura de longues minutes, Icar réduit à un rôle qu'on ne lui connaissait pas, celui d'un prédateur frustré par une proie qui échappait à ses propres calculs simplement en étant trop désordonnée pour en avoir. Ce ne fut qu'en changeant complètement d'approche, en cessant de chercher à anticiper les mouvements du garçon pour se concentrer plutôt sur le terrain lui-même, que Icar trouva enfin l'ouverture qu'il cherchait, redirigeant non pas le corps de son adversaire mais la boue en train de l'engloutir, la faisant refluer d'un coup vers ses propres jambes plutôt que vers les siennes.
Le garçon se retrouva piégé dans sa propre création, incapable de bouger, et Icar mit fin au combat d'un coup de Dadao mesuré contre sa nuque.
« Bon combat », dit Icar, une fois l'arbitre ayant levé le drapeau, sa voix portant une sincérité inhabituelle. « Vraiment. »
Le garçon, encore à moitié enlisé, eut un rire un peu gêné.
« J'ai rien compris à ce qui s'est passé la moitié du temps », admit-il. « Mais merci. »
Le duel de Kia suivit peu après, contre Kadric, celui-là même qui avait eu raison de Delion quelques jours plus tôt.
Ce combat-là ne fut pas une démonstration comme celui contre Palacius. Kadric, conscient du danger que représentait Jisok en combat rapproché, refusa de s'engager directement, préférant multiplier les courses circulaires autour de Kia, cherchant à accumuler la vitesse nécessaire à son Impulsion sans jamais lui offrir de cible fixe.
Kia ne le laissa pas faire aussi facilement que Delion l'avait laissé faire.
Elle et Jisok se déplacèrent en tenaille, coupant sans cesse les trajectoires circulaires de Kadric, l'obligeant à changer de direction avant d'avoir eu le temps d'accumuler suffisamment d'élan, une chasse méthodique plutôt qu'un combat frontal. Kadric parvint malgré tout, à deux reprises, à décharger une partie de son énergie accumulée, un coup qui manqua Kia de peu, un second que Jisok intercepta de justesse, la créature translucide reculant sous le choc, sa forme vacillant un instant avant de se stabiliser.
« C'est plus dur que contre Palacius », murmura Saijy, toujours sur sa civière, une main pressée contre son propre flanc bandé.
Ça l'était. Kia encaissa une entaille au bras en tentant de couper court à l'une des courses de Kadric, du sang perlant le long de son avant-bras, la première blessure réelle que je la voyais recevoir depuis le début du tournoi. Mais elle ne recula pas, pressant l'avantage plutôt que de laisser à Kadric le temps de recalculer, jusqu'à ce que Jisok parvienne enfin à l'immobiliser en pleine course, une prise nette autour de la cheville qui le fit chuter lourdement, tout l'élan qu'il avait accumulé se dissipant d'un coup dans l'impact contre le sol plutôt que dans un adversaire.
L'arbitre leva le drapeau.
Kia resta debout un moment, le souffle court, pressant sa propre blessure d'une main tout en laissant Jisok s'effacer, une victoire arrachée plutôt qu'imposée, mais une victoire malgré tout.
Je retrouvai le reste du groupe au réfectoire ce soir-là, encore courbaturé, une entaille fraîchement soignée sur mon épaule, quand Voycho vint nous rejoindre, accompagné cette fois de visages que je n'avais pas vus depuis Chasmata.
Le Docteur Halvek marchait à ses côtés, aussi calme et posé que dans mon souvenir, son regard passant sur chacun d'entre nous avec cette même attention clinique qui n'avait jamais vraiment cessé de me mettre mal à l'aise. Elyron le suivait de près, plus silencieux encore, évitant systématiquement de croiser nos regards trop longtemps. Le Lieutenant Serin, que je ne connaissais que de nom jusque-là, fermait la marche aux côtés du Commandant Ursa, sa présence suffisant, à elle seule, à faire redresser le dos de la moitié du réfectoire.
« Tu nous as impressionnés, aujourd'hui », dit Ursa, s'arrêtant près de notre table, s'adressant directement à moi cette fois. « Quatre-vingts kilomètres à l'heure sans Art, et une densification qui a tenu sur un objet extérieur à ton propre corps. »
« Ce qui nous intéresse », dit Halvek, sa voix aussi neutre que dans mon souvenir, « c'est moins la vitesse elle-même que le mécanisme derrière. Un non-Éveillé ne devrait pas pouvoir faire ce que tu as fait sur cette lance. Le Core, sans Art pour le canaliser, ne devrait pas se laisser diriger vers un objet extérieur d'une façon aussi stable. »
« Vous avez appris ça où, exactement », ajouta Serin, son regard nettement plus insistant que celui d'Ursa, « et depuis combien de temps ? »
Je restai vague dans ma réponse, sans mentir tout à fait, et je vis Halvek et Serin échanger un regard qui n'avait rien de rassurant.
Ils ne restèrent pas longtemps, Ursa entraînant Halvek et Elyron vers la tente de commandement, tandis que Serin s'éloignait dans une direction différente, vers le regroupement des lieutenants où, à en juger par les éclats de voix et de rire qui filtraient déjà de loin, Lorencee semblait avoir entrepris quelque chose de nettement moins protocolaire.
Je m'approchai plus tard dans la soirée, en allant chercher de l'eau, et surpris Lorencee, Rask, Dalah et Serin assis autour d'une table de fortune, une bouteille d'alcool clair entre eux, l'ambiance nettement plus détendue que tout ce que j'avais eu l'occasion d'observer entre lieutenants jusque-là.
« Cent crédits sur Runska », disait Rask, un homme massif à la carrure presque aussi impressionnante que celle de son propre élève, en tapant du poing sur la table. « Personne dans ce tournoi peut le toucher. Il a démoli deux adversaires coup sur coup sans même se fatiguer. »
« Deux cents sur Icar », dit Lorencee, sa cigarette électronique tournant entre ses doigts. « Vous l'avez tous vu se battre. Y'a pas plus propre dans ce tournoi. Il perd même pas une goutte de sang à chaque combat. »
« Facile à dire quand c'est ton meilleur », dit Dalah, avec une grimace amère, vidant son verre d'un coup. « Moi j'ai plus grand-chose à miser. Kadric et Palacius, mes deux meilleurs, se sont fait éliminer par la même fille. La même. »
« La fille aux Spirks », confirma Serin, un sourire en coin qu'il ne chercha pas à dissimuler. « Elle est redoutable, je vous l'accorde. Mais je mise sur les miens quand même. Trois cents sur Fileon. Il a trouvé une faille dans l'Art de la petite Mika sans même forcer. C'est le genre de combattant qui gagne les tournois, pas celui qui frappe le plus fort. »
« T'as pas encore vu Runska frapper vraiment fort », dit Rask, un sourire carnassier aux lèvres.
« Et toi t'as pas encore vu Icar quand il décide d'arrêter d'être poli », ajouta Lorencee.
Dalah soupira, resservant son verre. « Je mise sur Zephir, alors. Onzième de ma section. C'est tout ce qui me reste après ce carnage. »
Un éclat de rire général traversa la table, suffisamment fort pour que je me sente obligé de m'éclipser avant qu'ils ne remarquent ma présence, un sourire involontaire aux lèvres malgré la fatigue, emportant mon eau vers la tente où le reste du groupe m'attendait déjà, et où, pour la première fois depuis deux jours, je trouvai Kia assise à sa place habituelle, un peu à l'écart, mais sans excuse cette fois pour s'éclipser avant que je n'arrive.