Chapitre 62
« Cent trente-deux », dit Lorencee, devant notre section rassemblée pour le briefing du matin, sa cigarette électronique tournant entre ses doigts sans qu'il la porte à ses lèvres. « Pas cent trente et un. Pas cent trente-trois. Cent trente-deux, exactement, et je sais que certains d'entre vous ont fait le calcul de leur côté et sont tombés sur un chiffre impair après le tour précédent. »
Un murmure d'assentiment traversa le groupe. J'avais moi-même recompté deux fois la veille, sans jamais réussir à faire tomber les deux cent soixante-trois qualifiés du deuxième tour sur un nombre de duels rond.
« Deux cent soixante-trois, ça se divise pas », continua Lorencee. « Le commandement a tiré un bye au sort avant le troisième tour. Un nom, retiré du chapeau, qualifié d'office pour le tour suivant sans combattre. Cent trente et un duels, cent trente et un vainqueurs, plus le bye. Cent trente-deux. » Il balaya la salle du regard. « Ça choque personne que ce soit tombé sur quelqu'un d'une autre section que la nôtre, j'espère. On n'a pas triché, si c'est la question que certains se posent tout bas. »
Personne ne posa la question tout haut. Mais je remarquai, en observant les visages autour de moi, qu'elle avait bel et bien traversé plus d'un esprit.
« Cent trente-deux, donc », reprit Lorencee. « Soixante-six duels, ce quatrième tour. Le compte tombe juste, cette fois. Vous pouvez ranger vos calculs. »
Je jetai un œil vers Kia, un peu plus loin dans le rang, qui prenait des notes sur sa propre montre avec une concentration appliquée qui n'avait pas grand-chose à voir, je crois, avec les chiffres de Lorencee. Depuis la soirée où j'avais tout nié en bloc, elle avait développé un talent presque impressionnant pour se trouver toujours occupée ailleurs au moment où j'aurais pu lui parler seul à seule, une rotation de soin ici, un exercice d'entretien de son matériel là, jamais rien d'assez flagrant pour que je puisse vraiment m'en plaindre, mais suffisamment régulier pour que même Saijy ait fini par arrêter ses taquineries à ce sujet.
Je ne savais toujours pas comment réparer ça. Je n'étais même pas certain de savoir par où commencer.
Mon nom apparut associé à celui de Belzin, ce jour-là, et quelque chose se resserra dans ma poitrine en le lisant, un mélange d'anticipation et d'une nervosité que je n'avais plus ressentie depuis Parisse.
B-Z02. Troisième de notre section depuis que Kia lui avait pris sa place, quelque part au fil des cinq années qui avaient suivi Chasmata, celui contre qui Icar avait débloqué son Art un après-midi que personne, dans notre section, n'avait jamais tout à fait oublié.
L'annonceur présenta le duel en début d'après-midi, dans l'arène centrale, sa voix amplifiée résonnant au-dessus d'une foule déjà électrique.
« G-R49, Utu, section du Lieutenant Lorencee, contre B-Z02, Belzin, section du Lieutenant Lorencee ! »
Belzin m'attendait déjà au centre de l'arène, les avant-bras striés de fines cicatrices blanches, tissu cicatriciel accumulé au fil d'années d'un Art qui se nourrissait de son propre sang. Il ne dit rien en guise de salutation, se contentant d'un signe de tête bref, presque professionnel.
Le drapeau s'abaissa.
Il n'attendit pas. Ses avant-bras s'entaillèrent d'eux-mêmes, une dizaine de fines lignes s'ouvrant simultanément sur sa peau, et des épines de sang durci jaillirent dans ma direction en une rafale si dense que l'air lui-même sembla siffler, une trentaine de projectiles au moins, chacun assez rapide pour transpercer n'importe quelle armure conventionnelle.
Je sprintai.
Je densifiai mes jambes d'un coup et me lançai sur le côté, pas pour esquiver un seul projectile mais pour sortir entièrement de la trajectoire de la rafale, sentant l'air se déchirer derrière moi à mesure que les épines cherchaient une cible qui n'était déjà plus là. Deux d'entre elles me rattrapèrent malgré tout, l'une m'entaillant le mollet, l'autre ricochant contre mon avant-bras densifié in extremis.
« Vite », dit Belzin, un sourire tendu aux lèvres, ses bras déjà en train de se rouvrir pour la salve suivante. « Mais pas encore assez. »
La deuxième rafale partit avant que j'aie fini de reprendre mon souffle, et je courus de nouveau, cette fois en cercle plutôt qu'en ligne droite, cherchant à rester en mouvement constant pour ne jamais lui offrir une trajectoire stable à anticiper. Les gradins hurlaient, un tumulte assourdissant qui accompagnait chacun de mes sprints comme le battement d'un tambour géant, et je sentais mes poumons commencer à brûler, la densification consommant mon Core bien plus vite que je ne l'aurais voulu pour un combat qui ne faisait que commencer.
Ça ne pouvait pas durer. Je le savais avant même que Belzin ne le dise à voix haute.
« Tu peux courir encore longtemps ? » cria-t-il, par-dessus le vacarme, enchaînant une troisième rafale, plus resserrée cette fois, calculée pour réduire l'espace où je pouvais espérer me réfugier. « Parce que moi, je peux continuer à saigner tant que t'auras pas trouvé mieux que ça. »
Il avait raison. Courir m'épuisait plus vite que lui ne s'épuisait à saigner, une équation perdante sur la durée, et je le sentais déjà dans mes jambes, cette fatigue sourde qui s'accumulait plus vite que je ne parvenais à la repousser.
Je repensai à Parisse, au fil qu'il avait fait naître de son bâton. Je repensai à ma propre lance-faux, à double lame courbe, toujours accrochée dans mon dos, presque inutile jusque-là dans ce combat, réduite au rôle d'un poids mort que je trimballais en courant.
Une idée se forma, encore floue, mais suffisamment précise pour que je sente mon cœur s'accélérer d'autre chose que de l'effort physique.
Je n'avais jamais densifié que mon propre corps. Jamais un objet extérieur. Mais le principe, au fond, n'était peut-être pas si différent, cette même pression noire qui se matérialisait autour de mes phalanges, appliquée non plus à ma peau mais au métal froid entre mes mains.
J'esquivai la quatrième rafale de justesse, roulant au sol plutôt que de sprinter, et décrochai enfin ma lance-faux, la faisant tournoyer une fois dans ma main tout en concentrant mon Core, non plus vers mes jambes, mais vers le double tranchant de l'arme elle-même.
La lame se mit à luire d'un noir profond, une densité que je sentais presque vibrer sous mes doigts.
« Nouveau tour ? » dit Belzin, son sourire vacillant à peine.
Il relança une cinquième rafale, la plus dense jusque-là, et cette fois, plutôt que de fuir, je m'avançai, faisant tournoyer ma lance-faux devant moi dans un mouvement large et continu, sentant chaque impact des épines contre le métal densifié se résoudre en un claquement sec plutôt qu'en une pénétration, les projectiles se brisant net contre la lame ou déviés sur le côté dans une gerbe d'éclats sombres.
Deux m'échappèrent encore, l'une m'entaillant l'épaule, mais je continuai d'avancer, la lance-faux tournoyant sans interruption comme un bouclier vivant, chaque pas me rapprochant un peu plus de Belzin.
L'annonceur, quelque part au-dessus de l'arène, hurlait déjà des chiffres que je ne pris pas le temps d'écouter sur le moment.
« Le système de mesure enregistre une pointe de vitesse à quatre-vingts kilomètres à l'heure sur le premier sprint de G-R49 ! Quatre-vingts kilomètres à l'heure, sans Art, mesdames et messieurs ! »
Un rugissement monta des gradins, mais je n'avais plus le temps d'y prêter attention, tout mon être concentré sur la distance qui rétrécissait entre Belzin et moi, la lance-faux continuant de dévier chaque nouvelle épine qui cherchait à me transpercer.
Belzin recula, sa confiance commençant visiblement à s'effriter à mesure que je continuais d'avancer malgré tout ce qu'il m'envoyait.
« Comment », dit-il, la voix tendue, entaillant de nouveau ses avant-bras, le sang commençant à couler plus librement, la peau elle-même montrant les premiers signes d'un épuisement que sa régénération peinait à masquer complètement.
« Le Core marche pas que sur moi », dis-je, essoufflé, la lance-faux toujours en mouvement. « J'avais juste jamais essayé sur autre chose avant aujourd'hui. »
Il lança une dernière rafale, désespérée, trop dispersée pour être vraiment dangereuse, et je la balayai presque entièrement d'un seul revers de ma lame densifiée. Puis, plutôt que de continuer à avancer prudemment, je fis quelque chose que Belzin n'anticipa visiblement pas : je lançai ma lance-faux droit sur lui, un jet puissant, désarmé volontairement au milieu même du combat.
Il n'eut pas le choix. Il se jeta sur le côté pour l'éviter, la lame se plantant dans le sable derrière lui avec un bruit sourd, et cette fraction de seconde où son attention entière était accaparée par l'arme qui venait de le manquer de peu fut exactement celle dont j'avais besoin.
J'étais déjà sur lui, dans son angle mort, avant qu'il n'ait fini son mouvement d'esquive.
Je densifiai mon poing d'un coup et le plantai dans son foie, un coup sec et profond, dénué de toute retenue.
Belzin se plia en deux, un jet de sang jaillissant de sa bouche, un son étranglé s'échappant de sa gorge tandis que tout l'air quittait ses poumons d'un coup. N'importe qui d'autre serait tombé là, immédiatement, incapable de continuer.
Belzin resta debout.
« Toujours... » Il cracha de nouveau du sang, un genou fléchissant sous lui avant qu'il ne se redresse par pure volonté, un bras se relevant en garde tremblante. « Toujours pas fini. »
Il tenta un dernier geste désespéré, une lame courte jaillissant de son coude, un réflexe de corps à corps que je n'avais pas encore vu de sa part, visant mon flanc dans un mouvement bien plus lent que tout ce qu'il avait produit au début du combat. Je l'esquivai sans difficulté et répondis par un direct au visage, densifié de la même façon, qui le fit tituber en arrière.
Il ne tomba toujours pas. Il cracha une dent, essuya le sang qui coulait de son nez d'un revers de manche, et se remit en garde, chancelant, refusant obstinément de céder.
Je ne lui laissai pas l'occasion de reprendre son souffle. J'enchaînai un coup au flanc, puis un autre au plexus, chaque frappe densifiée à l'impact plutôt qu'en amont, cherchant à briser sa détermination plutôt que sa garde, qui n'existait déjà presque plus. Belzin encaissa, encaissa encore, son corps refusant de suivre ce que sa volonté continuait manifestement d'exiger de lui, jusqu'à ce qu'un dernier coup, un crochet monté depuis mes jambes densifiées jusqu'à mon poing, le cueille en pleine tempe.
Ses yeux se révulsèrent, et il s'effondra d'un coup, complètement inconscient avant même de toucher le sable.
L'arbitre se précipita, vérifiant rapidement son pouls avant de lever le drapeau, et un silence stupéfait s'abattit sur l'arène entière, la foule mettant plusieurs secondes à retrouver son souffle avant d'exploser en un tonnerre d'applaudissements.
Je m'effondrai presque au même instant, mes jambes cédant sous moi, la fatigue accumulée par les sprints et par cette nouvelle façon de densifier autre chose que mon propre corps me tombant dessus d'un coup, comme un poids que j'avais réussi à ignorer tant que le combat durait encore.
Les instructeurs de soin se précipitèrent vers Belzin en premier, puis vers moi, et je le vis, avant de perdre moi-même le fil de la scène, allongé dans le sable, la respiration lente mais régulière, du sang séché autour de la bouche, complètement inconscient.
« J'ai jamais eu à bouger aussi vite de ma vie », marmonnai-je, encore haletant, à personne en particulier, tandis qu'un instructeur commençait déjà à examiner mon épaule.