Chapitre 61
« Ça, c'était pour toutes les fois où tu m'as mis au tapis à l'entraînement », dit Valkan, essuyant le sang de sa lèvre, la respiration sifflante. « J'ai jamais réussi à te battre. Ça compte double, aujourd'hui. »
Je me relevai, chancelant, ma lance-faux toujours serrée dans mes mains malgré la douleur, et je compris, à cet instant précis, que continuer d'échanger des coups à la même intensité finirait par tous les deux nous laisser sur le sol de cette arène, incapables de continuer.
Je changeai de tactique.
Plutôt que de chercher à encaisser sa puissance ou à la contrer directement, je commençai à jouer sur la portée que ma lance-faux m'offrait et que sa longsword, malgré sa taille, ne pouvait jamais tout à fait égaler, reculant à chaque assaut juste assez pour rester hors de sa portée immédiate, frappant à distance plutôt qu'au corps à corps, épuisant progressivement ses réserves plutôt que de chercher un coup décisif immédiat.
« Lâche pas », grogna-t-il, forçant l'allure, sa respiration de plus en plus hachée, le sang de sa cuisse continuant de couler malgré la densification qu'il maintenait pour compenser.
« J'ai pas l'intention de lâcher. »
Ce fut au bout d'un échange qui semblait avoir duré une éternité, les deux corps épuisés par une violence qui ne devait rien à un Art ou une capacité surnaturelle, seulement à des années d'entraînement poussées jusqu'à leurs limites les plus extrêmes, que je trouvai enfin l'ouverture que je cherchais, une fraction de seconde où sa garde, ralentie par la fatigue et la blessure à la cuisse, laissa passer un angle que je n'aurais jamais pu exploiter une heure plus tôt.
Je fis pivoter ma lance-faux, le manche cueillant son poignet d'un coup sec qui lui arracha sa longsword des mains, l'arme tournoyant sur elle-même avant de retomber avec un bruit métallique sur la pierre fissurée, et enchaînai immédiatement d'un coup de pied balayé qui le fit basculer en arrière.
Il s'écrasa au sol, face contre terre, incapable de se redresser, ses bras tremblants sous l'effort de simplement essayer.
Je m'approchai, ma lance-faux pointée vers sa nuque, le souffle aussi court que le sien, et attendis.
« Vas-y », dit-il, la voix étouffée contre la pierre, sans la moindre trace de rancœur. « J'abandonne. »
L'arbitre leva le drapeau.
Un silence stupéfait, puis un tonnerre d'applaudissements, secoua les gradins entiers, les soldats se levant pour saluer ce qu'ils venaient de voir, un combat qui n'avait offert aucune démonstration d'Art, aucun monstre translucide, aucune arène fendue en deux, rien d'autre que deux corps humains poussés jusqu'à l'extrême limite de ce que le Core pouvait leur offrir de plus brut.
Je m'effondrai à genoux à côté de lui, mes propres jambes refusant soudainement de me porter plus longtemps, et on resta là tous les deux, allongés et à moitié assis sur la pierre fissurée de l'arène, incapables de faire davantage que respirer.
« C'était un bon combat », dit Valkan, tournant la tête vers moi, un sourire éreinté mais sincère fendant son visage couvert de sang et de poussière.
« Ouais. »
« La prochaine fois, je gagne. »
« On verra ça. »
Il ferma les yeux, épuisé au-delà de toute pudeur, et resta simplement allongé là, face contre terre, tandis que les instructeurs de soin se précipitaient vers nous.
Le duel de Delion, ce même après-midi, s'annonça mal avant même de commencer.
Son adversaire, premier de la section du Lieutenant Dalah, K-D07, désormais connu sous le nom de Kadric, dont Icar nous avait déjà parlé en observant les rangs assemblés à Chasmata bien des années plus tôt, se présenta dans l'arène avec une nervosité constante dans les membres, incapable de rester parfaitement immobile plus d'une seconde, ses mains bougeant dans le vide par intervalles réguliers, trop brefs pour être des gestes intentionnels.
« Impulsion », rappela Icar, à voix basse, en s'installant sur les gradins à côté de moi, mon torse encore bandé des suites de mon propre duel. « Il transfère toute son énergie cinétique accumulée dans un seul point de contact. Il a percé une paroi rocheuse de quarante centimètres d'un seul coup de poing, à Chasmata. »
« Delion tient le choc mieux que quiconque », dit Saijy, sans grande conviction dans la voix.
« Contre un coup, oui. »
Le drapeau s'abaissa, et Delion invoqua immédiatement son mur de Core, une barrière dense se déployant devant lui avec la précision qu'il avait mise des années à perfectionner depuis Luvenia. Kadric ne ralentit pas. Il courut droit sur le mur, un rire déjà audible malgré la distance, et frappa.
L'impact résonna dans toute l'arène comme une détonation, le mur de Delion se fissurant instantanément sous le choc avant de céder complètement, des éclats de Core solidifié volant dans toutes les directions. Delion, projeté en arrière par la seule onde de l'impact, s'écrasa contre la paroi de l'arène, le souffle entièrement coupé, incapable de se relever à temps pour intercepter Kadric qui n'avait même pas ralenti sa course.
Le second coup, en plein torse, le plaqua littéralement contre la pierre, un craquement sourd résonnant dans le silence stupéfait des gradins.
L'arbitre leva le drapeau presque aussitôt, la gravité évidente de l'impact rendant toute poursuite du combat impossible, les instructeurs de soin se précipitant déjà vers Delion, immobile contre la paroi.
Mika fut debout avant même que le drapeau ne finisse sa course, dévalant les gradins sans attendre l'autorisation, et je la vis s'agenouiller à côté de Delion, une main posée sur son visage, parlant trop bas pour qu'on entende quoi que ce soit depuis nos places.
« Il va s'en remettre », dit Kia, qui avait rejoint le groupe des soigneurs en renfort, avant de revenir vers nous quelques minutes plus tard, le visage tendu. « Deux côtes fêlées, rien de plus grave. Mais c'était moins une. »
« C'était quoi, ce sourire », dit Saijy, encore secoué. « Il souriait en frappant. Comme s'il s'amusait vraiment. »
« Il paraît qu'il fait toujours ça », dit Icar, sans quitter des yeux l'endroit où Kadric quittait déjà l'arène, apparemment indifférent à la gravité de ce qu'il venait de provoquer. « Depuis Chasmata. »
Personne ne trouva grand-chose à ajouter à ça.
Le duel de Mika, le lendemain, ne se déroula pas mieux.
Son adversaire, cinquième de la section du Lieutenant Serin, un garçon du nom de Fileon, affichait une confiance tranquille qui n'avait rien d'arrogant, plutôt la certitude calme de quelqu'un qui connaissait exactement la nature de son propre Art et ce qu'il pouvait en tirer.
« Vaillance », annonça l'annonceur, quelque part au-dessus de l'arène, en présentant les deux combattants. « Un Art qui convertit le désavantage perçu en résistance physique brute. Plus la situation semble jouer contre lui, plus son corps refuse d'y céder. »
Mika, en face de lui, ne parut pas impressionnée outre mesure, prenant sa garde habituelle, son Frein prêt à ralentir les mouvements adverses dès le premier échange.
Le drapeau s'abaissa.
Elle agit la première, ciblant les appuis de Fileon d'un ralentissement subtil, presque imperceptible, la même technique qui lui avait permis, des années plus tôt, de neutraliser un Éveillé bien plus puissant qu'elle dans la fosse de Luvenia. Fileon trébucha légèrement, surpris par la perte soudaine de contrôle sur ses propres jambes, et Mika profita de l'ouverture pour placer deux coups rapides, l'un à l'épaule, l'autre au flanc.
« Ça commence bien », murmura Valkan, encore couvert de bandages de son propre duel de la veille.
Fileon se redressa, un sourire étrange sur le visage, presque reconnaissant.
« Encore », dit-il, sa voix portant clairement à travers l'arène silencieuse.
Mika, décontenancée par la requête, hésita une fraction de seconde avant de relancer son Frein, plus fort cette fois, cherchant à immobiliser complètement les jambes de son adversaire.
Ce fut à cet instant que quelque chose changea dans la posture de Fileon, ses muscles se contractant visiblement sous sa peau, une résistance grandissante qui semblait se nourrir directement de l'effort que Mika déployait contre lui, comme si chaque tentative de le ralentir ne faisait que renforcer sa détermination à refuser d'être contrôlé.
« Plus tu pousses, plus je résiste », dit-il, avançant maintenant contre le Frein plutôt qu'à travers lui, chaque pas arraché de haute lutte mais définitivement gagné. « C'est comme ça que ça marche. »
Mika recula, tentant de comprendre en temps réel la mécanique qu'elle affrontait, mais Fileon ne lui laissa pas le temps de s'adapter, fermant la distance avec une détermination brute qui semblait grandir à chaque foulée plutôt que de faiblir.
Le premier coup la toucha à l'épaule, un choc suffisamment puissant pour la faire vaciller. Le second suivit presque aussitôt, la faisant tomber à genoux, le souffle coupé.
Elle tenta une dernière fois de le ralentir, jetant tout ce qui lui restait de Core dans son Frein, une tentative désespérée plutôt que calculée, mais Fileon, poussé dans ses derniers retranchements, ne fit que grandir en réponse, sa résistance atteignant un point où plus rien de ce que Mika pouvait produire ne semblait avoir le moindre effet.
Le troisième coup mit fin au combat.
L'arbitre leva le drapeau.
Mika resta assise sur le sol de l'arène un long moment, le souffle court, la frustration visible sur son visage bien plus que la douleur elle-même.
« J'ai jamais vu un Art comme ça », dit-elle, plus tard ce soir-là, en retrouvant le groupe autour du feu, une compresse pressée contre son épaule meurtrie. « Plus j'essayais, plus il devenait fort. »
« Un Art fait pour affronter exactement le tien », dit Icar, pensif. « Pas de chance. »
« Ou une sacrée coïncidence dans le tirage au sort », dit Kia, sans grande conviction.
Personne ne sut vraiment quoi en penser.
Le reste des résultats de la journée nous parvint par fragments, échangés entre deux visites aux tentes médicales.
Icar avait gagné sans la moindre surprise, un combat aussi bref et propre que ses précédents, redirigeant chaque attaque adverse avec cette économie de mouvement qui commençait à devenir, pour beaucoup dans la garnison, presque plus effrayante que fascinante.
Kia, en revanche, avait littéralement détruit son adversaire, Jisok déployé dès les premières secondes du combat pour ne laisser au malheureux Éveillé qui lui faisait face aucune chance de placer la moindre attaque, une domination si totale que même les gradins, habitués désormais à son style, avaient semblé mal à l'aise devant l'intensité inhabituelle qu'elle y avait mise.
« Elle avait l'air en colère », me confia Saijy, plus tard, en changeant lui-même de bandage sur son propre avant-bras. « Genre, vraiment en colère. Pas contre lui. Contre quelque chose d'autre. »
Je ne demandai pas contre quoi exactement, parce que je crois que je le savais déjà.
Le duel de Saijy, lui, s'était terminé en un seul coup, une onde de choc dont il n'avait manifestement pas mesuré l'ampleur avant de la relâcher, projetant son adversaire à travers l'arène entière avec une force telle que le garçon s'était littéralement retrouvé incrusté dans la paroi extérieure, un nuage de poussière retombant lentement autour de la silhouette immobile.
« C'était pas censé faire ça », répétait Saijy, allongé sur un lit de camp, une jambe surélevée sur un coussin improvisé, le visage crispé de douleur. « J'ai eu une crampe monstrueuse juste après. Genre, tout le mollet. J'arrive même plus à marcher correctement. »
« Tu as littéralement enfoncé quelqu'un dans un mur », dit Valkan, hilare malgré ses propres bandages. « Et toi, tout ce dont tu te plains, c'est ta crampe. »
« Une crampe, c'est douloureux, Valkan. »
« Moins qu'un mur en pleine face, je pense. »
Saijy ne trouva rien à répondre à ça, se contentant de grommeler quelque chose d'incompréhensible en se massant le mollet avec une grimace exagérée.
On se retrouva tous, ce soir-là encore, autour du même feu en bordure de notre bloc de tentes, les corps meurtris de la journée éparpillés sur l'herbe dans un désordre affectueux, Delion allongé avec précaution, ses côtes encore trop douloureuses pour qu'il s'assoie normalement, Mika installée juste assez près de lui pour que personne n'ait plus vraiment besoin de faire semblant de ne rien remarquer.
Kia arriva tard, bien après tous les autres, une excuse toute prête sur les lèvres avant même qu'on ait eu le temps de lui demander où elle était passée.
« Rotation de soin qui a traîné », dit-elle, s'asseyant à distance raisonnable du feu, loin de la place qu'elle occupait habituellement, loin de moi. « Désolée. »
Personne ne la contredit, même si je devinai, au regard qu'Icar m'adressa brièvement par-dessus les flammes, que je n'étais probablement pas le seul à comprendre qu'il ne s'agissait pas vraiment de ça.
Je ne dis rien. Je ne savais pas encore quoi dire, ni comment le dire correctement, et la nuit s'écoula ainsi, chaleureuse malgré tout, mais avec un vide dans l'espace habituel à côté de moi que je sentis bien plus fort que n'importe laquelle des blessures que Valkan m'avait infligées ce jour-là.