Chapitre 60
Je ne trouvai pas le sommeil, cette nuit-là non plus, allongé sur mon lit de camp à écouter la respiration lente de Valkan dans la tente voisine, sachant qu'on allait s'affronter le lendemain et n'arrivant pas, malgré tout, à en faire le centre de mes pensées.
Je pensais à Kia, plutôt. À la façon dont elle s'était levée du feu, la veille, sa voix parfaitement égale, trop égale. Je savais que je l'avais blessée. Je le savais au moment même où les mots sortaient de ma bouche, et je les avais laissés sortir quand même, parce que la vérité qu'ils portaient me semblait, sur le coup, plus simple à assumer que tout ce qu'elle aurait impliqué de dire autrement. On n'est pas ensemble. Trois mots, et pourtant rien de tout ce qu'on avait construit depuis Elinar, depuis Luvenia, depuis bien avant ça en réalité, ne rentrait proprement dans une phrase aussi courte.
Je me demandais parfois ce que ça changerait vraiment, de le dire à voix haute. Ce qu'on était l'un pour l'autre n'avait jamais eu besoin d'un nom pour exister. Mais je commençais à comprendre, un peu tard peut-être, que Kia, elle, en avait besoin. Que le silence, pour elle, ne voulait pas dire la même chose que pour moi.
Je pensais aussi, comme ça m'arrivait de plus en plus souvent depuis Irmana, à ce qu'on avait été avant tout ça. Cinq mille enfants au départ, à ce qu'on m'avait raconté, un même visage souche retravaillé différemment par le temps et par nos propres choix depuis. Trois mille cinq cent huit après les injections de Core, dérivé d'un matériau qu'on appelait Idea dans les couloirs du projet, une procédure que personne ne nous expliquait jamais vraiment et dont tout le monde comprenait, sans qu'on ait besoin de nous le dire, qu'elle ne laissait pas tout le monde en vie de l'autre côté. On avait grandi ensemble dans un sens que peu de gens, même parmi les autres sections du projet, pouvaient vraiment comprendre, des milliers d'enfants élevés côte à côte sous Carthaga, triés, classés, évalués depuis le berceau. Kia, Icar, Saijy, Delion, Mika, Zarian, Yafen, Valkan, moi, nous n'étions qu'une poignée de visages perdue au milieu de tous les autres, ceux qu'on avait fini par connaître mieux que le reste simplement parce que le hasard, ou peut-être autre chose, nous avait assignés aux mêmes chambrées année après année.
On nous répétait, quand on était assez grands pour comprendre la phrase, qu'on était nés exceptionnels. Une sélection génétique poussée à son extrême, des corps conçus pour dépasser largement ce qu'un être humain ordinaire pouvait encaisser, bien avant que le premier Core ne soit injecté dans nos veines. Ce qu'on ne nous disait jamais aussi clairement, c'était tout ce qui était venu après, les années d'ajustements, de tests, de ce qu'on appelait pudiquement des évaluations et qui ressemblait, quand j'y repensais avec assez de recul, à un façonnage continu, méthodique, qu'on nous avait fait subir sans jamais vraiment nous demander notre avis, jusqu'à ce qu'on devienne ce qu'on était devenus.
Je n'en avais jamais parlé à personne. Pas à Kia, plus depuis ce jour-là. Pas à Icar non plus, alors que je lui confiais à peu près tout le reste depuis Chasmata, nos doutes, nos missions, ce qu'on n'osait dire à personne d'autre. Ça, je ne le lui avais jamais dit.
J'avais sept ans, dans une cour d'isolement, quand j'avais compris pour la première fois que quelque chose n'allait pas avec nos mémoires à tous. Un groupe d'enfants m'avait pris à partie sans raison, et Kia s'était interposée, avait encaissé des coups à ma place, jusqu'à ce que quelque chose cède en moi et que je frappe un des garçons assez fort pour le tuer. Les sirènes, la procédure, la chaise, la lumière. Et puis plus rien, sauf pour moi. Kia m'avait retrouvé le sourire aux lèvres ce jour-là, sans le moindre souvenir de ce qui venait de se passer, sans même connaître le nom du garçon que je venais de tuer sous ses yeux. Ça avait été la première fois. Ça n'avait pas été la dernière.
Un an plus tard, quand on nous avait tous rassemblés dans cette salle immense et froide pour l'intégration du Core, je m'étais souvenu de chaque seconde alors que tout le monde autour de moi n'en avait gardé qu'un vide poli. Des chaînes nées de l'air lui-même, enroulées autour de mes poignets, de mon torse, une douleur qui n'avait rien eu d'une brûlure ou d'une coupure, quelque chose qui s'était plutôt frayé un chemin à l'intérieur de moi et avait refusé d'en ressortir. Quand j'avais rouvert les yeux, allongé sous une lumière douce, Kia s'était redressée à côté de moi en se demandant tout haut si on s'était simplement endormis. J'avais dit oui. Ma voix n'avait pas tremblé, mais mes mains, si, et quelque chose en moi n'avait plus jamais cessé de trembler depuis, quelque chose que trois mille cinq cent sept autres enfants avaient traversé sans jamais en garder la moindre trace.
Une fois que j'avais su regarder, je m'étais mis à remarquer d'autres trous du même genre, disséminés dans les souvenirs de tous ceux qui m'entouraient, plus discrets, plus faciles à laisser filer. Valkan qui s'était réveillé un matin, à neuf ans, avec une cicatrice toute fraîche sur l'épaule, riant de sa propre maladresse à l'entraînement de la veille, un entraînement dont je me souvenais très différemment, une salle sans fenêtre, une table, des instruments que je n'avais jamais revus depuis. De petites fissures, partout, que tout le monde traversait sans jamais les voir, sauf moi.
Je ne savais toujours pas pourquoi j'étais celui qui se souvenait. Peut-être que la procédure avait raté, ce premier jour, sur moi précisément, et que quelque chose dans cet échec s'était propagé à chaque tentative suivante. Peut-être que ce qui me permettait de sentir le Core d'un adversaire à travers trois copies identiques n'était, au fond, qu'une autre version de la même résistance, quelque chose que je n'avais jamais choisi et que je ne comprenais toujours pas vraiment.
Ce qui me hantait le plus, avec le recul, n'était pas vraiment ce premier souvenir en particulier. C'était l'ampleur de ce qu'il avait fini par révéler, année après année, sur ce qu'on nous avait fait sans jamais nous laisser le droit d'en garder trace.
Je repensais à ce que Voycho m'avait dit une fois, à Carthaga, cinq ans plus tôt. Une personne. Pas un outil. J'avais voulu y croire, ce jour-là, et je continuais d'y croire, la plupart du temps. Mais il y avait des nuits comme celle-ci, où je me demandais si l'Empire nous considérait vraiment comme des personnes, ou simplement comme des outils suffisamment sophistiqués, et suffisamment malléables dans leurs propres souvenirs, pour qu'on cesse de faire la différence.
Est-ce qu'un outil aurait droit à un tournoi pour divertir un empereur. Est-ce qu'un outil aurait droit à un nom, à des cheveux qu'on peut choisir de laisser pousser, à un jour par semaine pour exister sans objectif. Peut-être. Peut-être qu'un Empire assez intelligent savait exactement jusqu'où pousser la ressemblance avec une vie normale pour qu'on continue d'obéir sans jamais se poser les questions qui auraient vraiment compté, et jusqu'où effacer le reste pour que ces questions elles-mêmes ne trouvent personne à qui se poser.
Je n'avais pas de réponse à ça, cette nuit-là non plus. Je finis par fermer les yeux, sans vraiment trouver le sommeil, en pensant à Kia, à tout ce que je portais seul, et à Valkan qui dormait à quelques mètres de moi, ignorant tout ce qui se passait dans ma tête, s'apprêtant, sans le savoir encore, à se battre contre moi le lendemain avec tout ce qu'il avait.
Le duel fut annoncé pour l'arène centrale, en toute fin de matinée, un choix qui ne surprit personne, deux non-Éveillés du même classement, l'un contre l'autre, une affiche que la cour avait visiblement envie de voir.
« On finit ça comme on a commencé », dit Valkan, alors qu'on descendait tous les deux vers le centre de l'arène, sa longsword en tungstène pesant contre son épaule avec cette même aisance qu'il affichait depuis des années. « Ensemble. »
« Ouais. »
« Sauf que cette fois, un de nous deux repart pas debout. »
Je ne répondis rien à ça, parce qu'il n'avait pas tort, et parce qu'une part de moi, la même qui n'avait jamais vraiment cessé de fonctionner malgré la nuit blanche, était déjà en train de calculer la portée de sa lame contre celle de ma lance-faux.
L'annonceur présenta nos deux noms à la foule, un rugissement d'anticipation montant des gradins bien avant que le drapeau ne s'abaisse, les soldats ayant visiblement suivi nos deux parcours avec suffisamment d'attention pour savoir exactement ce qu'ils s'apprêtaient à regarder.
Le drapeau s'abaissa.
Valkan chargea le premier, sans la moindre once de prudence, sa longsword décrivant un arc large qui aurait, sur n'importe quel adversaire ordinaire, tranché en deux d'un seul geste. Je parai avec le manche de ma lance-faux plutôt que la lame, sentant l'impact remonter jusque dans mes épaules, un choc d'une violence qui n'avait rien à voir avec celui de Dorn quelques jours plus tôt, la pierre du sol se fissurant sous nos pieds sous la simple onde de choc du contact.
« Toujours aussi lourd », dis-je, repoussant sa lame d'un mouvement du poignet.
« Toujours aussi lent à réagir », répondit-il, déjà reparti dans un second assaut avant même que le premier ne se soit complètement dissipé.
On s'échangea des coups qui, sur n'importe quel autre combattant du tournoi, auraient mis fin au duel en une seule frappe, chaque parade renvoyant assez de force pour faire trembler les gradins environnants, chaque esquive manquée de quelques centimètres à peine laissant une trace visible dans la pierre là où l'arme adverse avait fini sa course. Valkan frappait avec une intensité qui ne faiblissait jamais, sa longsword maniée avec une brutalité que des années d'entraînement n'avaient jamais réussi à discipliner complètement, chaque coup porté avec l'intention sincère d'y mettre fin sur-le-champ.
Je densifiai mon avant-bras pour intercepter un coup que je n'aurais pas pu esquiver à temps, sentant l'os menacer de céder sous l'impact malgré la protection, une douleur sourde remontant jusqu'à mon épaule. Le sang commença à couler d'une entaille profonde sur mon flanc, la lame de Valkan ayant fini par trouver une ouverture dans ma garde, et je répondis par un coup de manche en pleine mâchoire, suffisant pour lui faire cracher un peu de sang mais pas assez pour le ralentir vraiment.
« C'est tout ce que t'as ? » cria-t-il, un sourire féroce fendant son visage ensanglanté.
Je ne répondis pas. J'attaquai plutôt, un enchaînement de trois coups rapides, chacun visant un angle différent, cherchant à briser le rythme brutal mais prévisible qu'il avait imposé jusque-là. Le premier trouva son épaule, une entaille superficielle. Le second fut paré de justesse. Le troisième, un coup de pointe que j'avais gardé en réserve depuis le début de l'échange, s'enfonça dans sa cuisse, assez profond pour lui arracher un grognement de douleur qu'il refusa malgré tout de laisser transparaître davantage.
Il ne recula pas. Il enfonça sa jambe blessée plus fermement dans le sol, comme s'il refusait par pur entêtement de reconnaître que la blessure existait, et chargea de nouveau, sa longsword remontant en un arc ascendant qui visait mon torse tout entier.
Je pivotai la lance-faux pour dévier la trajectoire, mais la puissance du coup me souleva littéralement du sol, m'envoyant rouler sur plusieurs mètres avant que je ne parvienne à me redresser, le souffle coupé, une douleur sourde irradiant depuis mes côtes.