Chapitre 59
Ce fut le duel suivant, cependant, celui de Runska, anciennement R-K04, de la section du Lieutenant Rask, qui rappela à toute l'assemblée présente dans l'arène centrale qu'Icar n'était pas le seul monstre que le projet Perfection avait produit.
Je ne connaissais Runska que de nom, un garçon qui dépassait tout le monde d'une tête, avec quelque chose de massif et de statique dans sa présence plutôt qu'une carrure particulièrement différente de la nôtre, le classement de sa propre section le plaçant, à ce qu'on m'avait raconté, juste derrière son premier depuis des années sans jamais réussir à le déloger.
Son adversaire, un Éveillé de la section du Lieutenant Toraq armé d'une lame courte et doté d'une vitesse impressionnante, chargea dès le signal, cherchant visiblement à conclure rapidement plutôt que de laisser à Runska le temps de s'installer.
Runska ne bougea pas.
Il planta ses appuis dans la pierre du sol, un geste presque imperceptible, comme s'il enfonçait chacun de ses pieds dans la roche elle-même plutôt que de simplement s'y tenir debout, et attendit, les bras relâchés le long du corps, sans la moindre trace de tension dans sa posture.
La lame s'enfonça dans son avant-bras, levé au dernier instant pour intercepter le coup destiné à sa gorge, une entaille profonde qui aurait dû, sur n'importe quel autre combattant, trancher jusqu'à l'os. Le sang jaillit immédiatement, coulant à flots le long de son poignet et s'égouttant sur la pierre en dessous, sombre et épais dans la lumière de l'arène.
Runska ne recula pas d'un centimètre.
Son adversaire, déstabilisé par cette absence totale de réaction, hésita une fraction de seconde de trop avant d'enchaîner un second coup, visant cette fois le flanc. La lame le toucha de nouveau, une entaille plus superficielle celle-là, le sang se mêlant déjà au premier sur sa peau, mais son corps tout entier resta aussi immobile qu'un pilier de pierre planté depuis des siècles.
« Pourquoi tu bouges pas », dit son adversaire, la voix montée d'un cran, presque suppliante.
Runska ne répondit pas. Il referma simplement sa main, celle du bras entaillé, autour du poignet de son adversaire au moment où la lame se retirait pour un troisième assaut.
Il ne tira pas. Il ne chercha pas à déséquilibrer. Il se contenta de frapper, de l'autre main, un seul coup, parti du sol lui-même, remontant à travers des jambes qui n'avaient pas bougé d'un pouce depuis le début du combat, toute la force de l'impact transmise sans la moindre perte, sans le moindre recul pour l'absorber.
Le poing s'enfonça dans la poitrine de son adversaire avec un bruit sourd, écœurant, quelque chose qui craqua distinctement sous l'impact. Le garçon décolla littéralement du sol et vint s'écraser plusieurs mètres plus loin, immobile, du sang perlant déjà à la commissure de ses lèvres, une côte visiblement brisée déformant sa respiration en un sifflement irrégulier.
Un silence stupéfait tomba sur l'arène entière, plus profond encore que celui qui avait suivi le duel d'Icar.
« Ancrage », murmura Icar, une véritable fascination perçant sous son calme habituel. « Il ne se contente pas de manipuler le Core en lui. Il s'ancre littéralement à ce qu'il touche, comme si son propre corps devenait le prolongement de la pierre elle-même. C'est pour ça qu'il recule jamais. Il peut pas. »
Les instructeurs de soin se précipitèrent aussitôt vers le combattant blessé, Runska reculant d'un pas pour leur laisser l'espace nécessaire, le sang de son propre avant-bras continuant de couler sans qu'il y prête davantage attention, son visage aussi neutre que s'il venait tout juste de terminer un exercice d'échauffement plutôt qu'un duel.
L'arbitre leva le drapeau, validant sa victoire sans même attendre que le blessé confirme son abandon, la gravité de la blessure rendant toute poursuite du combat impossible.
« C'est le genre de truc qu'on devrait tous redouter un peu plus », dit Icar, en se rasseyant, le regard toujours fixé sur l'arène où les instructeurs s'affairaient encore. « Moi, je redirige. Kia soigne et tranche. Runska, lui, ne bouge jamais. Un mur qui frappe en retour. »
« Content qu'on doive pas l'affronter tout de suite », dit Valkan, encore un peu essoufflé de son propre combat, mais son sourire habituel avait perdu un peu de son assurance en observant la scène.
Personne ne trouva grand-chose à ajouter à ça.
Le camp, ce soir-là, avait quelque chose de différent, une lenteur bienvenue après trois jours de combats presque ininterrompus.
Je retrouvai Kia assise sur un rocher plat en bordure de notre bloc de tentes, ses jambes ramenées contre elle, le regard perdu vers la canopée sombre d'Irmana qui s'étendait au-delà des dernières rangées de toile militaire.
« Fatigué ? » demanda-t-elle, alors que je m'asseyais à côté d'elle.
« Un peu. Toi ? »
« Épuisée. » Elle eut un sourire fatigué. « J'ai soigné quatorze personnes aujourd'hui, entre mon propre duel et les rotations. »
On resta là un moment, sans parler de grand-chose, regardant le camp s'apaiser peu à peu autour de nous, des feux allumés ici et là, des rires étouffés provenant de tentes voisines où d'autres sections que la nôtre profitaient elles aussi de la trêve du soir.
Ce fut Voycho qui nous trouva le premier, sans Sayo pour une fois, une liberté qu'il semblait savourer visiblement, s'asseyant sans façon sur la pierre voisine.
« J'ai vu le combat d'Aly », dit-il, un sourire en coin. « Vingt minutes à courir après des fantômes. J'ai cru que t'allais jamais trouver la bonne. »
« Moi aussi, un moment. »
« Et Runska. » Il secoua la tête, quelque chose entre l'admiration et le malaise dans la voix. « J'ai jamais vu autant de sang d'un coup dans cette arène. Mon père a même pas cillé. Le Conseiller Dravik, en revanche, a fait une drôle de tête. »
« Une bonne tête ou une mauvaise ? »
« Difficile à dire, avec lui. » Voycho haussa les épaules, retrouvant son ton léger. « Mais je crois qu'il a compris qu'il vaut mieux pas se faire d'ennemis parmi vous. »
Un peu plus loin, près de la tente de commandement, je distinguai Lorencee assis autour d'un petit feu avec deux autres silhouettes que je ne connaissais que de loin, des lieutenants d'autres sections, leurs voix trop basses pour qu'on distingue quoi que ce soit de leur conversation, mais leurs postures détendues, presque amicales, trahissant une camaraderie que je n'avais jamais eu l'occasion d'observer entre adultes du commandement.
« Vous croyez qu'ils parlent de nous ? » dit Valkan, s'installant sans façon sur l'herbe à nos pieds, une nouvelle ecchymose s'épanouissant déjà sur sa mâchoire.
« Probablement », dit Kia. « De quoi d'autre ils parleraient. »
« De trucs de lieutenants, peut-être. » Valkan haussa les épaules, sans grande conviction dans sa propre hypothèse. « Genre, qui a le plus mauvais caractère parmi nous tous. »
« Ce serait toi », dit Icar, apparu sans un bruit derrière nous, s'asseyant à son tour dans l'herbe.
« Absolument pas. »
Le reste du groupe finit par nous rejoindre au fil de l'heure suivante, Saijy et Delion partageant un reste de pain qu'ils avaient sauvé du réfectoire, Mika s'installant sans un mot juste un peu trop près de Delion pour que ce soit tout à fait innocent, sa tête finissant par retomber contre son épaule sans que ni l'un ni l'autre ne semble vouloir le remarquer à voix haute.
Je surpris Kia en train d'observer la scène avec un petit sourire qu'elle ne chercha pas à cacher, et Icar, un peu plus loin, échangea avec elle un regard entendu qui n'avait besoin d'aucun mot pour se faire comprendre.
« Depuis combien de temps, tu crois ? » murmura Kia, penchée vers moi.
« Aucune idée. »
« Delion la couve du regard depuis Luvenia, au moins », dit Saijy, qui avait manifestement entendu malgré la discrétion de Kia. « Ça fait un moment que tout le monde le sait sauf eux, on dirait. »
Personne ne rit ouvertement, mais quelque chose de chaud passa entre nous, ce genre de complicité tranquille qu'on ne partage qu'avec les gens qu'on connaît depuis toujours.
« Parlant de ça », dit Saijy, un sourire un peu trop innocent sur le visage, se tournant vers moi. « Toi et Kia, c'est pour quand, officiellement ? »
Je sentis mes oreilles chauffer d'un coup, une réaction que je ne parvins pas à contrôler assez vite pour la dissimuler.
« On n'est pas ensemble », répétai-je, plus fermement que nécessaire, presque irrité par ma propre réaction. « On est juste... proches. C'est tout. »
Le silence qui suivit dura une seconde de trop.
Kia ne dit rien. Elle se contenta de détourner légèrement le regard, un sourire encore accroché aux lèvres, mais quelque chose derrière ses yeux s'était éteint d'un cran, une déception rapidement rangée derrière une expression neutre, comme si elle avait l'habitude de le faire.
« Je vais voir si Mika a besoin d'aide pour la relève de demain », dit-elle, se levant sans attendre de réponse, sa voix parfaitement égale, presque trop égale.
Elle s'éloigna vers les tentes, et personne ne dit rien pendant un moment.
« T'es vraiment un idiot », dit Icar, une fois qu'elle fut assez loin pour ne plus entendre, sans une once de moquerie dans la voix, juste une franchise fatiguée.
Je ne trouvai rien à répondre à ça, parce qu'il n'avait probablement pas tort.
Personne ne parla beaucoup après ça, cette nuit-là. Mais personne, non plus, ne sembla vouloir être ailleurs.