Chapitre 58
Les résultats du premier tour tombèrent en fin de matinée, deux jours après le duel d'Icar, affichés section par section sur les écrans du camp.
Saijy avait gagné le sien en un peu moins de dix minutes, contre un Éveillé de la section du Lieutenant Nerith dont l'Art produisait des rafales de vent tranchant, doublées d'une portée bien supérieure à celle de son propre claquement de mains. Il avait fini par le laisser s'épuiser à multiplier les assauts à distance, avant de fermer la distance d'un coup et de placer une onde de choc mesurée en plein torse, suffisante pour mettre fin au combat sans y laisser plus de dégâts que nécessaire. « J'ai eu peur, sur la fin », nous avait-il confié le soir même, sans grande fierté dans la voix, comme s'il considérait la peur elle-même comme la vraie victoire du combat.
Delion s'en était sorti avec plus de difficulté, son mur de Core encaissant l'essentiel d'un assaut prolongé avant qu'il ne parvienne à refermer l'écart et à conclure au corps à corps, sa masse et son endurance finissant par avoir raison d'un adversaire plus rapide mais bien moins résistant que lui. Mika, encore marquée par la blessure reçue lors des Cercles, avait mené le combat le plus long de la journée, son Frein lui permettant de ralentir suffisamment son adversaire pour compenser un désavantage physique réel, jusqu'à une victoire arrachée davantage à l'usure qu'à la domination.
Valkan, lui, avait tout simplement écrasé le sien.
Zarian n'avait pas eu la même chance, éliminé dès son premier duel par un Éveillé dont l'Art, à ce qu'on m'avait rapporté, neutralisait toute tentative de feinte en anticipant les changements de direction avant même qu'ils ne se produisent, retirant à son style tout ce qui en faisait la force. Yafen s'était fait éliminer elle aussi lors du premier tour.
« Trente secondes », dit-il, un sourire encore accroché au visage deux jours après les faits, alors qu'on marchait tous ensemble vers les fosses pour le deuxième tour. « Le pauvre a même pas eu le temps de sortir son arme correctement. »
« Tu vas moins rigoler contre le prochain », dit Icar, sans lever les yeux de la liste des duels affichée sur sa montre.
« On verra bien. »
Sur les mille cinquante-deux qualifiés du premier tour, cinq cent vingt-six restaient encore en lice, un nombre qui allait fondre de moitié une fois de plus avant la tombée de la nuit. Le camp entier semblait avoir intégré le rythme du tournoi, désormais, une pulsation régulière de victoires et d'éliminations qui rythmait chaque journée aussi sûrement que la lumière déclinante de Vénus.
Mon adversaire pour le deuxième tour me fut annoncé la veille au soir, un nom que je connaissais bien mieux que celui de Dorn.
Aly.
L-W08, avant que les registres impériaux ne rendent son nom officiel. La fille perspicace de l'équipe qu'on avait envoyée à Vethara, des années plus tôt, celle qui remarquait toujours ce que les autres laissaient filer, un détail dans une conversation, une ombre qui ne devrait pas être là, une hésitation d'une fraction de seconde dans la voix de quelqu'un. Je me souvenais encore de Valkan hurlant son nom dans le froid des tunnels de Vethara, une des rares fois où je l'avais vu perdre son sang-froid pour quelqu'un d'autre que lui-même.
Ce que je ne savais pas, en revanche, c'était qu'elle avait fini par s'éveiller.
« Depuis quand ? » demandai-je à Valkan, qui semblait tout aussi surpris que moi en lisant l'annonce.
« Deux ans, je crois. » Il fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire. « Elle en parlait pas beaucoup. Son Art, c'est pas le genre qu'on montre volontiers. »
Je découvris ce qu'il voulait dire par là dès le lendemain, dans la Fosse Vingt-Deux, en la retrouvant de l'autre côté du cercle de combat.
Aly n'avait presque pas changé, les mêmes yeux attentifs qui semblaient toujours en train de cataloguer quelque chose, la même mèche rose qui lui retombait sur la tempe, un léger sourire qui n'annonçait jamais grand-chose de rassurant.
« Utu. » Elle inclina légèrement la tête. « Ça faisait longtemps. »
« Ouais. »
« J'ai suivi ton parcours. Le mur que t'as explosé, dans ton cercle. » Elle eut un petit rire, presque timide. « Tu vas être déçu par ce que je t'oppose, je pense. »
Je n'eus pas le temps de lui demander ce qu'elle entendait par là. Le drapeau s'abaissa, et le monde entier se dédoubla.
Trois Aly identiques se tenaient soudain face à moi, réparties en éventail à quelques mètres les unes des autres, chacune affichant exactement la même posture, le même sourire, le même mouvement infime des doigts, une synchronisation si parfaite que mon œil ne trouvait littéralement rien pour les différencier.
« Reflet », dit l'une d'elles, ou peut-être les trois en même temps, leurs voix se chevauchant dans un écho troublant. « Je crée des copies. Elles bougent comme moi, elles réagissent comme moi. Mais elles frappent pas fort. »
« Ça sert à quoi, alors ? » dis-je, densifiant mes avant-bras par réflexe, mes yeux passant d'une silhouette à l'autre sans trouver le moindre indice.
« À t'épuiser », dirent les trois Aly en même temps, avec un ensemble presque comique. « Pendant que je reste tranquillement en dehors de ta portée, à réfléchir à comment finir le travail. »
Mais je compris, dès les premières minutes, à quel point Valkan avait raison de dire que ce n'était pas le genre de chose qu'on montrait volontiers.
Je pensai, sans le vouloir, à Vethara, à cette fille de dix ans qui avait changé de posture en trois marches d'escalier, la tête qui pivotait, la main qui effleurait les façades, jusqu'à ce que L-W08 cesse complètement d'exister dans la ruelle du troisième niveau, remplacée par quelqu'un d'autre que Fruzek n'avait eu aucune raison de soupçonner. Ce qu'elle faisait maintenant, avec trois corps identiques plutôt qu'un seul, n'était peut-être rien de plus que la même chose, poussée un peu plus loin. Elle avait toujours su devenir quelqu'un d'autre le temps qu'il fallait. Son Art se contentait, en un sens, de le rendre littéral.
Les trois Aly se déplacèrent en même temps, dans des directions différentes, m'obligeant à choisir entre les ignorer toutes et risquer de me faire encercler, ou en poursuivre une au hasard en espérant tomber sur la bonne. Je choisis celle de gauche, fonçant droit sur elle, mon poing densifié prêt à trancher court le combat dès le premier échange.
Il la traversa sans la moindre résistance, comme si je venais de frapper de la brume plutôt qu'un corps.
« Celle-là comptait pas », dit une voix, quelque part derrière moi, amusée plutôt que moqueuse. « Fallait deviner avant de frapper, pas après. »
Je pivotai, cherchant la vraie Aly parmi les trois silhouettes désormais réarrangées autour de moi, mais elles avaient déjà changé de position, la même synchronisation impeccable rendant impossible toute déduction basée sur le mouvement seul.
Je perdis, je crois, près d'un quart d'heure entier à tenter différentes approches, fonçant sur une silhouette après l'autre, chacune se révélant vide au moment de l'impact, le vrai coup ne venant jamais de nulle part, Aly se contentant de reculer, encore et encore, laissant ses copies absorber toute ma frustration à ma place. Les gradins, autour de nous, avaient depuis longtemps abandonné tout espoir d'un affrontement spectaculaire, un murmure d'impatience remplaçant l'enthousiasme des premières minutes.
« C'est vraiment chiant », dis-je à voix haute, plus pour moi-même que pour elle.
« Je sais. » Un rire clair traversa les trois silhouettes en même temps. « C'est le but. »
Je m'arrêtai, le souffle court, et forçai mon esprit à ralentir plutôt qu'à continuer de charger au hasard. Ce n'était pas un problème de force. C'était un problème de perception, exactement le genre de problème que j'avais déjà résolu une fois, dans une fosse différente, contre un adversaire différent.
Je fermai les yeux une fraction de seconde, pas pour m'aveugler davantage, mais pour cesser de faire confiance à ce qu'ils me montraient. La même répartition de densité mineure que j'avais utilisée contre Parisse, cette lecture du Core adverse plutôt que du mouvement visible, se déploya dans mes appuis, cherchant non pas une trajectoire cette fois, mais une source, quelque part parmi les trois silhouettes identiques, un point unique où le Core circulait réellement plutôt que de se contenter d'y ressembler.
Je la trouvai. La silhouette du milieu, dont la présence, une fois que je cessais de regarder et commençais à sentir, pesait imperceptiblement plus lourd que les deux autres.
Je fonçai sans hésiter.
Son expression changea d'un coup, la surprise remplaçant l'amusement tranquille qu'elle avait affiché jusque-là, et elle tenta de reculer, mais j'étais déjà sur elle, mon poing s'arrêtant à quelques centimètres de son visage plutôt que de frapper pour de bon, une retenue délibérée plutôt qu'une hésitation.
Les deux copies se dissipèrent instantanément, comme si leur existence entière avait dépendu de cette seule chose que je venais de localiser.
« Comment », dit-elle, le souffle court, sans chercher à masquer sa surprise.
« Le Core », dis-je, reculant d'un pas, ma main encore levée entre nous. « Tes copies en ont pas assez pour tromper autre chose que mes yeux. »
L'arbitre leva le drapeau, validant ma victoire, et Aly resta un moment silencieuse, avant qu'un sourire, sincère cette fois, ne remplace la surprise sur son visage.
« Personne avait jamais trouvé ça aussi vite », dit-elle. « Tant mieux que ce soit toi. »
Le duel de Valkan, ce même après-midi, se révéla être exactement ce qu'Icar lui avait promis deux jours plus tôt.
Calaxi, anciennement C-X05, m'attendait au centre de la Fosse Quinze quand on descendit tous nous installer sur les gradins de bordure, septième de notre propre section depuis des années, son visage aussi indéchiffrable que dans mon souvenir des épreuves de Chasmata.
« Synapse », rappela Icar, à voix basse, en s'installant à côté de moi. « Il accélère ses propres impulsions nerveuses. Sa réaction devient plus rapide que la pensée elle-même. Ça a pris Kia de vitesse une fois, à Chasmata, avant qu'elle apprenne à compenser. »
Le drapeau s'abaissa, et Calaxi disparut presque littéralement de mon champ de vision, une traînée floue plutôt qu'un mouvement identifiable, réapparaissant déjà dans le dos de Valkan avant que celui-ci n'ait eu le temps de finir sa propre garde.
Le premier coup le toucha en pleine omoplate, un choc sourd qui le fit trébucher vers l'avant, suivi presque aussitôt d'un second, puis d'un troisième, Calaxi frappant de partout à la fois, jamais visible plus d'une fraction de seconde avant de disparaître de nouveau.
« Il va se faire démonter », murmura Saijy, la tension audible dans sa voix.
Valkan ne tomba pas.
Il encaissa les coups suivants sans jamais chercher à les esquiver, une stratégie que je reconnus presque tout de suite, celle-là même qu'il m'avait vu utiliser des centaines de fois, densifiant chaque zone touchée l'instant d'avant l'impact plutôt qu'après, une répartition simultanée et ciblée qu'il avait mis des années à apprendre de moi sans jamais tout à fait égaler ma propre maîtrise.
« Il compense pas sa vitesse », dit Icar, observant avec une attention intense. « Il compense les dégâts. »
Calaxi continua de frapper, encore et encore, son visage commençant à trahir une frustration croissante à mesure que les coups, de plus en plus nombreux, cessaient d'avoir l'effet escompté, Valkan encaissant sans reculer, ses appuis solidement ancrés dans le sol de la fosse.
« Pourquoi tu tombes pas », dit-il, sa voix filtrant à travers le flou de son propre mouvement, plus une exclamation qu'une vraie question.
« J'aime pas tomber », dit Valkan, un sourire féroce sur le visage malgré le sang qui commençait à marquer sa lèvre fendue.
Il tendit le bras au hasard, sans chercher à suivre son mouvement des yeux, comptant plutôt sur un instinct affûté par des années d'entraînement au corps à corps, et referma sa main autour de son poignet au moment précis où il passait à sa portée, un pari qui aurait dû, en théorie, échouer neuf fois sur dix contre une vitesse pareille.
Il ne rata pas.
Calaxi se retrouva bloqué en pleine accélération, son propre élan se retournant contre lui au moment où Valkan le tira brutalement vers lui plutôt que de le laisser filer, un coup de tête, brut et sans finesse, le cueillant en plein visage avant qu'il n'ait pu réagir.
Il s'effondra, sonné, sa vitesse retombant d'un coup comme si le fil qui le maintenait venait d'être tranché.
L'arbitre leva le drapeau.
« C'était moche », dit Valkan, essuyant le sang sur sa lèvre d'un revers de main, un sourire toujours accroché au visage malgré les hématomes qui commençaient déjà à marquer son torse. « Mais j'ai gagné. »
« C'était pas moche », dit Icar, à voix basse, plus pour lui-même que pour le reste d'entre nous. « C'était intelligent. »