Chapitre 57
Le duel d'Icar était le dernier retenu pour l'arène centrale ce jour-là, programmé en fin d'après-midi, ce qui nous laissa près de deux heures à patienter dans les gradins, le temps que les instructeurs de soin achèvent de traiter Palacius et que les équipes d'entretien réparent au mieux la portion de paroi endommagée par le passage de Grael. On profita de l'attente pour manger ce que la garnison distribuait aux abords de l'arène, du pain dur et une soupe épaisse, Valkan racontant pour la troisième fois au moins les détails de son propre cercle à quiconque voulait bien encore l'écouter, Mika somnolant à moitié contre l'épaule de Delion, le soleil diffus de Vénus déclinant lentement au-dessus des gradins bondés.
Ce ne fut qu'à l'approche du crépuscule que l'annonceur reprit sa place sur la plateforme surélevée, sa voix amplifiée résonnant de nouveau à travers tout le stade.
« Pour clore cette journée de duels, l'arène centrale accueille A-T67, désormais connu sous le nom d'Icar, de la section du Lieutenant Lorencee, premier du classement général, contre R-D40, désormais connu sous le nom de Denz, de la section de Serin ! »
Le nom d'Icar seul suffit à soulever un vacarme presque aussi assourdissant que celui qui avait accueilli Palacius quelques heures plus tôt, des soldats se penchant en avant sur leurs sièges, certains debout d'emblée, échangeant des paris à voix haute sur la durée du combat plutôt que sur son issue, comme si le résultat lui-même n'avait jamais été sérieusement mis en doute.
« Ils l'aiment bien, on dirait », dit Valkan, un sourire en coin, en observant la foule se déchaîner.
Ce combat-là ne dura pas assez longtemps pour que quiconque puisse vraiment l'apprécier, mais il resta, pour tous ceux qui le virent, l'un des instants les plus troublants de la journée entière.
Denz se battait à la lance, une arme longue à pointe unique, avec une technique honnête et solide qui aurait probablement suffi contre la plupart des combattants ordinaires, ses appuis parfaitement ancrés, sa garde haute et disciplinée, le genre de style qu'on ne peut construire qu'à force d'années d'entraînement sérieux. Il salua brièvement en direction de la tribune impériale avant de se tourner vers Icar, une détermination tranquille sur le visage, celle de quelqu'un qui savait exactement dans quoi il s'engageait et qui avait décidé, malgré tout, de le faire avec honneur.
Le drapeau s'abaissa.
Il chargea dès le signal, la pointe visant le torse d'Icar avec une précision qui trahissait des années d'entraînement sérieux, tout son poids projeté dans un seul mouvement décisif, le genre de charge qui, contre n'importe quel adversaire ordinaire, aurait mis fin au combat en une seule frappe.
Icar ne bougea presque pas.
Ses yeux s'allumèrent de cette lueur bleutée caractéristique, les trajectoires se dessinant devant lui en flèches lumineuses que lui seul pouvait voir, un instant suspendu où l'arène entière sembla retenir son souffle, et il dévia la pointe de la lance d'un geste minimal du poignet, presque paresseux, redirigeant toute la force de la charge de Denz sur le côté plutôt que de l'affronter directement, comme s'il se contentait de réécrire, en une fraction de seconde, la trajectoire qu'un autre corps que le sien avait mis toute son énergie à construire.
Denz trébucha sur son propre élan, déséquilibré par une force qui semblait s'être retournée contre lui sans raison apparente, sa propre puissance employée contre lui avec une économie qui avait quelque chose d'obscène à observer. Il n'eut pas le temps de se reprendre avant qu'Icar ne soit déjà derrière lui, une vitesse de déplacement qui ne devait rien à un quelconque Art de mouvement, juste des années de combat distillées en un seul pas parfaitement placé, le tranchant plat de son Dadao posé contre sa nuque avant que la poussière soulevée par la charge n'ait même eu le temps de retomber.
« Fini », dit Icar, sa voix presque douce, presque désolée.
L'arbitre leva le drapeau presque au même instant, comme s'il n'avait attendu, lui aussi, que cette confirmation formelle d'un résultat déjà écrit depuis le tout premier geste.
Denz resta immobile un long moment, la lance encore serrée dans son poing, le regard fixé sur un point vide devant lui, cherchant visiblement à comprendre exactement ce qui venait de se produire, comme si son propre corps refusait encore d'admettre que le combat était bel et bien terminé.
Dans les gradins, l'enthousiasme du combat précédent s'était tu, remplacé par quelque chose de plus retenu, presque mal à l'aise, un murmure qui n'avait plus rien de l'ovation qu'avait reçue Kia quelques instants plus tôt. Quelques soldats échangèrent des regards, d'autres restèrent parfaitement silencieux, le genre de silence qu'on garde face à quelque chose qu'on ne sait pas encore comment interpréter.
« C'était rapide », dit Saijy, à voix basse.
« C'était injuste », dit Mika, et personne ne la contredit vraiment.
Icar revint s'asseoir parmi nous sans un mot, son visage aussi fermé que d'habitude, mais je crus voir, l'espace d'un instant, quelque chose qui ressemblait presque à de la gêne passer sur ses traits, comme si la facilité même de sa victoire lui pesait davantage qu'une défaite ne l'aurait fait.
« Mille cinquante-deux concurrents », dit-il finalement, en réponse à une question que personne n'avait vraiment posée à voix haute. « Et on est censés croire que c'est un tournoi équitable. »
Personne ne trouva quoi répondre à ça, et le silence retomba entre nous, tandis que l'annonceur, quelque part au-dessus de l'arène, commençait déjà à présenter le duel suivant.