Chapitre 56
Un des instructeurs médicaux postés en bordure de la Fosse Huit me fit asseoir sur un banc de pierre le temps de nettoyer et de bander l'entaille que j'avais reçue au bras pendant l'échauffement de mon propre affrontement contre le second sabre de Dorn, une coupure superficielle mais qui saignait encore assez pour justifier l'attention. Je restai là un long moment, laissant mon souffle et mes muscles reprendre un rythme normal, avant de remonter à travers le camp en direction de l'arène centrale, où le reste du groupe m'avait laissé un message m'indiquant que le duel de Kia venait d'être annoncé pour l'après-midi.
Le trajet me prit près d'une demi-heure à pied, le temps de traverser les rangées de tentes et de saluer, ici et là, quelques visages croisés au fil des jours précédents. Le soleil diffus de Vénus avait largement entamé sa descente quand j'atteignis enfin les gradins extérieurs de l'arène, retrouvant Icar et Valkan déjà installés, une place gardée entre eux.
« T'as manqué le début », dit Valkan, sans quitter des yeux l'arène en contrebas. « Ils viennent tout juste de présenter les deux combattants. »
L'annonceur, une silhouette debout sur une plateforme surélevée près du trône encore vide de l'Empereur, sa voix amplifiée par un dispositif que je ne savais pas identifier, achevait justement sa présentation au moment où je m'installai.
« ...face à F-M10, désormais connue sous le nom de Kia, de la section du Lieutenant Lorencee, contre P-C57, désormais connu sous le nom de Palacius, de la section du Lieutenant Dalah, détenteur du record actuel de Spirks matérialisés simultanément, avec cinq unités confirmées ! »
Un rugissement monta des gradins entiers, des milliers de soldats se levant d'un même mouvement, frappant leurs paumes contre leurs cuisses ou leurs boucliers, un tumulte assourdissant qui n'avait plus rien de la simple curiosité polie des premiers jours du tournoi. Cinq Spirks. Le chiffre à lui seul suffisait, apparemment, à transformer n'importe quelle foule en quelque chose de proche du délire.
« Cinq Spirks », dit Valkan, un sifflement admiratif échappant malgré lui par-dessus le vacarme. « Ça doit être un sacré combat. »
Je n'étais pas si sûr de ça, en observant Kia prendre position au centre de l'arène, son visage affichant cette même concentration calme que je lui connaissais depuis toujours, plutôt que la moindre trace d'inquiétude.
Palacius, en face d'elle, avait quelque chose d'étudié dans sa posture, une confiance qui frôlait presque l'arrogance, un garçon élancé aux cheveux clairs qui semblait considérer ce duel davantage comme une formalité que comme un véritable défi.
Le drapeau s'abaissa.
« Un seul suffira », dit Palacius, assez fort pour porter jusqu'aux premiers rangs, et une masse informe se matérialisa près de lui, un corps trop long pour ses propres membres, la peau translucide tendue sur une ossature qui semblait s'être développée dans trop de directions à la fois, un visage sans yeux dont la mâchoire, en s'ouvrant, révélait une rangée de dents irrégulières qui n'avaient aucune fonction masticatoire apparente, uniquement décorative dans leur menace. « Pas besoin de gaspiller les autres sur toi. Grael suffira largement. »
Un frisson visible parcourut une partie des gradins les plus proches de l'arène, quelques soldats reculant instinctivement malgré la distance qui les séparait du combat.
« Il économise son Core », murmura Icar à côté de moi, cette même attention calculatrice qu'il réservait toujours à ce genre de détail. « Intelligent, pour un tournoi aussi long. Mais arrogant, aussi. »
Grael se jeta en avant avec une vitesse déconcertante, sa forme se solidifiant en cours de mouvement, un bras s'allongeant en une lame courbe qui jaillissait directement de l'os plutôt que d'être tenue, la pierre du sol se craquelant sous chacune de ses foulées, comme si le simple poids de sa présence dépassait déjà ce qu'un corps de cette taille aurait dû produire.
Kia ne l'attendit pas.
Elle s'élança à sa rencontre au même instant, une dague courte apparue dans sa main droite, tandis qu'à sa gauche, une seconde silhouette se matérialisait déjà en pleine course plutôt qu'immobile à ses côtés, Jisok jaillissant de son propre Core pour foncer droit sur le flanc opposé de Grael, sa forme tout aussi dérangeante à observer que celle de son adversaire, un corps segmenté en plaques translucides qui glissaient les unes sur les autres avec un bruit humide, une tête sans traits sinon une fente verticale qui s'ouvrait et se refermait au rythme de ses mouvements, et depuis son avant-bras, une lame fine, presque chirurgicale, qui tranchait l'air en sifflant.
Kia et Jisok frappèrent au même instant, de deux côtés opposés, prenant Grael en tenaille entre la dague de Kia et la lame de Jisok, une coordination qui n'avait rien d'improvisé, le genre de synchronisation qu'on ne peut construire qu'à force d'années passées à se battre côte à côte avec une créature qui n'était, en un sens, jamais tout à fait séparée d'elle.
Grael dévia la dague de Kia d'un geste brutal du bras, mais Jisok profita de l'ouverture pour planter sa lame profondément dans son flanc, un geste d'une précision presque chirurgicale malgré la violence de l'impact.
Le choc de l'interception résonna à travers l'arène, un son métallique et sec qui n'avait rien de la matière translucide dont les deux créatures semblaient constituées.
« Encore », dit Palacius, une pointe d'agacement perçant sous son assurance affichée.
Grael se jeta de nouveau, plus vite cette fois, son corps tout entier gagnant en densité à chaque foulée, comme si la simple répétition du mouvement suffisait à le rendre plus solide, plus dangereux, la lame courbe frappant avec une force brute qui aurait dû, en théorie, prendre Kia de vitesse. Un troisième assaut suivit presque aussitôt, puis un quatrième, Palacius poussant sa création à enchaîner sans répit, cherchant visiblement à ne jamais laisser à ses deux adversaires le temps de reprendre leur souffle.
Kia ne resta jamais statique une seule seconde. Elle esquiva le premier coup d'un pas de côté, sa dague remontant en un tranchant court le long de l'avant-bras de Grael, puis roula sous le second, revenant sur ses appuis avec une fluidité qui n'avait rien perdu de sa précision malgré l'intensité de l'échange. Jisok bougeait en parallèle, jamais tout à fait à la même hauteur qu'elle, tantôt à sa droite, tantôt loin derrière Grael, frappant le dos de la créature au moment même où Kia détournait son attention par-devant, un mouvement, puis un autre, puis un autre encore, une danse à deux corps d'une fluidité que je n'avais encore jamais vue Kia déployer avec une telle constance, chaque interception plus économe que la précédente, comme si elle et sa création apprenaient le rythme de Grael en temps réel et ajustaient leur réponse ensemble, sans jamais avoir besoin d'un mot pour se coordonner.
Autour de moi, les gradins avaient cessé tout murmure, le silence pesant d'une foule qui commençait à comprendre qu'elle assistait à quelque chose de rare plutôt qu'à un simple duel d'ouverture. Même les officiers assis plus haut, dans les tribunes réservées à la cour, s'étaient penchés en avant, leur attention entièrement captée par ce qui se déroulait en contrebas.
« Elle le laisse jamais respirer », dit Mika, la voix tendue malgré elle. « Regardez, elle et Jisok, ils frappent jamais au même endroit. »
« C'est le but », dit Icar, sans quitter l'arène des yeux. « Grael peut pas se défendre sur deux fronts à la fois indéfiniment, même en gagnant en densité. »
Grael changea de tactique, abandonnant les assauts frontaux pour une série de feintes courtes, cherchant à créer une ouverture par la ruse plutôt que par la force pure, sa lame courbe testant chaque flanc tour à tour, haut, bas, latéral, une pression constante qui aurait dû, contre n'importe quel autre combattant, finir par trouver une faille. Kia encaissa un coup sur l'avant-bras plutôt que de l'esquiver complètement, un choix délibéré pour garder son équilibre, une entaille superficielle s'ouvrant sur sa peau sans qu'elle ne ralentisse pour autant, Jisok profitant de l'instant où Grael restait engagé contre elle pour lui trancher l'arrière du genou d'un mouvement bas et rapide.
« Il tient bon », dit Saijy, un peu plus loin dans notre rangée, avec quelque chose qui ressemblait à du respect malgré tout, à l'attention de Grael plutôt que de Palacius. « Sa densité continue d'augmenter. Regardez la fissure, là, sous ses pieds. »
Palacius, cependant, avait cessé de sourire depuis longtemps.
Il relança son Spirk une nouvelle fois, cette fois accompagné d'un déplacement de sa propre part, tentant visiblement de créer une ouverture en combattant sur deux fronts à la fois plutôt que de laisser sa création se débrouiller seule, sa propre vitesse s'ajoutant à celle de Grael dans une tentative désespérée de submerger Kia sous le nombre d'angles d'attaque simultanés. Kia continua de se déplacer, jamais vraiment mise en danger, échangeant coup pour coup avec Grael pendant que Jisok couvrait le flanc laissé par Palacius lui-même, jusqu'à ce que ce dernier, à bout de souffle, soit contraint de rompre le contact pour reprendre ses distances.
« C'est tout ? » dit Kia, parlant pour la première fois depuis le début du duel, sa voix portant clairement à travers l'arène silencieuse, à peine essoufflée malgré l'échange. « Je pensais que t'avais cinq Spirks. »
Un rire nerveux traversa une partie des gradins, vite étouffé par la tension qui continuait de peser sur l'ensemble du stade.
Palacius ne répondit rien. Il serra la mâchoire et relança Grael une dernière fois, poussant sa création bien au-delà de ce qu'elle semblait pouvoir raisonnablement encaisser, la densité de son corps atteignant un point où sa peau translucide commençait à peine à laisser filtrer une lueur bleutée par endroits, des craquelures de lumière courant sur ce qui aurait dû être une peau, la mâchoire sans fonction de la créature s'ouvrant démesurément dans ce qui ressemblait à un hurlement muet.
Ce ne fut qu'à cet instant, alors que Grael chargeait dans un dernier assaut désespéré, que Kia et Jisok convergèrent enfin l'un vers l'autre plutôt que de continuer à frapper séparément, prenant la créature en étau au même instant.
Kia plongea sous le bras-lame de Grael, sa dague plantée dans le flanc de la créature pour la maintenir immobile une fraction de seconde, pendant que Jisok, de l'autre côté, saisissait le Spirk adverse à la gorge, en plein élan, un geste d'une précision presque cruelle, et le souleva littéralement du sol avant de le projeter de toutes ses forces contre la paroi extérieure de l'arène.
L'impact résonna à travers tout le stade, un craquement sourd qui fit taire d'un coup les conversations dans les gradins, la pierre elle-même se fendillant légèrement au point de contact, la forme de Grael se dissolvant complètement cette fois, incapable de se reformer, ses membres trop nombreux se dispersant en volutes translucides avant de disparaître purement et simplement dans l'air, comme une bougie qu'on venait de souffler.
Palacius tomba à genoux, le souffle coupé, une main plaquée contre sa poitrine, la perte soudaine de sa création ayant visiblement un contrecoup direct sur son propre Core, son visage blafard trahissant un épuisement bien plus profond que ce que le combat, à lui seul, aurait dû lui coûter.
Kia n'avait pas été touchée une seule fois, hormis l'entaille superficielle qu'elle avait délibérément acceptée sur l'avant-bras.
L'arbitre leva son drapeau, et le silence qui avait suivi la destruction de Grael se transforma, en l'espace de quelques secondes, en un tonnerre d'applaudissements venus des gradins, des soldats se levant par rangées entières pour saluer ce qu'ils venaient de voir, certains frappant leurs armes contre leurs boucliers dans un rythme qui se propagea rapidement à travers tout le stade, une clameur si dense qu'elle semblait faire vibrer la pierre des gradins eux-mêmes.
Je me levai avec eux, quelque chose de chaud et de fier gonflant ma poitrine d'une façon que je n'aurais pas su nommer précisément sur le moment.
« Elle l'a même pas laissé toucher une seule fois », dit Valkan, incrédule malgré tout ce qu'il avait déjà vu de Kia au fil des années. « Cinq minutes de combat, et elle a même pas bougé les pieds de plus d'un mètre. »
« C'est Kia », dit Icar, comme si ça expliquait tout, ce qui, en un sens, était probablement vrai.