Chapitre 55
Le bilan tomba le lendemain matin, avant même que la plupart d'entre nous n'aient fini de prendre leur petit-déjeuner, affiché sur les écrans du camp entre deux annonces protocolaires.
Mille cinquante-trois noms. Les qualifiés des Cercles, désormais promis à s'affronter en un contre un jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un seul vainqueur.
« Cinq cent vingt-six duels », dit Lorencee, debout devant notre section rassemblée pour le briefing du matin, sa cigarette électronique de nouveau au coin des lèvres, comme si la reprendre après tant de mois d'abstinence était devenu, pour lui, une façon de digérer ce qui venait de se passer la veille. « Un des mille cinquante-trois qualifiés des Cercles a déclaré forfait cette nuit, pour des blessures que les soigneurs n'avaient pas jugées suffisantes pour l'écarter sur le moment. Restent mille cinquante-deux noms, formant les cinq cent vingt-six premiers duels, répartis sur les jours à venir. Voilà comment ça va se dérouler, cette fois. »
Il fit défiler un nouveau schéma sur le panneau tactique installé devant nous.
« Le premier tour se joue dans les fosses, toutes en simultané, comme pour les Cercles, mais en un contre un cette fois. Chaque duel se termine à la reddition, à l'incapacité de combattre, ou sur décision d'un arbitre. » Il marqua une pause. « Les têtes d'affiche, une poignée de duels choisis chaque jour selon le classement des combattants ou l'intérêt qu'ils suscitent, seront transférées dans l'arène centrale, devant la cour. Plus le tournoi avance, plus de duels y basculeront, jusqu'à ce que les derniers tours s'y jouent entièrement. »
« Comment on saura si on est sélectionnés ? » demanda Saijy.
« Vous le saurez le matin même. Et un annonceur diffusera les résultats de chaque fosse en direct dans l'arène centrale, pour que la cour suive l'ensemble du tournoi même quand elle regarde un seul combat. »
Je repensai, sans le vouloir, aux quelques mots que j'avais entendus la veille au soir, en traversant le camp, une voix amplifiée résonnant depuis les hauteurs de l'arène principale, annonçant des noms et des scores que je n'avais pas pris la peine d'écouter en détail sur le moment. Un homme d'âge mûr, au timbre théâtral et porteur, semblait avoir été assigné à ce rôle précis, quelque part entre le commentateur sportif et le héraut de cérémonie, une fonction que je n'avais jamais imaginée nécessaire jusqu'à ce tournoi.
« Reste la question des soins », dit Lorencee, et je vis Kia se redresser légèrement à côté de moi, sachant déjà, je crois, que ce qui allait suivre la concernait directement. « Certains d'entre vous, qualifiés pour les Duels, possèdent également un Art de soin. Le commandement a besoin de vous dans les fosses, entre les combats, pour soutenir les Éveillés spécialisés qui n'y suffiront pas seuls sur un tournoi de cette ampleur. »
« Ça désavantage ceux qui doivent soigner ET se battre », dit Icar, formulant tout haut ce que je devinais déjà dans l'expression de Kia. « Vider son Core sur d'autres combattants avant son propre duel, c'est pas rien. »
« C'est pour ça qu'il y a une règle », dit Lorencee. « Tout soigneur qualifié pour les Duels reçoit un créneau protégé de quatre heures avant son propre combat, pendant lequel il est retiré de toute rotation de soin, sans exception. Son duel est également annoncé la veille au soir plutôt que le matin même, pour lui laisser le temps de s'organiser en conséquence. Et le Core dépensé en soin est compensé par un accès prioritaire aux Spirks de soutien de la garnison avant son propre tour, pour repartir avec des réserves aussi proches que possible du complet. »
Kia hocha la tête lentement, pas totalement rassurée, mais visiblement satisfaite que la question ait au moins été posée avant qu'elle n'ait à la soulever elle-même.
« Ça reste pas parfait », dit-elle, à voix basse, plus pour moi que pour le reste du groupe.
« Rien ne l'est, dans ce tournoi », dis-je.
Elle ne me contredit pas.
Mon nom apparut sur les listes du deuxième jour, associé à celui d'un garçon que je n'avais jamais croisé, Dorn, de la section d'Atriote, un lieutenant je ne connaissais que le nom.
Ce qui attira surtout mon attention, en parcourant la fiche succincte affichée à côté de son nom, fut la mention en petits caractères sous la photo, la même que celle qui devait accompagner la mienne : non-Éveillé.
Nous étions rares. Sur les mille cinquante-deux restants, je comptai, en discutant avec les autres pendant le briefing, à peine une trentaine de noms marqués de la même façon, la plupart déjà éliminés dès le premier tour des Duels, opposés à des Éveillés contre qui la différence de puissance brute ne laissait souvent que peu de marge.
Je le retrouvai dans la galerie d'attente de la Fosse Huit, un garçon dont les traits m'étaient étrangement familiers malgré tout, ce même visage de base qu'on partageait tous, retravaillé différemment par ses propres choix, les cheveux coupés court là où les miens ne l'étaient pas, portant en bandoulière une paire de sabres jumeaux dont les fourreaux avaient visiblement connu bien des combats avant celui-ci.
« Utu », dit-il, en guise de salutation, sans grande cérémonie. « J'ai vu ton cercle. Le mur que t'as fait exploser. »
« Ouais. »
« On est censés faire quoi, tous les deux non-Éveillés, dans un tournoi conçu pour montrer ce que le projet est devenu ? » Il eut un sourire fatigué, pas amer, juste réaliste. « Servir de comparaison, j'imagine. »
Je n'avais pas de réponse toute faite à ça, alors je ne dis rien, et il n'en attendit visiblement pas davantage.
« On n'a que ça », dit-il, alors qu'on descendait tous les deux dans la fosse, l'un en face de l'autre, désignant d'un mouvement de tête ses propres sabres puis ma lance-faux. « Les armes et les jambes. Autant montrer que ça suffit largement. »
Il n'avait aucune raison de penser autrement. Un non-Éveillé restait, pour lui comme pour à peu près tout le monde dans cette fosse, quelqu'un dont le Core ne servait à rien de plus que maintenir un corps en vie, incapable du moindre Art, incapable de la moindre densification digne de ce nom. Ce que je savais faire, moi, je ne l'avais jamais montré à personne d'autre que Valkan, et je n'avais aucune intention de commencer devant une garnison entière pour un premier tour de fosse qui ne le méritait pas. Je comptais bien gagner ce combat avec exactement ce que Dorn croyait que j'avais, une arme et des années d'entraînement, rien de plus.
« Ça me va », dis-je, décrochant ma lance-faux de mon dos.
Un arbitre posté sur la plateforme au bord de la fosse leva la voix, assez fort pour porter jusqu'aux gradins de soldats installés tout autour du renfoncement rocheux.
« Fosse Huit ! G-R49, Utu, section du Lieutenant Lorencee, contre D-R38, Dorn, section de Praxel ! »
Un grondement d'anticipation monta des gradins, les soldats qui avaient assisté à mon cercle quelques jours plus tôt échangeant déjà des paris à voix haute sur l'issue du combat.
Le drapeau s'abaissa.
Dorn se déplaça le premier, une charge basse et rapide qui visait mes jambes plutôt que mon torse, ses deux sabres jumeaux tenus en garde inversée, une posture que je n'avais encore jamais affrontée en duel. Je pivotai la lance-faux à l'horizontale pour parer le premier tranchant, et le choc qui remonta dans mes avant-bras n'avait rien de la sensation légère qu'un adulte ordinaire aurait pu produire, une force brute qui aurait brisé net l'ossature de n'importe quel corps non entraîné pour l'encaisser, sans qu'aucune densification ne vienne l'amortir de mon côté, une sensation étrangement nue après des années à compter sur le Core pour absorber l'essentiel.
Le deuxième sabre suivit presque immédiatement, visant mon flanc pendant que le premier restait engagé contre ma lame, et je dus reculer d'un bond plutôt que d'un simple pas pour éviter d'être pris en tenaille entre les deux tranchants, l'onde de choc de mon propre mouvement suffisante pour soulever un nuage de poussière autour de mes appuis. Le sabre qui avait visé mon flanc frappa la roche à l'endroit où je m'étais tenu une fraction de seconde plus tôt, et la pierre céda d'un coup, une entaille profonde s'ouvrant dans le sol comme si la lame avait tranché du bois plutôt que de la roche millénaire.
« T'as un bon style », dis-je, reprenant ma garde, le cœur battant plus vite que je ne l'aurais voulu.
« J'ai eu cinq ans pour compenser ce que j'avais pas », dit-il, sans quitter des yeux le double tranchant de ma lance-faux. « Toi aussi, si j'en crois ton cercle. »
Il ne me laissa pas le temps de répondre à ça. Il enchaîna directement, un mouvement circulaire des deux sabres qui créait autour de lui une sphère de tranchants presque continue, chaque révolution assez rapide pour fendre l'air avec un sifflement aigu, sans angle mort évident, une technique conçue, je le compris tout de suite, pour décourager quiconque tenterait de rester à distance de frappe trop longtemps. Je reculai d'abord, cherchant à lire le rythme de la rotation plutôt qu'à m'y opposer de front, et trouvai, après trois pas, l'infime décalage qui séparait la fin d'un cercle du début du suivant, une fraction de seconde où l'un des deux sabres restait légèrement plus loin de son corps que l'autre.
Je frappai dans cet intervalle, un coup d'estoc plutôt que de taille, projetant tout mon poids dans le mouvement, visant l'épaule plutôt que le torse. Dorn le sentit venir au dernier moment, pivotant assez pour que la pointe de ma lance-faux ne fasse que lui entailler le bras plutôt que de s'y planter, mais l'impact le souleva malgré tout du sol sur plusieurs centimètres, la force du coup manqué suffisante pour le faire tituber en retombant, brisant net sa rotation.
« Pas mal », dit-il, la voix tendue, un filet de sang commençant à descendre le long de son avant-bras, mais un sourire féroce sur le visage plutôt que de la douleur pure.
Il ne recula pas. Il contre-attaqua immédiatement, profitant de ce que ma lance-faux, plus longue, demandait un instant de plus pour se replacer en garde après un coup d'estoc, un des deux sabres visant ma main sur le manche pendant que l'autre remontait vers ma gorge en un mouvement en ciseau d'une vitesse qui aurait décapité n'importe quel adulte ordinaire avant même que son cerveau n'ait enregistré le danger. Je lâchai volontairement ma prise haute pour laisser filer le manche entre mes doigts, la lance-faux pivotant d'elle-même autour de mon poignet dans un mouvement que Lorencee m'avait fait répéter des centaines de fois, et rattrapai l'arme plus bas, juste à temps pour dévier le second sabre d'un mouvement du plat de la lame plutôt que du tranchant.
Le choc résonna à travers toute la fosse comme un coup de tonnerre, suffisamment fort pour faire vibrer la pierre ancienne sous nos pieds et arracher des exclamations aux premiers rangs des gradins, une gerbe d'étincelles jaillissant du point d'impact entre le métal et le métal.
On continua ainsi, l'échange se prolongeant bien au-delà de ce que j'avais anticipé, chaque parade ébranlant nos deux corps jusqu'aux os, chaque esquive manquée d'un cheveu laissant une trace visible dans la roche de la fosse, un cratère peu profond ici, une longue estafilade là où l'un de nous avait raté sa cible de justesse. Ce n'était pas un combat de finesse pure. C'était une puissance brute que nos deux corps, sans le moindre Art ni la moindre once de Core mobilisée, portaient déjà bien au-delà de ce qu'un être humain ordinaire aurait pu espérer produire un jour dans sa vie entière, une lance-faux et des sabres jumeaux maniés avec une force capable de fendre la pierre à chaque frappe manquée.
Dorn dut sentir la fatigue s'installer de son côté aussi, parce qu'il changea de tactique, cherchant désormais à m'épuiser plutôt qu'à me toucher directement, multipliant les feintes courtes qui ne demandaient presque rien de sa part mais m'obligeaient, moi, à réagir à chaque fois avec l'ensemble de mon corps, mes bras commençant à peser plus lourd qu'ils n'auraient dû, la fatigue d'un corps qui ne pouvait plus compter sur rien d'autre que lui-même.
« T'économises pas mal », dis-je, le souffle court.
« Contre quelqu'un comme toi, faut économiser. »
Ce fut une feinte du bas du corps, un déplacement de poids que j'avais vu Valkan répéter des centaines de fois au hangar de Chasmata, qui finit par me donner l'ouverture que je cherchais depuis le début, Dorn engageant tout son poids vers l'avant pour une attaque qui ne vint jamais vraiment, une esquive de dernière seconde de sa part qui me laissa malgré tout l'espace d'un instant pour faire pivoter ma lance-faux et cueillir son avant-bras d'un revers contrôlé. Le coup, même retenu, le souleva entièrement du sol, l'envoyant rouler sur plusieurs mètres avant de s'immobiliser contre la paroi de la fosse, l'un de ses deux sabres arraché de sa main et projeté loin devant lui, tournoyant sur lui-même avant de se ficher dans la pierre, à moitié enfoncé dans la roche.
Il se redressa péniblement, une main crispée sur son avant-bras entaillé, le souffle sifflant. Je m'avançai, ma lance-faux toujours en garde, prêt à profiter de l'ouverture, mais il ne chercha pas à récupérer son sabre.
« C'est bon », dit-il, la respiration encore hachée, baissant son second sabre. « Je continue pas à un contre deux. »
L'arbitre leva son drapeau, validant ma victoire, et je rangeai ma lance-faux, tendant ensuite la main à Dorn plutôt que de simplement le laisser sur le sol de la fosse. Il la serra sans hésitation, une poigne encore ferme malgré la fatigue évidente sur son visage.
« Bon combat », dit-il.
« Ouais. »