Chapitre 54
Je n'eus pas le temps de savourer davantage ce qui venait de se passer. Un mouvement rapide sur ma droite m'alerta, une fraction de seconde avant qu'un poids ne me percute par le flanc, un combattant repoussé hors de son propre duel qui s'écrasa contre moi sans intention aucune, suffisant pour me faire perdre l'équilibre l'espace d'une seconde. Ce fut cette seconde-là qu'Odyle choisit pour frapper, ayant profité du chaos général et de ma propre confrontation avec Parisse pour se rapprocher sans que je la remarque, ses mains déjà tendues vers moi dans un geste que je ne reconnus pas immédiatement.
L'air autour de moi se brouilla, comme une chaleur de mirage, et je sentis mes propres mouvements ralentir d'une fraction de seconde, quelque chose qui rappelait vaguement l'Art de Mika sans en avoir exactement la même signature.
Je forçai le mouvement malgré la résistance invisible, densifiant tout mon corps d'un coup dans un effort brut plutôt que technique, et parvins à briser l'effet suffisamment pour esquiver son attaque suivante, une lame de Core matérialisée à même son avant-bras qui siffla à quelques centimètres de mon flanc, si près que je sentis le déplacement d'air contre ma peau.
Sa vitesse rendait tout échange rapproché plus incertain qu'il n'aurait dû l'être, et je décrochai enfin ma lance-faux de mon dos plutôt que de continuer à compter uniquement sur mes poings, cherchant dans la portée du double tranchant courbé de quoi compenser ce que je ne pouvais pas prédire à l'œil. Le premier passage la manqua, sa silhouette déjà ailleurs avant même que la lame n'ait fini sa trajectoire, mais le second coup, plus court, un revers remonté depuis la hanche, la toucha au niveau des côtes, pas assez pour trancher profondément, mais suffisamment pour la faire vaciller et lui couper le souffle une fraction de seconde.
On échangea plusieurs coups au milieu de tout le reste, sans jamais bénéficier de l'espace dégagé dont Parisse et moi avions fini par profiter, elle usant de sa vitesse artificiellement augmentée pour compenser une force physique bien moindre que la mienne, se servant même, à un moment, d'un troisième combattant projeté entre nous par un duel voisin comme d'un obstacle temporaire pour rompre ma ligne d'attaque. Je comptai sur la portée de la lance-faux et sur la densité brute de mes propres frappes pour compenser mon incapacité à prédire ses trajectoires aussi bien que je le faisais avec un adversaire ordinaire, ignorant délibérément tout ce qui se passait autour de nous plutôt que de tenter d'en garder le contrôle. Ce fut finalement une feinte basse, empruntée sans vraiment y penser au style de Zarian que j'avais observé des centaines de fois à l'entraînement, qui me permit de la déséquilibrer suffisamment pour placer le plat de la lame contre sa nuque, l'envoyant s'effondrer sans qu'elle ait le temps de riposter.
Autour de moi, la fosse continuait de se vider peu à peu de ses combattants encore debout, des instructeurs se faufilant entre les duels restants pour évacuer les corps immobiles, six déjà emportés à ce stade, deux autres échanges encore en cours dans les coins opposés du cercle, le vacarme général commençant tout juste à retomber.
Je restai debout, le souffle court, le poignet et l'avant-bras marqués de coupures qui saignaient encore légèrement, en attendant que le reste du cercle se règle de lui-même.
Ce fut une fille d'une section que je ne connaissais pas, épuisée mais tenace, qui finit par s'effondrer la dernière, laissant trois participants seulement encore debout dans la fosse. Moi. Un garçon massif dont je n'avais pas retenu le nom, portant les couleurs d'une section du sud. Et, contre toute attente, la fille qui avait tenu jusqu'au bout contre deux adversaires simultanément, avant de céder de justesse.
Parisse, lui, resta étendu au fond de sa lézarde de pierre jusqu'à ce que les instructeurs viennent l'évacuer. Il ne faisait pas partie des trois.
L'instructeur sur la plateforme leva de nouveau son drapeau.
« Fosse Douze. Cercle clos. Trois qualifiés. »
Un murmure d'approbation traversa les gradins, un mélange de soldats commentant déjà le combat entre eux et de quelques officiers prenant des notes sur des tablettes tactiques.
Je levai les yeux vers les gradins, presque par réflexe, et trouvai Voycho là où je m'y attendais, débout parmi les officiers, un sourire large qu'il ne cherchait absolument pas à dissimuler, frappant dans ses mains avec un enthousiasme qui contrastait nettement avec la retenue protocolaire de ceux qui l'entouraient.
« C'était pas mal du tout, Utu ! » cria-t-il, assez fort pour couvrir le brouhaha environnant, sans le moindre souci de ce que Sayo, à côté de lui, pouvait penser de cet éclat.
Je levai une main en réponse, trop épuisé pour faire beaucoup plus, et me laissai enfin conduire vers la sortie de la fosse par un des instructeurs de soin, qui commença à examiner mon poignet avec une attention professionnelle avant même qu'on ait franchi la porte.
Parisse, encore allongé contre la paroi, réussit à tourner la tête vers moi alors que je passais près de lui, escorté à son tour vers les soins.
« La prochaine fois », dit-il, la voix encore faible mais l'intensité intacte dans le regard.
« Y'aura peut-être pas de prochaine fois », dis-je, sans animosité particulière, juste une constatation. « C'est un tournoi à élimination. »
Il ne répondit rien à ça, mais quelque chose dans son expression, alors qu'on l'emportait dans la direction opposée, resta gravé un moment dans mon esprit, moins de la rancœur pure que je ne m'y étais attendu, davantage une forme de résignation amère qui ne lui ressemblait pas, du souvenir que j'en gardais.
Les nouvelles des autres Cercles nous parvinrent au fil de la soirée, échangées d'une tente à l'autre à mesure que chacun revenait de sa propre fosse.
Kia était qualifiée, sans grande surprise pour qui la connaissait, ayant neutralisé la totalité de son groupe avant même que quiconque n'ait sérieusement pu la menacer, Jisok et Azap déployés en tandem pour la première fois devant un public aussi large. Icar était passé avec une facilité presque déconcertante, son Vecteur redirigeant les attaques adverses les unes contre les autres jusqu'à ce qu'il ne reste plus grand monde debout dans sa fosse. Saijy et Delion, dans le même cercle, avaient fini par se retrouver dos à dos contre les derniers adversaires restants, une coordination née de plusieurs années d'entraînement commun qui leur avait permis de se qualifier tous les deux sans qu'aucun des deux n'ait besoin de porter le combat à lui seul.
Mika, en revanche, revint marquée d'un bandage conséquent sur l'épaule, mais qualifiée malgré tout, son Frein lui ayant permis de neutraliser suffisamment l'avance d'un Éveillé bien plus puissant qu'elle pour que la différence de force brute cesse d'avoir de l'importance.
Valkan, enfin, se présenta au réfectoire commun ce soir-là avec un sourire aussi large que la coupure qui barrait son arcade sourcilière, racontant à qui voulait l'entendre, et même à ceux qui ne le voulaient pas vraiment, les détails exacts de son propre cercle, remporté à la seule force d'une technique de densification qu'il tenait de moi et d'une intensité que personne dans sa fosse n'avait visiblement anticipée.
Neuf sur neuf. On s'était tous qualifiés, ce premier jour, pour la phase des Duels.
Je m'assis un moment à l'écart, ce soir-là, mon poignet bandé posé sur mes genoux, regardant le reste du camp s'agiter autour des feux allumés pour la soirée, les conversations des différentes sections se mélangeant peu à peu à mesure que les langues se déliaient sur les premiers résultats du tournoi.
Je surpris, en marchant vers notre bloc de tentes un peu plus tard, plusieurs groupes de soldats qui commentaient encore ce qu'ils avaient vu dans la journée, la précision du mur de Delion, la vitesse de Kia maniant Jisok et Azap en même temps, le Vecteur d'Icar redirigeant des trajectoires entières comme s'il réécrivait les lois du combat en direct. Aucun d'entre eux ne semblait considérer le Core ou les Arts comme quelque chose de mauvais en soi, à en juger par le respect presque révérencieux dans leurs voix. C'était plutôt nous, le mode d'emploi qu'on en avait fait, qui paraissait leur peser, une réserve muette qui affleurait chaque fois que la conversation glissait, inévitablement, vers l'âge de ceux qui venaient de s'affronter dans ces fosses.
« Seize ans, le petit qui a tenu tête à un troisième de la section entière dans la fosse Six », disait l'un d'eux, la voix encore un peu incrédule. « Seize ans, et il a fallu trois adultes pour le sortir de là avant qu'il se blesse davantage. »
« C'est ça, le truc », répondit un autre. « On admire ce qu'ils savent faire, et deux secondes après on se souvient que c'est justement ça, le problème. »
Personne ne trouva grand-chose à ajouter à ça, et la conversation dériva ailleurs avant que je ne sois assez proche pour entendre la suite.
Kia vint s'asseoir à côté de moi sans un mot, comme elle le faisait toujours, et resta un moment silencieuse avant de parler.
« J'ai entendu parler de ton cercle », dit-elle finalement. « Parisse. »
« Ouais. »
« Ça va ? »
Je réfléchis honnêtement à la question, parce qu'elle méritait une vraie réponse plutôt qu'une esquive facile.
« Ouais », dis-je enfin. « Ça va vraiment. »
Et pour la première fois depuis que j'avais lu son nom sur cet écran, je crois que je le pensais sincèrement.
Neuf cents autres combattants nous attendaient encore, quelque part dans les jours à venir, un arbre d'élimination qui finirait par ne laisser qu'un seul nom debout. Mais pour ce soir-là, au moins, il ne restait plus qu'à laisser la fatigue faire son œuvre, et à regarder le feu, sans penser à grand-chose d'autre.