Chapitre 53
Ce ne fut pas un combat. Ce fut dix combats en même temps, dans un espace bien trop restreint pour les contenir tous proprement, des corps qui se percutaient sans le vouloir, des trajectoires d'attaque qui se croisaient entre deux adversaires qui n'avaient jamais eu l'intention de s'affronter, un chaos que rien dans mon entraînement n'avait vraiment réussi à me préparer à affronter dans toute son ampleur.
Deux participants sur ma gauche se jetèrent l'un sur l'autre presque immédiatement, comme s'ils avaient décidé, avant même le début du cercle, de régler leurs comptes en priorité. À peine avais-je eu le temps de l'enregistrer qu'un troisième corps traversa mon champ de vision en travers, projeté par un coup que je n'avais pas vu partir, manquant de me percuter de plein fouet avant de s'écraser plus loin dans un nuage de poussière. Quelqu'un hurla, un cri de douleur plutôt que de rage, quelque part sur ma droite. Le sol lui-même vibrait par intermittence sous mes pieds, l'écho de coups portés ailleurs dans la fosse remontant à travers la roche.
Parisse ne bougea pas vers moi tout de suite. Il porta d'abord son attention sur un garçon qui s'était approché de lui avec une confiance mal placée, profitant probablement de la confusion générale pour tenter un coup rapide. Un bâton court, à double embout, apparut dans sa main droite, presque identique à celui que je me souvenais avoir senti autour de ma gorge cinq ans plus tôt, et je vis, l'espace d'un instant, quelque chose de fin et presque invisible jaillir de l'une des embouts, un filament luisant à peine dans la lumière diffuse du stade, qui s'enroula autour de l'avant-bras de son adversaire avec une rapidité qui ne laissa pas la moindre chance à celui-ci de réagir.
Un cri, bref, suivi d'un bruit sourd. Le garçon s'effondra, le bras marqué d'une entaille profonde et régulière, comme tranchée au rasoir plutôt que par n'importe quelle arme conventionnelle, son corps immédiatement piétiné, presque, par un autre duel qui roula sur lui sans y prêter attention.
Je me souvins, d'un coup, exactement de la sensation de ce bâton, plus lourd qu'il n'en avait l'air, se refermant autour de ma propre gorge cinq ans plus tôt, sans qu'aucun Core n'entre en jeu à l'époque, juste la force brute et une technique parfaitement maîtrisée. Le fil, lui, était nouveau. Quelque chose qu'il avait gagné depuis, quelque part dans ces cinq années où je ne l'avais plus jamais croisé.
« Fil de Verre. » Le nom me revint d'un coup, quelque chose que j'avais entendu passer une fois, en rumeur, sans jamais y prêter une attention particulière jusqu'à cet instant précis.
Il tourna enfin les yeux vers moi, le garçon vaincu laissé sans ménagement sur le sol de la fosse.
« Toujours pas d'Art », dit-il, s'avançant lentement, une silhouette encore floue derrière lui se relevant puis retombant sous un coup que je ne pris pas la peine d'identifier. « Après cinq ans. »
« Toujours pas. »
« Ça devrait t'inquiéter plus que ça n'en a l'air. »
Je densifiai mes avant-bras, cette sensation familière de pression noire qui se matérialisait autour de mes phalanges, tout en gardant un œil sur mes mains et un autre sur le reste du cercle, conscient qu'Odyle, quelque part dans le chaos, restait une menace que je ne pouvais pas me permettre d'ignorer complètement, et qu'à tout instant, n'importe lequel des six autres combattants encore debout pouvait décider de m'utiliser, moi ou Parisse, comme diversion pour un adversaire trop dangereux à affronter de face.
« La dernière fois, t'as failli m'ouvrir la gorge. »
« La dernière fois, t'avais pas encore compris comment marchait vraiment ton propre corps. » Parisse leva son bâton, et je vis, à l'extrémité de l'un des embouts, quelque chose scintiller faiblement, un fil si fin qu'il en devenait presque impossible à repérer une fois en mouvement. « J'espère que ça a changé. Sinon ça va être rapide, et je vais être déçu. »
Il frappa le premier, un mouvement du poignet presque paresseux qui envoya le fil siffler vers ma gorge exactement à l'endroit où il m'avait touché cinq ans plus tôt, comme s'il visait délibérément la cicatrice qui n'existait plus.
Je ne cherchai pas à l'arrêter. Densifier un point précis assez vite pour encaisser un fil qui allait plus vite que l'œil, c'était un pari que je préférais ne pas avoir à faire deux fois. Je basculai plutôt tout mon poids sur ma jambe arrière, la densifiant d'un coup pour propulser mon buste en arrière d'un mouvement bref, sec, presque désarticulé, et sentis le fil passer à quelques millimètres de ma gorge, un souffle froid contre ma peau plutôt qu'une coupure.
L'expression de Parisse changea, à peine, mais suffisamment pour que je la voie. Pas de la satisfaction, cette fois. De la confusion.
« Comment t'as vu ça venir. » Ce n'était pas vraiment une question.
Je ne répondis pas. Il n'y avait rien à comprendre dans ce que je venais de faire, pas pour lui en tout cas. Ce n'était pas une esquive au jugé, ni un simple réflexe. C'était une répartition de densité mineure, presque imperceptible, distribuée en amont dans mes appuis pour que mon corps puisse basculer d'un côté ou de l'autre à la moindre variation de pression dans l'air, une lecture du mouvement adverse par le Core lui-même plutôt que par les yeux. Je ne l'avais jamais montrée à personne d'autre qu'à Valkan, et encore, sous une forme largement simplifiée. Personne, dans cette fosse, n'avait la moindre chance de deviner ce qui venait de se produire, encore moins d'y trouver une parade.
Il enchaîna aussitôt, le fil changeant de trajectoire en plein vol avec une agilité que je n'avais pas anticipée, visant cette fois mon flanc plutôt que ma gorge. Je pivotai sur moi-même plutôt que de tenter de bloquer quoi que ce soit, cherchant à sortir entièrement de sa trajectoire plutôt qu'à l'encaisser. Au même instant, une onde de choc sourde traversa la fosse depuis l'autre extrémité, quelqu'un venant visiblement de perdre son combat de façon spectaculaire, et la vibration me déstabilisa juste assez pour que mon pivot arrive une fraction de seconde trop tard.
Une entaille légère, mais réelle, s'ouvrit sur mon flanc, le fil ayant trouvé ce que mon esquive incomplète lui avait laissé.
« T'esquives », dit Parisse, reculant de quelques pas pour reprendre ses distances, sa voix trahissant, pour la première fois, quelque chose qui n'était plus tout à fait de l'assurance. « Un non-Éveillé qui esquive un fil invisible. Explique-moi ça. »
« Je vois pas pourquoi je t'expliquerais quoi que ce soit. »
Il avait raison de s'inquiéter, en un sens, même s'il ne comprenait pas exactement pourquoi. Ce que j'étais en train de faire n'avait rien à voir avec la force brute qu'il connaissait de moi depuis Chasmata, et le chaos environnant, plutôt que de me ralentir, avait fini par devenir un terrain que je connaissais presque aussi bien que le combat en tête-à-tête, à force de missions où plus rien ne se déroulait jamais proprement.
Je me lançai vers lui plutôt que d'attendre sa prochaine attaque, couvrant la distance entre nous en trois enjambées, densifiant mes jambes pour l'impulsion, slalomant sans même y penser entre deux corps qui roulaient au sol à mi-chemin. Parisse recula, tentant de maintenir la distance qui faisait toute la force de son Art, le fil déjà réapparu à l'extrémité de son bâton, tissant dans l'air une trajectoire que je sentais venir, cette fois, une fraction de seconde avant qu'elle ne se matérialise vraiment.
Je parvins à en éviter deux sur trois, un mouvement d'épaule qui laissa le fil siffler dans le vide, puis une torsion du buste qui le fit passer devant mon visage sans le toucher. Le troisième me trouva malgré tout, une entaille au mollet alors que je fermais les derniers mètres, ma vitesse laissant moins de marge à mes appuis pour ajuster ma trajectoire. Je laissai la douleur s'enregistrer quelque part en périphérie, sans jamais la laisser ralentir mes jambes.
Quand je fus enfin sur lui, il n'eut pas le temps de reculer davantage, coincé entre moi et un des duels voisins qui lui bloquait toute retraite possible.
Mon premier coup, un direct au plexus, le souleva littéralement du sol, la densité concentrée dans mon poing suffisante pour lui couper toute respiration avant même que la douleur ait pu s'installer. Il partit en arrière comme un objet lancé plutôt que projeté, traversant presque au passage l'un des combats voisins, dont les deux participants durent s'écarter en catastrophe pour ne pas se retrouver sur sa trajectoire, et sa course se termina contre la paroi de la fosse dans un fracas assourdissant, la pierre ancienne, pourtant taillée pour résister à des millénaires, se fissurant en étoile tout autour du point d'impact, une pluie de gravats et de poussière retombant sur ses épaules.
Un silence stupéfait tomba sur une partie des gradins, plusieurs têtes se tournant vers le craquement plutôt que vers les autres duels encore en cours, et même certains des combats les plus proches marquèrent une hésitation involontaire, le temps d'un battement de cœur.
Parisse se décrocha du mur, retombant lourdement sur un genou, une main plaquée contre ses côtes, le souffle sifflant entre ses dents. Il se redressa malgré tout, avec cette même détermination bornée que je lui connaissais depuis Chasmata, le bâton toujours serré dans son poing.
« C'est pas fini », dit-il, la voix rauque.
« Ça devrait. »
Il chargea, plus par orgueil que par calcul, je crois, le fil déployé en un arc large qui balaya l'espace entre nous. Cette fois, je n'eus pas d'autre choix que d'encaisser, la distance trop courte pour esquiver correctement, densifiant mon avant-bras au dernier moment pour prendre le tranchant en plein sur l'os plutôt que sur la chair, sentant le fil mordre sans jamais réussir à percer, et refermai ma main autour du bâton lui-même au moment où il passait à ma portée.
Je tirai d'un coup sec, cassant net son équilibre, et il vint s'écraser contre moi plutôt que de reculer. Je le frappai une seconde fois, un uppercut qui partit du sol et remonta à travers tout mon corps densifié d'un coup, jambes, hanches, torse, jusqu'au poing, la même répartition simultanée que j'avais mise des années à maîtriser.
L'impact le fit décoller entièrement du sol cette fois, son corps traversant presque la moitié de la fosse avant de retomber, la surface de pierre se fendant sous lui à l'endroit où il s'écrasa, une lézarde profonde courant sur plusieurs mètres à partir du point de chute, comme si le sol lui-même avait cédé sous le choc plutôt que de simplement l'accueillir.
Le bruit résonna contre les parois de la fosse entière, suffisamment fort pour que même les duels encore en cours ailleurs dans le cercle marquent une hésitation, une fraction de seconde où tous les regards, malgré eux, convergèrent vers nous avant que le chaos ne reprenne, presque aussitôt, comme si rien ne l'avait jamais interrompu.
Parisse ne bougea plus.